Le primat de Belgique se trompe-t-il de siècle ?

BOURTON,WILLIAM

Page 13

Jeudi 28 octobre 2010

entretien

Que vous inspirent comme commentaires les propos de l’archevêque de Belgique ?

Ma première réflexion est qu’il s’agit de propos qui ne sont pas du tout en accord avec ce que dit le pape, depuis quelques mois au moins. Benoît XVI a dit que toute personne dépendant de l’institution catholique qui a commis des actes de pédophilie doit être traduit en justice. Ce qui n’a pas toujours été le cas… Mais aujourd’hui, à Rome, Il n’y a plus d’ambiguïtés. Dans les propos de Mgr Léonard, il y a une ambiguïté.

La deuxième chose, c’est qu’il ne s’agit pas de harceler des personnes, il ne s’agit pas de leur infliger nécessairement de lourdes sanctions : il s’agit de les traduire en justice pour reconnaître officiellement les faits. La justice est là, d’abord, pour qu’il y ait une « officialisation » des actes commis, que ceux-ci soient reconnus publiquement, que ceux qui les ont commis puissent être confrontés aux victimes. Et ça, c’est indispensable ! Sinon, il n’aurait pas fallu traduire en justice les anciens nazis, Paul Touvier (chef de la Milice de Lyon, condamné à la perpétuité en 1994 et décédé en prison deux ans plus tard, à 81 ans, NDLR), des gens âgésOn a réussi à les coincer, à les traduire en justice, et c’est la moindre des choses. Une société ne peut pas tenir si le tort qui a été porté à certains de ses membres n’est pas reconnu. Une fois que la justice aura joué son rôle, reconnu les faits, condamné les coupables, les victimes peuvent très bien émettre le souhait qu’ils finissent leurs jours en prison : c’est autre chose.

Les propos d’André-Joseph Léonard sont ceux de l’Eglise du siècle dernier ?

C’est en effet le discours que tenait l’institution ecclésiale dans les années 1980-1990 face à la pédophilie. L’Eglise n’avait pas encore conscience de la gravité des faits, cherchait à dissimuler au maximum le scandale et protégeait les prêtres, en disant finalement : « Il faut les plaindre, ce sont de pauvres êtres humains, ils regrettent, Dieu s’en charge. » L’Eglise cherchait à se substituer à l’institution humaine de justice. Il s’agissait d’un mélange de désir d’échapper à la justice humaine et de fausse miséricorde par rapport aux prêtres, en oubliant complètement la miséricorde par rapport aux victimes. Or, la pédophilie n’est absolument pas plus présente dans l’Eglise catholique qu’ailleurs… Le problème, c’est que l’institution a protégé les prêtres pédophiles, pour toutes les raisons que Mgr Léonard nous redit aujourd’hui. Tout cela n’est pas acceptable. L’Eglise a complètement changé de discours. Lui reste sur un discours que l’on entendait naguère, y compris à Rome, où un certain nombre d’évêques avaient dénoncé, sans être entendus, des prêtres pédophiles, qui étaient des prédateurs. Mgr Léonard est donc « décalé ».

Il y a peu, il provoqua une autre polémique, en confirmant d’anciens propos selon lesquels le sida était une sorte de « justice immanente »…

Et tous les gens qui sont morts du sida par transfusion sanguine ? Toutes les femmes qui ont contracté la maladie par leur mari qui les a trompées ? C’est un discours aberrant, et même carrément scandaleux ! Ce genre de discours, on les a entendus dans des milieux d’extrême droite, en France…

Ce genre de propos ont-ils cours au sein d’autres Eglises européennes ?

Je n’ai plus entendu ce discours-là de la part de très hauts responsables de l’Eglise depuis quelques années. Peut-être est-ce dû à la personnalité de Mgr Léonard : un peu rebelle, qui n’aime pas se soumettre à la société ? Ou peut-être aussi à une situation où l’Eglise belge se sent particulièrement exposée ? Mais il m’étonnerait quand même qu’il soit représentatif de la majorité des évêques…

Texto

Texto

Voici un extrait de l’intervention de Mgr Léonard, dans l’émission « Questions à la Une », diffusée mercredi soir sur les ondes de la RTBF.

Le journaliste Régis De Rath lui demande d’abord si les prêtres pédophiles doivent tous être jugés :

Dans les cas où il s’agit de prêtres qui sont pensionnés ou pour la plupart, fort âgés, je pense qu’il faut tenir compte aussi de ce que les victimes qui se sont adressées à nous, enfin, qui se sont adressées à cette Commission et parfois aussi à nous, personnellement, il faut tenir compte aussi de ce que ces personnes souhaitent. Est-ce qu’elles souhaitent vraiment qu’un prêtre de 85 ans, soit maintenant, tout d’un coup, mis au pilori, décrié publiquement, je pense que la plupart ne souhaitent pas ça.

Et vous personnellement, qu’est-ce que vous souhaitez ?

Je souhaite qu’on reste toujours humain avec tout le monde, d’abord avec les victimes en leur prêtant écoute et avec les abuseurs, les abuseurs sont aussi des êtres humains, ils doivent évidemment prendre conscience de ce qui s’est passé dans leur vie mais s’ils ne sont plus du tout en fonction, s’ils n’ont plus aucune responsabilité, je ne sais pas si exercer une sorte de vengeance qui n’a plus aucun résultat concret, est une solution humaine. Et je ne pense pas que la majorité des victimes, loin de là, souhaitent cela.

Il n’est pas question de justice avant de parler de vengeance ?

Mais la justice, c’est tout d’abord que les victimes aient été entendues.

Et les abuseurs punis, ce n’est pas une bonne chose ?

Punis, certainement, s’ils sont encore en activités, ne fût-ce que pour prévenir d’autres dérapages possibles, mais la vindicte poussée jusqu’au bout, je ne sais pas si c’est humain, je ne pense pas que la plupart des victimes souhaitent cela.