LE PIANO VOLANT TOUT BILL EN VERVE

COLJON,THIERRY

Page 34

Mercredi 4 février 1998

Le piano volant

L'intégrale des années Verve nous rappelle à quel point Bill Evans fut grand

Il ne faut pas aimer le jazz pour apprécier Bill Evans (1). Le pianiste américain fait partie de ces génies qui, de Charlie Parker à Miles Davis, de Bud Powell à John Coltrane, avaient une telle relation avec leur instrument que ce sont des ailes qui leur poussaient dans le dos, faisant voler en éclats les genres musicaux. Vous leur donniez n'importe quelle bonne mélodie, du Gershwin, du Cole Porter, du Duke Ellington, ils l'abordaient comme un artisan pétrissant sa pâte, à chacun sa façon. Vous leur mettiez un grand orchestre, des cuivres ou des violons, rien n'y faisait : leur chant ne connaissait pas d'entraves, seul l'alcool ou la drogue parvenant parfois à alourdir leur vol, à froisser l'orchidée de Billie Holiday. N'en devenant que plus poignant. La technique s'efface derrière la liberté totale les incitant à s'enfoncer dans un lyrisme autorisant tous les rêves.

Bill Evans est né en 1929 dans le New Jersey. Il n'a pas participé à la révolution bop des Gillespie, Monk et Parker. Il est de la génération suivante, de ceux qui se sont davantage formés à l'écoute des disques de ces pères et à l'école tout court qu'à celle des épuisantes jams en club enfumés. William John Evans est d'une famille assez aisée puisque son père dirige un terrain de golf, sport qui restera le favori de Bill. Famille mélomane aussi puisque dès ses 6 ans, le rejeton apprend le piano puis le violon et la flûte avant de parfaire des études musicales à la Nouvelle-Orléans. Ces quatre années dans le berceau du jazz aiguiseront son goût pour la note bleue. S'il parvient, diplôme en poche, à faire ses premières armes avec Lennie Tristano, Lee Konitz ou Herbie Fields, l'armée le retient dans la région de Chicago jusqu'en 1954. Il a déjà 25 ans et multiplie les cachets dans des orchestres de danse ou en tant qu'accompagnateur de la chanteuse Lucy Reed.

«KIND OF BLUE»,

LE PREMIER SOMMET

Les choses ne deviendront sérieuses qu'avec ce premier disque en trio avec Maul Motian et Teddy Kotick, au titre assez éloquent : «New Jazz Conceptions» (1956). Mingus le repère et l'engage en 1957, un an avant que Miles n'en fasse autant pour l'album «Basic Miles», une tournée et surtout le magique «Kind Of Blue», superbe témoin de la confrontation de ces deux univers stratosphériques.

Juste avant, Bill a encore le temps d'enregistrer l'album «Everybody Digs Bill Evans», avec le titre «Peace Piece». Tout l'art mature du pianiste s'y trouvait déjà. L'industrie du disque ne pouvait manquer de s'intéresser à un tel prodige. C'est ainsi que la firme Verve se gagne les faveurs, pour huit années, de celui qui aura carte blanche pour s'exprimer en toute liberté. Les goûts de Bill Evans vont d'abord au trio. Paul Motian restera longtemps son batteur attitré avant que ne lui succèdent, dès 1964, Larry Bunker, Joe Hunt, Philly Joe Jones ou Marty Morell. A la basse, la mort de Scott LaFaro en 1961 contraint Bill Evans à faire appel à Chuck Israels, Gary Peacock ou Eddie Gomez. Mais là où il excellera, comme Monk avant lui et Keith Jarrett ou Chick Corea après, c'est en figure solo. «Conversations With Myself» et «Alone» sont des perles à l'inspiration débridée. Il faut entendre cette version éblouissante de «Round Midnight».

Si la solitude lui allait bien, une grande rencontre marque ces années soixante : Stan Getz. Avec Ron Carter (ou Richard Davis) à la basse et Elvin Jones aux drums, ils graveront parmi les plus belles heures du jazz d'après-guerre. Au velouté tout en rondeur du sax ténor de Getz répondra le jeu délié et limpide, les longues phrases sinueuses d'Evans.

Si l'on peut déceler les influences d'un Monk, d'un Bud Powell ou d'un Horace Silver chez l'oncle Bill alors que Lennie Tristano et Lee Konitz (avec qui il gravera encore en 1977 « I Fall In Love») oeuvraient dans la même direction, Evans, à son tour, a influencé de grands pianistes comme Herbie Hancock, Chick Corea et Keith Jarrett, tous les quatre, tiens tiens, ayant en commun d'avoir fait leurs classes chez Miles Davis. L'école cool du professeur Miles marquera profondément le pianiste, comme, d'ailleurs, de nombreux artistes blancs de la West Coast. Le vent du free a beau souffler sur les sixties, Bill Evans surfera sur la vague qui ne l'atteindra pas, sans rien perdre de son succès populaire et de l'estime de ses pairs.

LA DROGUE

POUR SURMONTER SA TIMIDITÉ

Bill Evans avait son style bien à lui qui ne l'empêchait pas de rester modeste, en toute circonstance orchestrale (que le dialogue se fasse avec la guitare de Jim Hall ou le grand orchestre de Gary McFarland). Parallèlement aux honneurs - Bill Evans a reçu à sept reprises un Grammy Award - , on retiendra, après les années Verve, ce travail de recherche avec George Russell : une oeuvre concertante commandée par Columbia en 1972 et qu'ils livreront deux ans plus tard.

La mort de son frère aîné, Harry, qui fut toute sa vie son principal soutien moral, a aggravé une dépression sans cesse latente. Bill Evans, très renfermé sur lui-même, vivait dans un monde dont lui seul connaissait la clé. Pour surmonter en public sa timidité maladive et son manque de confiance en lui (alors qu'il en fallait plus qu'un peu pour assurer sa place au sein du band de Miles !), il deviendra vite accro à l'héroïne puis à la cocaïne.

Mais jamais il ne succombera aux canons de la mode. Il vivra son addiction comme un péché secret. Parlant peu, restant toujours secret et refusant que son art n'en souffre. Chick Corea raconte néanmoins à quel point il fut impressionné de voir, de si près, comment la drogue pouvait détruire la santé d'un homme.

Dès 1980, Bill Evans déclinera rapidement pour mourir le 15 septembre, à 51 ans, d'une hémorragie interne consécutive à une insuffisance hépatique. Cette date est restée gravée dans l'histoire du jazz par une chanson ainsi titrée de Pat Metheny, un de ses plus fervents légataires.

Chick Corea aussi a révélé la filiation qui le liait à Evans. Dans les années 60 déjà, il composait une fameuse «Waltz for Bill Evans» avant un autre «Bill Evans» des années 70. Bill est certainement une de mes principales inspirations au piano et je lui dois une grande partie de mon apprentissage musical, conclut Chick.

L'oeuvre de Bill Evans lui a survécu. Et on ne se lasse pas de réécouter sans fin ces pages que tout amoureux de beauté simple et pure est à même d'apprécier à la folie...

THIERRY COLJON

(1) A ne pas confondre avec le jeune saxophoniste Bill Evans.

Tout Bill en verve

Le «Complete Bill Evans On Verve» se présente sous forme de boîte métallique brute. Un avertissement prévient d'ailleurs le consommateur distrait : ce box est fait pour rouiller. Inutile donc, comme certains l'ont déjà fait, de ramener au détaillant l'objet tacheté. C'est fait pour. Pourquoi ? Mystère, sinon souligner l'authenticité d'une oeuvre qui a marqué la deuxième moitié de ce siècle. Le contenu est plus important que le contenant. Et là, pas de déception possible. Tout ce que le pianiste américain a enregistré pour la firme Verve, entre 1962 et 1970, se retrouve là. A savoir 18 CD totalisant plus de 21 heures de musique. 269 morceaux en tout dont 252 en entier. Tous les 19 LP connusde Bill, plus deux bonus, ont été remastérisés en 22-bits. 5 LP sont disponibles pour la première fois en CD. 98 prises sont inédites (37 en studio et 61 «live»). Tout Bill Evans, en leader ou co-leader, en solo, trio ou en orchestre, se retrouve ici, même ses prestations au Village Vanguard avec Philly Joe Jones.

Et tout ça accompagné d'un livret couleurs de 160 pages avec une appréciation de Chick Corea, les détails de chaque session, un index de chaque titre, les pochettes originales, des textes biographiques et musicologiques, une interview réalisée en 1965, des commentaires par les musiciens qui ont souvent joué avec lui... Même si sa carrière commença dix ans avant son contrat avec Verve et se poursuivit dix ans après, les années Verve restent incontestablement ce que Bill Evans a fait de mieux : un monument définitif qui continuera d'influencer à jamais tous les musiciens et de ravir les auditeurs en quête de beauté simple...

T. C.

«The Complete Bill Evans On Verve» (coffret 18 CD Verve; distr. PolyGram).