LE PRIX DE L'UNITE ALLEMANDE : DES FRONTIERES ET DES SOUS

AFP

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Lundi 5 mars 1990

Le prix de l'unité allemande:

des frontières et des sous

Une phase nouvelle s'ouvre dans le processus de l'unification allemande et dans la controverse qu'elle engendre entre la Pologne et la RFA. A deux semaines des élections qui mettront sans doute fin à son mandat, le chef du gouvernement de la RDA, Hans Modrow se rend, lundi, à Moscou, ville où le 30 janvier, lors de sa visite précédente, a été enclenché, grâce au feu vert donné par Mikhaïl Gorbatchev, la dynamique de l'unité allemande.

La polémique entre Varsovie et Bonn n'est pas close pour autant, loin s'en faut. M. Mazowiecki, Premier ministre polonais, vient de déclarer que son pays refusera toute discussion sur ses frontières, alors que l'Association des victimes du nazisme estime que 13 millions de Polonais ont droit à 285 millions de dollars de réparations.

Hans Modrow se rend lundi pour deux jours à Moscou pour des entretiens avec Mikhaïl Gorbatchev consacrés essentiellement à la question de l'unification allemande.

Cette visite intervient treize jours avant les élections générales est-allemandes à l'issue desquelles, selon les estimations, M. Modrow devrait se retrouver dans l'opposition. La précédente visite de M. Modrow à Moscou, le 30 janvier, avait marqué d'une pierre blanche la voie menant à l'unification allemande. M. Gorbatchev avait alors donné son feu vert en assurant que personne ne pouvait contester par principe une union des deux Etats allemands.

Les entretiens entre MM. Gorbatchev et Modrow ne devraient guère porter sur le problème de la frontière occidentale de la Pologne (ligne Oder-Neisse) soulevé par le chancelier ouest-allemand Helmut Kohl, puisqu'aussi Berlin-Est et Moscou demeurent d'accord pour estimer que cette frontière est intangible.

Mazowiecki: «Nous n'avons pas peur»

En revanche, cette affaire ne cesse de préocuper les autorités de Varsovie. Dans une interview au quotidien conservateur ouest-allemand «Die Welt», le Premier ministre polonais, Tadeusz Mazowiecki, a déclaré qu'il refuserait toute discussion sur les frontières de la Pologne.

A propos de l'unification de l'Allemagne, M. Mazowiecki déclare que la Pologne n'a pas peur du rapprochement des deux Etats allemands s'il s'opère dans le cadre d'un processus «qui ne bouscule pas l'équilibre européen et entraîne la création d'un nouveau système européen de sécurité».

«La Pologne aurait peur d'une Allemagne qui ne serait pas ancrée suffisamment dans l'Europe ainsi que d'une Allemagne qui, s'agissant de la sécurité de ses voisins, ne prendrait pas une position claire dans ses moindres détails», déclare encore le Premier ministre polonais.

La Pologne souhaite participer à la conférence dite «2 + 4» (les deux Allemagnes et les quatre «Grands», signataires de la capitulation du Troisième Reich), pour autant que son ordre du jour la «concerne», ajoute M. Mazowiecki. «La Pologne a suffisamment souffert pour qu'elle ait le droit d'y participer». Enfin, M. Mazowiecki déclare «souhaiter une confirmation de l'intangibilité de la frontière polonaise (NDLR: la ligne Oder-Neisse) par un traité paraphé d'abord par les deux Etats allemands et ratifié plus tard par le Parlement de l'Allemagne unie».

Des gros sous

Mais la controverse entre Varsovie et Bonn a changé du registre en déviant sur une affaire de gros sous. Le chancelier Kohl a eu l'imprudence de lier récemment la garantie de la frontière occidentale de la Pologne à l'abandon de toute réparation de guerre à la future Allemagne unifiée. A ce propos, l'hebdomadaire Die Welt de Hambourg, a procédé à un savant calcul montrant que la RFA a déjà versé plus de 11 milliards de DM (220 milliards de FB) à la Pologne.

Les comptes dressés à Varsovie sont tout à fait différents. Selon l'Association des Polonais victimes du IIIe Reich, plus de treize millions de Polonais ont droit, à titre privé, à des réparations de guerre de la part de l'Allemagne pour des préjudices subis durant l'occupation allemande. Ces préjudices sont estimés à plus de 537 milliards de marks (285 milliards de dollars).

Selon cette association, y ont notamment droit: 2.460.000 déportés en Allemagne dans le cadre du service du travail obligatoire, 400.000 prisonniers de guerre, 590.000 invalides civils, 2.476.000 personnes contraintes par l'occupant à quitter leurs appartements, maisons et fermes, 3.577.000 veuves et orphelins des victimes des camps de concentration.

Dans un message adressé au Premier ministre polonais, l'association affirme que «les réparations de guerre doivent être pleinement versées pour permettre une réconciliation polono-allemande authentique et le triomphe du concept de justice en Europe». (D'après AFP.)