Le renouveau du cinéma français

MANCHE,PHILIPPE; BRADFER,FABIENNE

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Samedi 19 novembre 2011

Le cinéma français dans un nouveau souffle ? A voir les succès qui se succèdent cet automne, tous genres confondus – Polisse, The Artist, La guerre est déclarée, Intouchables, Mon pire cauchemar… –, on est en train d’y croire. De mémoire d’exploitant, nous dit-on, cet automne a vu une accumulation de films de qualité comme nous n’en avons jamais eu. Polisse, La guerre est déclarée et The Artist avaient déjà fait l’événement dès Cannes mais le public belge n’est pas aussi réceptif au Festival que les Français. Et Intouchables, avec ses 5,2 millions d’entrées France et 121.000 en Belgique, est en train de devenir un véritable phénomène.

Pourtant, sur papier, rien n’était gagné. Pas de quoi, a priori, faire courir les foules avec un tétraplégique qui n’a plus que ses oreilles pour jouir, une brigade de la protection des mineurs qui se défonce dans tous les sens du terme, un couple et leur gamin gravement malade coincés dans les hôpitaux, une star du muet déchue et un prolo qui tente de décoincer une bourge frigide… Dans la vie, il y a plus excitant. Mais magie du cinéma, tout est dans la qualité de la forme et du fond, l’air du temps, les audaces, le nom de l’acteur, l’énergie partagée, les attentes inconscientes du moment.

Les quadras qui font le ciné d’aujourd’hui sont sortis des jupes de leur mère et de leurs pairs, ont acquis une maturité, restent connectés à leur plaisir ciné de môme et s’en servent plutôt pas mal. Que ce soit dans le film d’auteur ou le ciné de commande. Souvent biberonnés au cinoche sans frontières, ils ont assimilé que qualité ET populaire peuvent se conjuguer sans honte et n’ont pas forcément un ego de plume. Cela donne une nouvelle génération ayant un rapport décomplexé au cinéma. L’idée soutenue par la Nouvelle Vague selon laquelle le cinéaste était évidemment le scénariste de son film, prend du plomb dans l’aile. Un réalisateur tel Pascal Chaumeil (L’arnacoeur) est heureux de se définir comme un « technicien de la narration ». En amont, des producteurs avec des projets et l’envie d’initier des œuvres susceptibles de rencontrer le public. Ils s’appellent Luc Besson (Ne le dis à personne, Home, Taken), Thomas Langmann (Astérix, Mesrine, La nouvelle guerre des boutons, The Artist), Eric et Nicolas Altmayer (Brice de Nice, OSS117, Un heureux événement) ou Nicolas Duval, Yann Zenou et Laurent Zeitoun (L’arnacœur, Intouchables).

Du coup, le public suit. En masse. Peut-être parce que dans notre monde d’hyper individualisme et de virtualité, ça fait aussi du bien de retrouver ce sentiment d’être « ensemble », de ressentir un bien-être commun.

Sujet drôle ou grave, ton rigolard ou sérieux, c’est banco. Cependant, ne cherchez pas la recette toute prête. Certains ont réussi avec des audaces, d’autres cartonnent avec un film qui rassure, d’autres s’amusent avec des clichés… Avec les mêmes éléments de départ, d’autres ne créent pas d’engouement. On peut le voir avec Toutes nos envies, de Lioret par exemple.

Pour les succès, on peut toujours avoir des explications ponctuelles. Dire qu’Intouchables est un film de crise comme les gens ont envie d’en voir en ce moment. Un film bienveillant, consensuel qui encourage à rire en toute légitimité. C’est très rassurant. Dire que Rien à déclarer et Mon pire cauchemar jouent chacun à leur manière la carte des clichés et un duo attractif (Dany Boon/Poelvoorde ; Isabelle Huppert/Poelvoorde). Dire que La guerre est déclarée transmet un incroyable souffle de vie face à la maladie d’un enfant. Dire que The Artist remporte la mise grâce à la combinaison Jean Dujardin/projet atypique.

En France, les chiffres donnent le vertige, des 5,2 millions d’entrées en quinze jours pour Intouchables aux 2 millions pour Polisse. En Belgique, il faut nuancer les choses. Côté fréquentation, la fourchette va de 15.000 et 120.000 entrées, exception faite des 905.000 entrées pour Rien à déclarer. « Si on fait 5 % d’un succès français en France, on est très heureux », nous dit-on chez Lumière, distributeur de La guerre des boutons, de Yann Samuell.

« En Belgique, soit un film est clairement populaire et marche dans les multiplexes, soit il reste cantonné dans les salles art et essai, explique Eliane Dubois, distributrice de The Artist, Polisse et La guerre est déclarée. En France, des circuits de salles prennent sans problème ces trois films et ils marchent. » Mais un des points de l’aide au succès, c’est le travail de terrain avec présence des vedettes devant le public. Michel Luel, distributeur de Rien à déclarer et Mon pire cauchemar qui a déjà fait 42.000 entrées sur 30 copies, dont huit en Flandre, confirme d’expérience.

« Quelle campagne pour quel film ? », c’est là aussi une des clés du succès.

Intouchables

D’Olivier Nakache et Eric Toledano.

Phénomène.

5,2 millions d’entrées en France. 121.000 en Belgique. Avec une augmentation de 18 % en troisième semaine. Bouche à oreille épatant.

Copies.

Plus de 30 copies. 608 copies en France. A partir du 30 novembre, le film sort en Flandre sur une dizaine de copies, le groupe Kinepolis misant sur le succès français, ce qui est très rare au nord du pays.

Succès.

C’est le film de la crise. Il touche tous les publics. Consensuel et rassurant, il fait rire et donne bonne conscience.

Polisse

De Maïwenn.

Copies.

17 copies en Belgique dont quatre en Flandre. 500 copies en France

Les chiffres.

Le public français a dépassé le sujet et s’est emparé du film immédiatement. Bilan : 2 millions d’entrées. En Belgique, le film devrait se situer entre 25 et 30.000 spectateurs. Ni déception ni surprise. Le film ne marche pas en Flandre.

Succès.

Vrai succès en France, plus mitigé en Belgique, les gens y vont pour l’énergie, le rire pour désamorcer les tensions, les vedettes comme JoeyStarr dans le vif du sujet et les scènes fortes.

Rien à déclarer

De Dany Boon.

Copies.

1.036 en France. 63 en Belgique jusqu’à 90 les week-ends.

Les chiffres.

Plus de 8 millions d’entrées en France. 905.000 spectateurs en Belgique.

Succès.

C’est l’après Ch’ti qui avait séduit plus de 20 millions de spectateurs. Grande curiosité du public pour la nouvelle comédie de Dany Boon, pour le tandem Dany Boon et Benoît Poelvoorde, pour ce cocktail détonant de différences culturelles et de mauvaise foi.

Copies.

De Valérie Donzelli

Copies. Neuf dont trois en Flandre.

Les chiffres.

En France, le film a explosé avec plus de 800.000 entrées. Il représentera d’ailleurs la France dans la course à l’Oscar du meilleur film étranger. En Belgique, il a fait 15.000 entrées, ce qui correspond aux estimations du distributeur. Il ne marche pas du tout en Flandre.

Succès.

Ovationné en ouverture de la Semaine de la Critique au Festival de Cannes, il a surpris par son énergie et la pêche qu’il donne malgré la dureté du sujet (la maladie grave d’un enfant).

The Artist

Copies.

De Michel Hazanavicius.

Copies.

24 copies dont six en Flandre.

Les chiffres.

Le film n’a pas suscité d’engouement dans les multiplexes belges. Mais il marche relativement bien et devrait s’inscrire dans la durée. Bouche à oreille formidable. Le film s’achemine vers les 50.000 spectateurs. Il ne marche pas vraiment en Flandre. Il est à 1.400.000 entrées en France.

Succès.

La star Jean Dujardin dans un projet atypique porté par le réalisateur de OSS117. La France a misé sur l’argument Dujardin. En Belgique, on a misé, à tort, sur le bel hommage au cinéma.

La guerre est déclarée

Le ToP 5 Belge

Rien à déclarer.

905.000 en Belgique.

8 millions en France.

L’élève Ducobu.

151.000 en Belgique.

1.500.000 en France.

Intouchables.

121.000 en Belgique.

5,2 millions en France.

Bienvenue à bord.

65.000 en Belgique.

1.400.000 en France.

La guerre des boutons.

Celui de Barratier comme celui de Yann Samuell avoisinent tous deux les 60.000

entrées en Belgique.

En France, ils ont fait

respectivement 1.500.000

et 1.400.000 entrées.

Thomas Langmann, la nouvelle génération

entretien

Joint par téléphone ce jeudi, peu de temps avant de s’envoler pour New York et assister à l’avant-première de The Artist, le producteur Thomas Langmann revient sur ce film : « protégé par la chance ».

Aujourd’hui, tout le monde s’extasie, et à raison, devant « The Artist » mais on peut imaginer que le projet n’a pas été évident à monter. C’est la part d’audace du producteur qui fait la différence ? Ou, pour poser la question autrement, qu’est-ce qui vous a motivé à produire le film ?

L’audace, je suis mal placé pour en parler mais c’est ce que j’entends dire par les autres. J’avais envie de travailler avec Michel. J’ai de l’estime, de l’affection et de l’admiration pour lui. Ensuite, le concept et l’idée me plaisaient. J’étais conscient du risque mais s’il réussit à faire un film muet, noir et blanc, avec un mélo, de l’émotion, les hommages, la danse, le tournage au Etats-Unis, ça pouvait marcher. Ceci dit, j’ai eu quelques sueurs froides.

Ce succès, vous l’expliquez comment ?

Par la grâce du film, le talent de Michel, de Jean, de Bérénice. C’est un film qui a été protégé par la chance. On a réussi à avoir les comédiens américains que nous souhaitions, à tourner en Amérique, à trouver des partenaires même s’il manquait la moitié du budget.

Finalement, on va à Cannes même si nous ne sommes pas en compétition. On finit par y être et à décrocher un Prix. Les Weinstein achètent le film et aujourd’hui, les critiques aux Etats-Unis donnent le film favori pour dix nominations aux Oscars. The Artist rencontre l’adhésion du public mondial. En France, il plafonnera entre 2.200.000 ou 2.500.000 de spectateurs maximum. Pour un film muet, c’est magnifique.

Le succès de « The Artist » va de pair avec celui de « Polisse » ou d’« Intouchables », trois films pourtant très différents. Assiste-t-on à un renouveau du cinéma français ?

Il y a une nouvelle génération d’acteurs, de réalisateurs, de producteurs qui arrive à maturité. Il y a aussi une plus grande maîtrise cinématographique et d’écriture. Et cette très belle sélection cannoise de Thierry Frémaux qui a donné Drive, Polisse, The Artist, Le gamin au vélo… C’est vrai que ça fait beaucoup de beaux films.

Hollywood garde un œil sur la France

Ce n’est évidemment pas un phénomène nouveau mais force est de constater que depuis une dizaine d’années, le cinéma français a la cote dans la cité des Anges. Pour le meilleur et pour le pire. En 1990, Gérard Depardieu contait fleurette à Andy MacDowell dans Green Card. Cette année, c’est Mélanie Laurent qui roule des pelles à Ewan McGregor dans l’excellent Beginners après avoir été à l’affiche de l’Inglourious Basterds de Quentin Tarantino. Et ce, quatre décennies après Isabelle Huppert et Les Portes du Paradis de Michael Cimono.

Dès qu’un acteur français cartonne à la maison, Hollywood lui met le grappin dessus. L’exemple récent le plus flagrant et le plus révélateur est celui de Marion Cotillard qui, depuis le succès de sa Môme et son Oscar (2007), tourne autant en France qu’aux Etats-Unis. Et pas pour des nabots puisque l’amoureuse de Guillaume Canet a joué ses trois dernières années chez Michael Mann (Public Enemies), Rob Marshall (Nine), Christopher Nolan (Inception) et Steven Soderbergh (Contagion).

Cette french touch vaut également pour les réalisateurs de l’Hexagone, qui reviennent, tantôt déçus de leur expérience hollywoodienne, tantôt carrément intronisés. Demandez à Mathieu Kassovitz de vous raconter les souvenirs de Gothika (en 2003 avec la star du moment Halle Berry) ou son décevant remake du Babylon Babies, (sorti en 2008 sous le titre Babylon A.D.)… Tout comme à Jeunet ce qu’il pense de son Alien

À l’inverse, Alexandre Aja, débauché pour le remake de La colline a des yeux (2006) du maître de cinéma d’horreur Wes Craven, est en train de gagner ses galons. Au point d’avoir bénéficié d’un budget de 24.000.000 de dollars pour son Piranha 3-D (2010).

La tentation du formatage

« Les Américains viennent chercher nos idées qui sont pour eux, des concepts », analyse Alain Attal, producteur des films de Guillaume Canet et du récent Polisse. « Le problème, c’est qu’ils ne peuvent pas s’empêcher de les formater si je me réfère au calamiteux remake d’Anthony Zimmer par Florian Henckel von Donnersmarck avec The Tourist même si Angelina Jolie et Johnny Depp sont à l’affiche. »

Alain Attal sait de quoi il parle. L’option du remake américain de son film Narco, pourtant régulièrement renouvelée, traîne toujours dans les tiroirs du studio. « C’est la même chose avec Ne le Dis à Personne, qui a rapporté 7.000.000 de dollars aux Etats-Unis. Le projet de remake est toujours en option chez Miramax/Universal. » C’est pourquoi les producteurs d’Intouchables, échaudés par la mise au placard du remake de L’arnacœur, gardent la mise sur la production du remake US de leur film phénomène.