Le noir leur va si bien Réédition d'«Alack Sinner» de Muñoz et Sampayo, les Argentins d'enfer

ROUYET,ROBERT

Page 41

Mercredi 27 janvier 1999

Le noir leur va si bienRéédition d'«Alack Sinner» de Muñoz et Sampayo, les Argentins d'enfer

L'apparition de Muñoz et Sampayo en Europe francophone a constitué un événement dans l'histoire de la bande dessinée. Dans la foulée de Mai68, ce mode d'expression apprenait à affronter des sujets difficiles, sociaux, politiques, éthiques et à les traiter sans complaisance. Les deux Argentins déboulèrent avec leur violence, leur rage et leur nostalgie d'exilés qu'ils traduisirent par une noirceur apocalyptique des propos et des compositions graphiques.

En 1975, Alack Sinner, ex-flic devenu privé, paraît dans «Linus» en Italie et «Charlie mensuel» en France. C'est la première collaboration de ces natifs de Buenos Aires qui se sont rencontrés en Espagne. A partir de 1979, ils sont présents dans «(A Suivre)» dont ils deviennent l'un des éléments moteurs avec le «Bar à Joe» et les suites d'«Alack Sinner».

Alack Sinner évolue à New York où aucun des deux auteurs n'a encore mis les pieds à ce jour. En fait, la cité qu'ils dévoilent serait davantage une évocation de Buenos Aires, une ville que, disent-ils, ils ont quittée pour des raisons personnelles et où ils ne sont pas retournés pour des raisons politiques.

Muñoz avait été formé à l'Escuela panamerica de Arte où il avait eu pour professeurs Alberto Breccia et Hugo Pratt. Sampayo était écrivain, auteur de romans et de nouvelles. En Europe, Muñoz commence par illustrer des petites histoires aux scénarios parfaitement débiles qui lui donnent des petits boutons. Sampayo travaille dans la publicité et est atteint du même eczéma. La rencontre en Espagne de ces deux créateurs complètement à côté de leurs pompes est décisive. Leur compréhension mutuelle est immédiate et totale. Le personnage qu'ils imaginent, Alack Sinner, est un individu perdu, noyé au milieu de la foule, un solitaire confronté à un monde qui lui est hostile, confronté aussi à sa propre réalité et à sa difficulté à l'assumer.

Persuadés que la bande dessinée est une arme, Muñoz et Sampayo n'en ont pas moins été contraints de faire preuve de prudence dans leurs récits par rapport à la dictature militaire en Argentine. De leur propre aveu, ils ont vécu pendant des années avec la peur d'une répression qui pouvait frapper leurs proches restés en Amérique. C'était le lot commun des exilés argentins et cette menace permanente, la façon dont les militaires parvenaient tant bien que mal à museler une opposition extérieure.

D'abord proche du dessin de Breccia et de Pratt quand celui-ci travaillait en noir et blanc, le style de Muñoz a peu à peu évolué, le trait s'empâtant, déformant les corps, accentuant les contrastes, les masses sombres et éblouissantes se disputant l'espace. Au départ, nous disait-il, mon graphisme était un graphisme de l'extérieur, en ce sens que je dessinais la réalité extérieure, ce que l'on saisit au premier abord. Puis progressivement j'ai voulu, dans mes dessins, exprimer la réalité intérieure des personnages, leurs vices, leurs craintes, leurs désirs, leurs pulsions. Un visage, un corps devient dès lors la synthèse entre ce qu'il semble être et ce qu'il est profondément. Il n'est plus seulement l'apparence de l'homme mais l'individu dans sa totalité.

L'évolution est significative dans «Alack Sinner, flic ou privé» que Casterman publia en 1983 en un gros volume et dont il entame aujourd'hui la réédition en deux tomes. Le premier chapitre se situe dans le bar à Joe: Sinner entame le récit de ses mémoires et raconte au loufiat comment il a quitté la police new-yorkaise. Cette introduction a été réalisée pour la publication en album. Le contraste est frappant avec le chapitre suivant, «L'affaire Webster», première enquête du privé Sinner et premier récit de Muñoz et Sampayo. Gare au choc!

LES ANCIENS DE SAINT-LUC,

UN DEMI-SIÈCLE DE BD

La galerie de l'Institut Saint-Luc à Liège (168, bd d'Avroy) vous invite jusqu'au 5février à visiter son exposition intitulée «Un demi-siècle de bande dessinée». S'y trouvent rassemblés des travaux d'anciens élèves de l'Institut devenus depuis des vedettes de la BD comme Carin, Cons -tant, Dany, Ernst, Gazzotti, Hardy, Humblet, Mittei, Servais, Walthéry, Warnauts, Marc-Renier, Wozniak (liste non exhaustive). L'exposition est accessible les mardis, jeudis et vendredis de 10 à 13 h et de 14 à 16 h, le mercredi jusqu'à 18 h et le samedi de 14 à 18 h.

LE PRIX GOSCINNY

À «L'OUTREMANGEUR»

Le prix René Goscinny du scénario récompense cette année Ferrandez et Benacquista pour «L'outremangeur» paru chez Casterman. Il sera remis aux deux auteurs dans le cadre du salon d'Angoulême.

ROBERT ROUYET

«Mémoires d'un privé, tome 1» par Muñoz et Sampayo, éd. Casterman, 72 pp. en noir et blanc, 425 F (10,54 € ).