Le procès de l’amiante s’ouvre

STAGIAIRE; LUKSIC,VANJA

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Jeudi 10 décembre 2009

Construction Les accusés seraient responsables du décès de 2.900 personnes

Rome

De notre correspondante

Le procès qui s’ouvre ce jeudi à Turin est considéré comme un événement historique : il s’agit du plus important procès qui concerne l’amiante, cette fibre minérale cancérigène qui a fait et continue à faire un nombre impressionnant de victimes.

Quelque 110.000 personnes meurent chaque année, dans le monde, à la suite d’exposition à l’amiante. Et, en Europe où la production en est désormais interdite, 500.000 morts sont encore prévus d’ici 2025.

A l’issue de longues années d’instruction menée avec obstination par le procureur de Turin Rafaelle Guariniello, avec comme point de départ de l’enquête quelques cas suspects de mort d’ouvriers italiens revenus au pays, atteints de mésothéliome (cancer de la plèvre, typique de l’exposition à l’amiante, toujours incurable) après avoir travaillé dans des usines Eternit en Suisse, des dizaines de milliers de pages de dossiers et de témoignages ont démontré que l’insuffisance des mesures de protection des travailleurs n’était pas due au hasard mais venait de la direction. Malgré tous les efforts de leurs avocats qui estiment que « le problème de l’amiante fait partie de l’Histoire et que c’est donc une erreur de vouloir, à travers deux hommes, faire un procès à l’Histoire », deux anciens dirigeants d’Eternit, multinationale fondée en Belgique au début du XXe siècle, le milliardaire suisse Stephan Schmidheiny, ancien propriétaire du groupe et le baron belge Jean Louis Cartier de Marchienne seront jugés à Turin. Ils sont accusés d’avoir « provoqué intentionnellement une catastrophe en enfreignant les règles de la sécurité au travail » et sont considérés responsables du décès de 2.900 personnes et de la maladie de centaines d’autres. Avant de faire faillite en 1986 – soit six ans avant l’interdiction de la

production d’amiante – Eternit avait quatre usines en Italie. L’Etat italien est également cité à comparaître pour responsabilité civile. Les deux accusés risquent des peines de prison de trois à douze ans et les victimes devraient recevoir plusieurs centaines de millions de dédommagement.

Quelques centaines de personnes ont accepté la proposition de Stephan Schmidheiny, un dédommagement financier (en général de quelques milliers d’euros seulement) contre l’arrêt des poursuites. Mais il s’agit d’une minorité. Quelque 2.000 victimes ou familles de victimes, dont beaucoup ne travaillaient même pas dans les usines mais vivaient à proximité, devraient se constituer parties civiles, en plus des 700 qui se sont déjà enregistrées. Huit avocats provenant de Belgique, de France, de Suisse et des Pays-Bas (Etats concernés par le problème) défendront les parties civiles pour montrer qu’il s’agit d’un problème qui dépasse les frontières de la péninsule : l’enquête italienne a démontré que les déchets des usines Eternit ont été, durant des années, utilisés pour couvrir les rues, en France, en Belgique et en Hollande.

En Belgique où il y a eu 236 cas de mésothéliomes, des indemnisations ont été versées en 2008, tandis qu’en France, le 25 novembre dernier, Joseph Cuvelier qui a dirigé Eternit France de 1972 à 1994, a été mis en examen. Le procès de Turin représente donc un exemple à suivre et un espoir pour toutes les victimes de l’amiante dans les autres pays.

« Ce procès est un symbole qui contribuera à la lutte internationale contre l’amiante », a souligné le coordinateur des associations des victimes de l’amiante en Italie, Bruno Pesce qui a travaillé chez Eternit et se souvient qu’« il n’y avait pratiquement pas de précautions pour éviter d’exposer les travailleurs à l’amiante », même si l’on a commencé à se rendre compte de sa nocivité dès les années 50. « Mais dans des pays comme la Chine ou l’Inde, relève encore Pesce avec inquiétude, on continue à utiliser l’amiante dans des proportions folles comme chez nous autrefois. »

Des victimes belges seront présentes à Turin

Une délégation d’une dizaine de personnes représentera l’Association belge des victimes de l’amiante (Abeva) au procès de Turin. Il faut dire que notre pays est parmi ceux qui ont le plus utilisé ce matériau dans ses constructions. Aujourd’hui encore, sept à huit cent personnes décèdent chaque année des effets toxiques de l’amiante, et particulièrement du mésothéliome. On comprend dès lors pourquoi le procès historique qui s’ouvre en Italie est particulièrement important à leurs yeux.

Mais qu’en est-il, en Belgique, de l’établissement des responsabilités au niveau judiciaire ? On n’en est pas encore à un méga procès avec la constitution de 2.000 parties civiles, mais La Dernière Heure, dans son édition de mercredi, indique que le parquet de Bruxelles va poursuivre un entrepreneur, un agent immobilier et une société, tous trois de Tournai, pour négligence dans le désamiantage d’un bâtiment en région bruxelloise. Ces derniers sont accusés d’avoir fait enlever quatre tonnes d’amiante à six ouvriers, sans protection et à mains nues, dans la réhabilitation de l’École de médecine vétérinaire de Cureghem, à Anderlecht. Le substitut du procureur du Roi, Patrick Carolus, affirme que le procès pourrait s’ouvrir dès le mois de mai. Les inculpés, poursuivis pour association de malfaiteurs, encourraient de 5 à 10 ans de prisons.

Par ailleurs, Eric Jonckeere, président de l’Abeva, précise qu’un autre procès au civil devrait bientôt s’ouvrir, à Bruxelles. L’action en justice porte sur la plainte de Françoise Van Noorbeeck contre la société Eternit, la même au banc des accusés, à Turin. Cette dame, décédée en 2000, et défendue par l’avocat Jan Fermont, n’a jamais manipulé d’amiante, ni travaillé pour Eternit. Son mari était cadre dans l’entreprise, et avec leurs cinq enfants, ils habitaient à proximité, à Kapelle-op-den-Bos. Il décédera en 1987. Deux de ses enfants mourront également des effets toxiques de l’amiante. Les autres poursuivront l’action en justice de leur mère.

« La Belgique est restée trop longtemps sans rien faire envers les victimes. Elle détient le record de l’utilisation de l’amiante par habitant. Des personnes ont accumulé des fortunes sur le dos de victimes. Il est grand temps que les responsables soient identifiés et qu’ils répondent de leurs actes », clame le président de l’Abeva.