Le « parler vrai » de Michel Bourlet

METDEPENNINGEN,MARC

Mercredi 24 février 2010

L’ex-procureur du Roi de Neufchâteau, gestionnaire du dossier Dutroux, sort un livre de souvenirs. Son « échec personnel » : Fourniret.

L’ex-procureur du Roi de Neufchâteau, Michel Bourlet, admis à la pension depuis le début de l’année 2009, est un homme entier et têtu. Sa Traque au loup qu’il publie aux éditions Luc Pire aurait pu se concentrer, pour assurer un prévisible succès de diffusion, à l’affaire qui fit sa notoriété : l’arrestation de Marc Dutroux et cette interminable enquête qui aboutit, neuf ans plus tard, à la condamnation par la cour d’assises du Luxembourg du pervers de Marcinelle, de son épouse Michelle Martin, de son complice Michel Lelièvre et de Michel Nihoul. Le premier titre de son ouvrage, agrémenté de nombreuses citations qui disent sa passion de la littérature et de l’Histoire, devait d’ailleurs emprunter le pluriel et s’intituler « La traque aux loups ». Mais la bête, pour lui, est unique. Plus que Dutroux, c’est Michel Fourniret « l’Ogre des Ardennes » qui lui trotte dans la conscience. « Dutroux, c’est une affaire qui m’a touché au plus haut point, explique-t-il sans surprise. Mais Fourniret, c’était un cadavre dans mon jardin, une affaire encore plus grave ! » C’est en effet sur ses terres (judiciaires) qu’est d’abord découvert le cadavre de Céline Saison à Sugny. L’affaire est confiée au juge Jean-Marc Connerotte. Un an plus tard, les

restes de Mananya Thumphong sont retrouvés à Nollevaux, à quelques centaines de mètres du domicile de Michel Bourlet. Le juge Connerotte est persuadé que l’auteur du double crime est un forestier, habitué de la région.

Mais les autorités judiciaires françaises ignorent les demandes de renseignements issus de Neufchâteau. Et lorsque Michel Fourniret est arrêté en juin 2003 après avoir tenté d’enlever une jeune fille à Ciney, la conviction de Connerotte et de Bourlet est forgée : ce forestier est un des suspects probables du double assassinat dont ils gèrent les dossiers. Les autorités judiciaires françaises rechignent toujours à communiquer avec Neufchâteau. Tout comme, affirme Michel Bourlet, le parquet de Dinant en possession d’éléments qui auraient dû, selon le Code d’instruction criminel, être transmis à Neufchâteau en charge des deux faits principaux d’assassinats. « L’affaire Fourniret est plus concrète, estime Michel Bourlet. Elle est dans la chair. » Et on peut le comprendre : Fourniret évoluait sur son territoire ; son épouse Monique Olivier fit partie de la chorale dans laquelle il chante actuellement ; l’Ogre des Ardennes effectua lui-même des coupes claires dans des bois proches de sa propriété. « Cette affaire reste pour moi un échec personnel », enrage l’ex-procureur. Selon lui, les silences (essentiellement) français et ceux du parquet de Dinant ont démontré que rien n’avait été retenu de l’affaire Dutroux et des recommandations de la Commission d’enquête

parlementaire. « Il y a encore des enseignements à tirer de l’affaire Fourniret », assure-t-il.

Le coup de gueule sur Fourniret a motivé le livre de Michel Bourlet. L’ex-magistrat, entier comme à son habitude, n’a pas la prétention de tracer toute la vérité historique des affaires dont il fut l’un des principaux acteurs (GIA, Titres volés, Dutroux, etc.). L’Histoire, rappelle-t-il dans son livre, est œuvre d’historiens. « Je n’ai voulu qu’apporter mon témoignage de première main », dit-il modestement.

Il parle aussi abondamment de l’affaire Dutroux, tentant de faire le tri entre ce qui fut dans son parquet et le récit médiatique qui en fut rapporté. Le procureur Bourlet apporte son soutien indéfectible au juge Connerotte dont les méthodes et la compétence furent tellement contestées. « A tort, estime-t-il. Et s’il était venu témoigner à Arlon après avoir arrêté Fourniret, les commentaires à son égard auraient été autres. »

Michel Bourlet a raison. Son livre n’est qu’un témoignage. Mais de première main. Il ouvre des fenêtres sur des scènes méconnues des affaires extraordinaires connues au cours des quinze dernières années par le petit et souvent méprisé parquet « rural » de Neufchâteau.

exil A Neufchâteau

Au-delà des affaires extraordinaires qui firent sa réputation, le parcours de Michel Bourlet, révèle un homme attachant, empreint de ses fonctions et de ses passions. Né en 1949 à Liège, avocat puis magistrat dans la Cité ardente, il raconte avec romantisme son arrivé en 1984 au parquet de Neufchâteau, valise à la main, nommé chef de corps, devant trouver un logement dans cette petite ville rurale où il « procura » durant 23 ans.

Titres volés : désillusion

« La presse se déchaînait : les uns se scandalisaient et criaient au complot, les autres se réjouissaient du désaveu cinglant donné par la plus haute instance judiciaire du pays à des « magistrats de province, tout juste bons à poursuivre des voleurs de poules, employant des moyens illégaux, mettant arbitrairement en prison des témoins, etc... ». La justice de province a toujours eu bon dos, même si c’est un peu plus téméraire de penser de la sorte depuis quelques temps, et surtout depuis une certaine crise financière ! En toutes hypothèses, s’il s’était agi de redorer l’image de la justice dès le 2 juin 1994, c’était loupé ! (...) J’ai gardé longtemps le souvenir de ce gâchis. A un point tel que lorsque s’est ouvert un poste de juge de paix à Paliseul, dans la seconde moitié de 1994, j’y ai présenté ma candidature. La fonction me permettrait de changer d’air, d’appréhender une matière juridique différente, d’être en contact encore plus étroit avec la population et surtout de me tenir éloigné des préoccupations médiatiques. L’indépendance du magistrat cantonal me semblait attrayante ».

« Si on me laisse faire »

« Sur le plateau (de la RTBF), voilà que la baronne Botte se mit à proclamer « qu’elle avait des doutes sur la volonté de poursuivre des personnalités importantes qui se trouvaient filmées violant des mineures sur les trois à quatre cents cassettes saisies ».

J’étais scié. Que savait-elle des cassettes saisies chez Marc Dutroux ? Elles venaient à peine d’être saisies, étaient à l’analyse et je ne connaissais moi-même que le contenu d’une cassette où l’on voyait Dutroux, et lui seul, commettre des abus sexuels sur deux victimes inconnues (NDLR : deux jeunes Slovaques) (…).

Pourquoi diable me poursuivait-elle de poursuites à géométrie variable suivant la qualité puissante ou non, influente ou non des auteurs ? Dans le brouhaha du duplex, je redemandai la parole. Je dis textuellement : « Toutes les personnes qui seront identifiées sur les cassettes seront poursuivies », ce qui inspira à Marie-France Botte un aimable « c’est ce qu’on dit toujours » auquel je répondis « et moi c’est ce que j’ai toujours dit, si on me laisse faire. »

larbins du Parlement...

(Michel Bourlet évoque ses comparutions devant la Commission parlementaire). « Je pouvais pénétrer dans la cour de la Maison des parlementaires et garer mon vieux break Subaru, dix ans d’âge et plus de 200.000 km au compteur. Un jour un journaliste m’apostropha en souriant : « tiens voila le lieutenant Colombo ». Je compris plus tard que seule ma voiture l’avait inspiré. Ouf ! Aux yeux d’un magistrat de province, ce qui frappe en premier c’est le luxe, le confort et la facilité qui entourent le travail parlementaire. Sans le moins du monde envier et souhaiter pour soi les larbins et huissiers en gants blancs qui vous apportent spontanément café et boissons dans une vaisselle aux armes du Palais de la Nation, on reste rêveur. Si seulement un dixième de cette aisance pouvait un jour alléger le labeur des tâcherons, magistrats et employés, qui peuplent les palais de Justice (…). J’ai tout de même terminé ma carrière en mangeant mes tartines sur le bout d’une table d’un réduit soustrait au classement des archives du parquet et en achetant mes dosettes de café à la supérette du coin ».

Michel Bourlet devient une légende après l’arrestation de Marc Dutroux, le 13 août 1996. Le procureur

Michel Bourlet devient une légende après l’arrestation de Marc Dutroux, le 13 août 1996. Le procureur chestrolais ne ménage pas sa peine pour aboutir à la libération de Sabine et Laetitia. Il a ensuite la cruelle charge d’annoncer la découverte des corps de Julie et Melissa, la mort d’An et Eefje. © belga, afp.

Michel Bourlet ne s’est jamais désolidarisé du juge Connerotte, évincé par « l’arrêt spaghetti ». Ses

Michel Bourlet ne s’est jamais désolidarisé du juge Connerotte, évincé par « l’arrêt spaghetti ». Ses relations avec le juge Langlois furent plus tempétueuses : deux tempéraments d’identique indépendance ne pouvaient sans doute s’accorder. Quinze ans après le début de l’affaire Dutroux, l’un et l’autre continuent à susciter l’intérêt. Comme si l’affaire Dutroux était vouée à ne jamais s’achever. © afp, DR.