LE PARCOURS DES PROGRESSISTES JUIFS DE BELGIQUE... TOUJOURS COMBATTANTS

BAILLY,MICHEL

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Mercredi 22 novembre 1989

Le parcours

des progressistes

juifs de Belgique...

toujours combattants

L'UNION des progressistes juifs de Belgique (UPJB) a une réputation de marginalité et d'inféodation au parti communiste. Elle fête, ces jours-ci, son cinquantième anniversaire et a saisi cette occasion pour apporter quelques nuances à l'image que le public s'est fait d'elle. Sa forte inclination à gauche n'est certes pas remise en cause, cependant les événements d'après-guerre - singulièrement le rapport Khrouchtchev et la déstalinisation - l'ont éloignée du communisme.

L'UPJB a poursuivi, en dépit de fluctuations historiques et tumultueuses, l'effort d'assistance, de compréhension et d'intégration qui marqua ses origines, nous ont dit en substance, Mme Mina Buhbinder, M. Marcel et Mme Rosa Gudanski, membres du comité de l'Union, auxquels s'est associé M. Alain Lapiower, auteur d'un livre, Les Libres Enfants du ghetto que publieront, sous peu, les éditions «Points Critiques».

A la veille de la guerre 40-45, les réfugiés, fuyant l'Allemagne hitlérienne, affluent en Belgique. Parmi eux, les juifs et les communistes, également persécutés par les nazis, sont les plus nombreux. Certains sont des clandestins. Vaille que vaille, beaucoup s'intègrent dans des mouvements informels, telles Main-d'oeuvre étrangère et Main-d'oeuvre immigrée. Des organismes d'aide à ces fugitifs ont été créés, parmi lesquels Le Secours rouge. Au début de la guerre, ces structures de fortune enfanteront Solidarité juive qui travaillera étroitement avec le Comité de défense des juifs, créé par M. Hertz Jospa et avec Secours mutuel qui rassemblait des sionistes de gauche.

Une voie

d'intégration

Nombre de réfugiés juifs militaient déjà, en Allemagne ou en Pologne, dans des mouvements de gauche. Ils trouvèrent en Belgique des institutions d'accueil -et bientôt de combat, sous l'occupation - dans lesquelles les communistes étaient très influents. Ces fugitifs, sans argent, sans travail et parfois traqués par la police pour séjour illégal dans notre pays, n'étaient pas disposés à s'offusquer de cette prépotence. Au demeurant, l'opportunisme de la misère n'était pas le seul incitant qui rapprochât du parti communiste ceux qui n'en étaient pas déjà membres.

Par la destruction des classes sociales, par l'élimination des humiliantes différences entre individus qu'elle préconisait, la doctrine communiste était favorable à l'abolition des discriminations de fait ou, en Allemagne, de droit qui incommodaient les juifs. Dans une perspective plus immédiate et plus concrète, le parti communiste et sa forte organisation leur offraient la seule voie qu'ils aperçussent d'une intégration minimale dans la société belge. Soutenus par le parti, ils n'étaient plus tout à fait des déracinés à la dérive et sans défense.

Durant la guerre, Solidarité juive accorda le principal de ses soins au sauvetage des enfants juifs, menacés d'être déportés en même temps que leurs parents. Toutefois, beaucoup des membres de cet organisme, essentiellement humanitaire, ne limitèrent pas leur action à placer dans des familles belges, dans des monastères et dans des homes, les petits fugitifs. Nombre d'entre eux militèrent au sein du Front de l'indépendance, un important mouvement de résistance où l'influence communiste était considérable. Plusieurs autres seront des agents de l'Orchestre rouge, le réseau d'espionnage, monté, au départ de la Belgique, par Léopold Trepper, lui-même juif et communiste. Il est intéressant de rappeler que cette contribution juive à de vastes organisations, où les non-juifs étaient majoritaires, fut de grande conséquence pour l'information de ces derniers quant à la nature et à l'étendue des crimes nazis. Les juifs en parlaient en malheureuse et précise connaissance de cause!

Le refuge

des rescapés

Alain Lapiower signale , dans son livre, que 242 juifs de Belgique moururent en combattant dans les phalanges de la résistance. L'historien Maxime Steinberg a exposé leur courage dans son oeuvre, L'Etoile et le Fusil de même qu'il y montre les rouages de la destruction de la communauté juive de Belgique. Solidarité juive, pour sa part, fit face aux séquelles de cette entreprise d'extermination.Dès que la guerre eut pris fin, des rescapés, malades, épuisés, démunis de tout revinrent au pays, à la recherche de secours urgents et nécessaires, en quête aussi de parents, d'enfants qui auraient échappé au massacre. Dans les caves de l'immeuble qu'elle occupait, rue de la Victoire, à Bruxelles, Solidarité juive ouvrit une cantine. Elle parvint aussi à aménager très rapidement, à Presles, près de Charleroi, un premier home d'assistance où des adultes hagards et des enfants éperdus trouvèrent le réconfort sans lequel la liberté retrouvée n'eut été qu'une source nouvelle d'inquiétude. D'autres refuges seront créés ensuite à Middelkerke, à Faulx-les-Tombes, à Grupont, non loin de Rochefort. Seul ce dernier demeure en activité aujourd'hui.

Les aspérités du stalinisme distendirent peu à peu les liens qui unissaient Solidarité juive au parti communiste. La tutelle idéologique qu'exerçait celui-ci s'amollit. Il faut compter aussi, remarque Alain Lapiower, avec le bouillonnement de mai-juin 1968, un mouvement de contestation juvénile dans lequel nombre de juifs jouèrent un rôle majeur comme ils furent vigoureusement actifs dans l'animation des surgeons gauchistes: maoïste, trots-kiste, anarchiste.

Aux plus jeunes, que ne déterminait plus la discipline forgée dans le dénuement de l'exil précipité, à la veille de la guerre et dans les combats de la résistance, le communisme, sa langue de bois et ses cruautés collectives n'apparaissaient plus comme le véhicule idéal d'un monde nouveau et meilleur. Ce furent, nous ont dit nos interlocuteurs de l'UPJB, les aînés eux-mêmes qui suggérèrent à quelques-uns de leurs puinés de renouveler un organisme, devenu inadéquat. Ainsi Solidarité juive disparut-elle pour faire place, en 1969, à l'Union des progressistes juifs de Belgique, indépendante du parti communiste.

A présent, nous assurent les dirigeants de celle-ci, les communistes sont très minoritaires au sein de l'Union qui, au vrai, ne réunit qu'environ 150 membres cotisants tout en attirant jusqu'à 700 personnes dans ses fêtes annuelles. Ces sympathisants sont, nous dit-on, de toutes tendances. S'y retrouvent même des non-juifs, séduits par une ouverture d'esprit qui fait la fierté des responsables de l'Union.

Combatifs

mais ouverts

Ses membres se félicitent de ce que Solidarité juive ait été, pendant la guerre, à l'avant-garde de la minorité qui recommanda aux juifs de Belgique de refuser de porter l'étoile jaune que les nazis avaient décidé de leur imposer. Dans cette mouvance, l'Union a continué de se tenir éloignée d'une tradition juive marquée par le fatalisme sinon par la propension à la soumission.

Des temps tragiques de Solidarité, où beaucoup de Juifs étaient des nouveaux venus en désarroi, les progressistes juifs ont conservé le souci d'une intégration profonde dans la société où ils vivent. D'où, remarquent nos interlocuteurs, une recherche, chez eux, de l'action syndicale et de l'aide aux actuels immigrés. Nombre de membres de l'Union sont affiliés au parti socialiste et militent dans les rangs de la FGTB.

Juif comme bon nous semble est un des slogans de cette formation progressiste. Cet anticonformisme a valu à ses adeptes des sympathies très larges et, aussi bien, maintes querelles avec l'establishment juif. L'Union, au cours des ans, a été membre du Comité de coordination des organisations juives de Belgique et s'en est, ensuite, séparée. Marginaux en cela, les progressistes juifs ont été parmi les premiers à recommander aux Israéliens de composer avec les Palestiniens.

Le livre d'Alain Lapiower apparaît comme le bilan, dressé par un jeune progressiste juif, d'une période aux péripéties singulièrement mouvementées. Du procès des blouses blanches, à Moscou, sous Staline et du choc causé par la parution du livre de Koestler Le Zéro et l'Infini à la perestroïka de Gorbatchev, les jeunes progressistes juifs sont allés de crise en crise. Dans ces tumultes, la nécessité de l'adaptation le disputa, sans qu'il y ait découragement et abandon, à l'esprit de combat.

Ces soubresauts ont été vécus librement. Les adultes n'ont pas tenté de nous récupérer, se réjouit Alain Lapiower qui fut objecteur de conscience, musicien de folk wallon et qui fait, aujourd'hui, de l'animation culturelle dans des instituts psychiatriques et chez des adolescents marocains.

Une Union des jeunes juifs progressistes avait succédé à une Union sportive des jeunes juifs. Elle s'est sabordée en 1978. Mais les jeunes sont affiliés à l'Union des progressistes juifs. Ils n'ont pas abdiqué, conclut leur mémorialiste.

MICHEL BAILLY.

Les manifestations

commémoratives

Le 50e anniversaire de l'UPJB sera marqué par plusieurs manifestations culturelles et du souvenir.

Du 18 novembre au 9 décembre, au local de l'UPJB, rue de la Victoire, 61, à Bruxelles, exposition De Solidarité juive à l'UPJB.

Le 23 novembre, à 20 heures, au centre Jacques Franck, chaussée de Waterloo, 94, à Bruxelles, soirée Mémoire collective, avec la participation de nombreux témoins.

Le 9 décembre, à 20 heures, au Centre culturel d'Auderghem, boulevard du Souverain, 183, la comédie musicale, Le Violon sur le toit, de Joseph Stein. La soirée se terminera par un bal.

Réservations et renseignements à l'UPJB. Tél. 02/ 537.82.45 (le matin, sauf le vendredi).