LE PAS SUSPENDU DE LA CIGOGNE. LA MELANCOLIE DE FIN DE SIECLE SELON ANGELOPOULOS

HONOREZ,LUC

Page 27

Mercredi 27 mai 1992

NOUVEAUX FILMS

«LE PAS SUSPENDU DE LA CIGOGNE»

La mélancolie de fin de siècle selon Angelopoulos

L'errance, l'exil, la quête. Et la suspension du temps, du geste au bord d'un espace incertain: un homme s'approche d'une frontière, sur un pont, symbolisée par des lignes de peinture; il lève le pied comme pour franchir cette limite, en face un soldat le surveille et tirera si la frontière est passée, l'homme est comme une cigogne. Tout l'art d'Angelopoulos, le cinéaste grec de «L'Apiculteur» et du «Voyage des Comédiens», est dans cette séquence. Mais la pensée d'Angelopoulos, depuis la chute du marxisme dans lequel il eut foi, est brouillée, se heurte contre le mur abattu de son idéal non remplacé - la caméra, qui célèbre les fameux plans-séquences du metteur en scène, traverse des obstacles, a des problèmes pour se faufiler, elle a «mal» comme les personnages du «Pas suspendu de la Cigogne» et comme Angelopoulos.

Angelopoulos, dans ce film, s'identifie totalement au politicien (Marcello Mastroianni) qui a volontairement disparu, qui est devenu «rien» dans la boue d'une ville frontalière de la Grèce du Nord où attendent des Kurdes, des Polonais, des Roumains, des Albanais en quête d'un hypothétique visa. La souffrance des autres est devenue intolérable pour le politicien, alors il s'y immerge pour se sentir humain par le chagrin goûté (un plan nous présente un livre: «Mélancolie de fin de siècle») et comprendre dans sa chair cette phrase d'un militaire: La solitude et l'incertitude rendent les hommes fous...

Une équipe de télévision veut retrouver ce politicien, croit le reconnaître en un vieil homme assis sur les marches d'un wagon, convoque l'épouse (Jeanne Moreau) pour qu'elle l'identifie. Mastroianni et Moreau, l'espace de quelques secondes, se croisent sur une passerelle, comme les fantômes d'un film qu'ils ont joué il y a 30 ans, «La Nuit» d'Antonioni, chantre, lui aussi, de la disparition et du vide. Moreau s'oblige à ne pas reconnaître Mastroianni pour le laisser à sa dignité d'homme qui, ayant constaté qu'il ne peut changer les choses, se tait «pour pouvoir écouter la musique derrière le bruit de la pluie».

Présenté au festival de Cannes '91, ce film est d'une actualité extraordinaire et d'une facture appartenant à un temps où le cinéma était encore considéré comme un art. La manière qu'a Angelopoulos de faire sentir la réalité du temps et de la durée désarçonnera le spectateur habitué au divertissement zappé et il a eu tort de mettre entre notre sensibilité et son histoire le stéréotype usé et lassant d'une équipe de télé qui enquête. Certes, certes. Mais le film offre des moments foudroyants de poésie totale («Le Pas suspendu de la Cigogne» est un poème dur sur la «séparation» dans tous les sens du terme) qui mène dans les métaphores de nos propres vies: un mariage au bord d'un fleuve avec l'époux sur une rive et l'épouse sur l'autre, le visage naufragé de Jeanne Moreau, le poids de Mastroianni qui fait corps avec le terre martyrisée. Et aussi cette image finale, porteuse d'optimisme utopique dans un film qui ressemble à une aube glacée: des ouvriers au sommet de poteaux télégraphiques qui réparent, à l'infini, des lignes téléphoniques comme pour rétablir, peut-être, la communication sans l'intermédiaire des politiciens auxquels Angelopoulos ne croit plus parce qu'ils ne proposent rien, parce qu'ils sont suspendus comme le pas d'une cigogne et n'osent avancer vers un «ailleurs» de crainte de nuire à leur carrière. Avec quels mots-clés pourrait-on donner vie à un nouveau rêve collectif, demande le cinéaste. Et quelle sera la prochaine utopie? Elle est inscrite dans les yeux douloureux et enfantins de Mastroianni, cette utopie: commencer à réaliser, enfin, le troisième mot du beau rêve «Liberté, égalité, fraternité». Fraternité, fraternité, fraternité: ce sera le travail du 21e siècle.

LUC HONOREZ