LE PORTRAIT Michel Renard, roi du 25e carnaval « Tradition, pas passéisme » Le Centre fête entre Tchats et Loups PRATIQUE

VALEE,ALEXANDRE; SCHIAVETTO,FABRIZIO

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Lundi 21 février 2005

LE PORTRAIT

Michel Renard, roi du 25e carnaval

ALEXANDRE VALÉE

Ostéopathe, Michel Renard trace un parallèle tout sauf incongru entre son métier actuel et la volonté qui l'a amené, en 1980, à relancer un carnaval absent des rues de Tournai près de quatre décennies. Au travers du carnaval comme dans ma profession, j'affectionne de mettre les personnes en condition afin qu'elles libèrent leurs énergies, dit-il.

À en croire ce « père fondateur », il fallait guérir Tournai de certains maux, il y a vingt-cinq ans. Une ville morte, distante, frileuse : c'est cette image terne que nous avions voulu briser, et toutes les conditions étaient alors réunies. La fusion des communes ouvrait les portes de la ville aux habitants des villages, le folklore et les traditions y revenaient à la mode (notamment par le biais du festival de danses folkloriques), et Michel Renard, alors président du cercle « La Tournaisienne » de l'UCL et animateur de mouvements de jeunesse, avait noué de nombreux contacts... Avec trois autres joyeux drilles (Yves Van Hulle, Xavier et Marie-Sophie Dewez), notre homme improvise un tour des masques en 1980. L'année suivante, les compères réunissent 300 enfants dans les rues, le 21 mars 1981.

Dans une ville réputée conservatrice, cette première a des allures de réveil en sursaut, au culot. Notre premier cortège a agité les rues, défilé en pagaille au beau milieu de la circulation automobile, raconte le quadragénaire, père de trois garçons. Un joyeux désordre que les Tournaisiens ont observé, se souvient-il, l'oeil inquiet autant que surpris derrière leurs rideaux. Imaginez le scandale, à l'époque : on buvait de la bière dans des gobelets ! Plus sérieusement, les élus locaux nous ont laissés faire, en nous imposant toutefois un règlement d'ordre qui datait du XIXe siècle. Puis Roger Delcroix, alors échevin du Tourisme et des Fêtes publiques, nous a pris au sérieux. Il avait perçu le potentiel d'émulation et de visibilité que pouvait recéler le carnaval pour sa ville.

Même si les liens avec le passé des manifestations carnavalesques ne se sont retissés qu'ensuite, Michel Renard se souvient que le choix de la date du Laetare n'avait été dicté que par l'occupation de la salle Saint-Paul au moment du mardi gras... Un hasard qui se révélera payant : sans la concurrence d'autres manifestations des jours gras, le carnaval draine de plus en plus de participants. En 1984, parce qu'on commençait à brasser de l'argent, qu'il y avait des risques et des responsabilités, une ASBL encadre les activités du carnaval, qui - la multiplication des confréries aidant - occupe aussi une bonne partie du calendrier, le reste de l'année.

La dimension du carnaval, les budgets alloués à la Nuit des Intrigues (initiée en 1985) seront à la base des premières crises au sein du comité organisateur. Il y en aura d'autres. Un gage que le carnaval, éternel adolescent, se remet en question. Le président de l'ASBL s'éclipse en 1988 mais participera encore, incognito, aux réjouissances. Du coin de l'oeil, le « papa » a observé la croissance de « son » enfant, qui consacrera cette année Michel Renard et Jacqueline Gosse roi et reine de la fête. Deux géniteurs sans qui, peut-être, les rues de la cité n'auraient pas été colorées, ces dernières années, de 10 à 20.000 costumes aussi bariolés que l'imagination débridée des carnavaleux.

Deux Tournaisiens sans qui Tournai serait peut-être restée une ville à la grise mine.·

« Tradition, pas passéisme » ENTRETIEN

Impliqué dans l'ASBL Carnaval depuis 1990, Benoît Dochy flâne parfois dans le musée tournaisien de folklore ou les archives de la bibliothèque. Une manière de revenir sur les racines des festivités carnavalesques dans la cité aux cinq clochers.

Quelle fut la trajectoire du carnaval à Tournai, avant 1980 ?

On retrouve des mentions plus tôt mais c'est surtout au XIXe siècle et jusqu'au déclin économique qu'a connu la ville vers 1880, que les festivités ont battu leur plein. Il s'agissait d'un carnaval déjà populaire, associant les ouvriers. Dans le textile, par exemple, on a alors créé le groupe des Porporas, une première confrérie en quelque sorte. Ensuite, l'approche de la Première guerre a vraiment sonné le glas de la manifestation, qui est réapparue entre-deux guerres, pour finalement disparaître en 1940. Peu après, Walter Ravez écrira que « le carnaval est mort ». Après-guerre, les commerçants tenteront de le raviver. En vain.

La mi-carême a-t-elle toujours été la date choisie ?

Pas au départ, puisque le carnaval se fêtait le mardi gras. C'est apparemment dès le milieu du XIXe siècle que le Laetare, qui signifie « réjouis-toi », est associé au carnaval. Certaines festivités parallèles comme des intrigues masquées de café en café ont, semble-t-il, subsisté les jours gras. Par ailleurs, la compagnie des Pêcheurs napolitains a longtemps continué de défiler dans le quartier Marvis, avant d'intégrer les Quatre cortèges.

On évoque parfois aussi l'existence d'un second carnaval, d'été, celui-là ?

En effet, ces réjouissances souvent initiées par les commerçants en juin préfigurent sans doute ce que les Amis de Tournai ont recréé au travers des Quatre cortèges. Une manifestation plus contemplative que participative, avec des convois de chars et de groupes de gilles. Fin du XIXe et début XXe siècle, on a compté jusqu'à 100.000 personnes.

Aujourd'hui, le carnaval de Tournai reflète-t-il certains pans de son histoire ?

Certains noms de confréries font par exemple écho à celles du passé : je pense aux Mouques à Miel, aux Sans-Soucis, aux Bons Vivants, aux Sorcières, aux Loup Garous... Deux confréries, les Rebouteux et les P'tits Rambilles reprennent des chants historiques. Le propre du carnaval de Tournai est d'avoir su regarder en arrière sans être passéiste ou figé pour autant. Cependant, des valeurs comme la participation et l'ambiance familiale sont restées des constantes, sans doute à la base du succès de la fête.·

A.V.

Le Centre fête entre Tchats et Loups

FABRIZIO SCHIAVETTO

A quelques kilomètres de distance, dans la région du Centre, l'observateur se surprend à découvrir chez les Loups et chez les Tchats, deux folklores différents à l'occasion des soumonces générales du Laetere. La solennité de l'entrée du Maître Compagnon de l'Ordre des Compagnons de la Louve, Willy Taminiaux, contraste avec la caricaturale joyeuse entrée du Conseil de l'Ordre des Tchats et de son Grand Matou, Caricole du Moulin, alias Patrick Moriau.

En costume, cravate et sourire de circonstances, l'épaule gauche surmontée d'une épitoge bleue et blanche, les compagnons arborent le sceau louviérois entouré de la devise « Cum Lupis Laetare » (avec les Loups, réjouis-toi).

À l'avant-scène, une Compagnonne lit la charte de l'Ordre. Le Maître Compagnon accueille les nouveaux arrivants d'une embrassade. Le Compagnon orateur, Michel Host, les présente un par un, avec la plume d'un fin amateur de jeux de mots... qui n'hésite pas à égratigner au passage un certain folklore de derrière les Remparts. Tous, enfin, prestent le serment de l'Ordre en posant la main sur le flanc de la Louve et avalent « d'un trait et sans coup férir » un breuvage appelé Lovaria.

Tricorne bleu orné de plumes d'autruches sur la tête, cape sur le dos, masque de chat sur le visage, sceptres surmontés d'une tête de matou à la main, le Grand Conseil de l'Ordre des Tchats est issu de l'imagerie récente du Carnaval de Chapelle.

Imaginé en 1995 par feu l'échevin des fêtes, Claude Straunard, l'Ordre qui célébrait ses 10 ans, a pour objectif, comme celui de La Louvière, la promotion du folklore et le renom de la cité. Visiblement imprégnés de leur folklore jusque dans la boisson (un tord boyau baptisé Elixir du Docteur Claude), les Tchats du conseil, tous membres du collège échevinal, intronisent leurs chatons, dans un joyeux désordre. Et leur font tâter, sentir, lécher et goûter les bons produits du terroir avant de prêter serment à Felix Sylvestrix, le Tchat. À propos de Chat, Philippe Geluck, présent ce week-end à Chapelle, a été fait Tchat d'Or. Il s'est dit heureux, comme un Geluck néerlandais peut-être félix en latin.·

PRATIQUE

Thème. Le 25e carnaval de Tournai sera dédié aux « Noces d'Art et de Gens ».

Nuit des Intrigues. Après la déception de l'an passé, le préambule du vendredi soir revient vers une forme originelle, sorte de noce géante célébrée par les Entremetteurs. Une limitation à 2.200 participants rend les préventes incontournables.

Carnaval. Samedi dès 11h pour le repas (place Nédonchel), puis 14h, rassemblement aux quatre coins de la ville. Ensuite, rendez-vous traditionnels.

Musiques. Pas moins de douze ensembles musicaux (venus de Liège, des Pays-Bas ou de Sion, en Suisse) animeront les deux jours du carnaval.

Exposition. Du 22 février au 7 mars, la galerie des Bastions abrite une expo retraçant les vingt-cinq années de carnaval au travers de photos, récits, costumes, chars...

Livre. À l'instar de celui édité lors du 15e anniversaire, un livre (toujours sous la plume de Michel Guilbert) ponctuera également ce quart de siècle. Il est prévu pour mai et s'annonce plus complet : en dix ans, les confréries ont triplé. Elles sont 125 !

Infos. ASBL Carnaval de Tournai (196, chaussée de Renaix), Tél. 069/77.65.26.