LE ROI ENCHANTE UNE FLANDRE EN QUETE D'INDEPENDANCE LUC VAN DEN BRANDE:FORZA FLANDRIA VDB ET LA CONSCIENCE FLAMANDE

ALSTEENS,OLIVIER; STROOBANTS,JEAN-PIERRE; VAES,BENEDICTE

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Mardi 12 juillet 1994

Le Roi enchante une Flandre

en quête d'indépendance

Van den Brande prône le confédéralisme; Albert II chante le Vlaamse Leeuw: le Nord est ravi, le Sud s'interroge.

Canicule sur le front communautaire: après l'épisode fouronnais, les discours tenus sur le thème du confédéralisme par Luc Van den Brande, dimanche à Renaix et lundi à Bruxelles, ont remis le feu aux poudres. D'autant que les discours du ministre-président flamand, prononcés à l'occasion de la traditionnelle fête flamande, ont été agrémentés d'un événement que la Flandre qualifie d'historique. Présent à Bruges pour l'arrivée du marathon des Éperons d'Or, Albert II n'a pas été accueilli par «la Brabançonne» et, au moment où sonnaient les trompettes du Vlaamse Leeuw, le Roi s'est joint à la partie et a fredonné l'hymne flamand...

Lundi, la presse flamande chantait les louanges du chef de l'État. Du côté francophone, la classe politique paraissait un brin assommée... Des réactions ont pourtant été enregistrées: ainsi au cabinet du ministre-président wallon, on dit espérer que le Roi entonnera le «Chant des Wallons» lors des fêtes de Wallonie. Robert Collignon, après avoir annoncé sa présence à la cérémonie officielle de la fête flamande, s'était rétracté en cours de matinée. Pour ne pas cautionner des discours ponctuels qui se veulent avant tout polémiques. Il invitait cependant Van den Brande à débattre.

PRL et FDF, eux, interpelleront le gouvernement. Ils cherchent à connaître le nom du ministre qui a cautionné la présence et l'attitude royale à la fête flamande: même un chant royal doit être «couvert» par un ministre parce qu'il s'agit d'une expression publique. Jean Gol et Olivier Maingain entendent aussi savoir si cette décision a été prise collégialement par le gouvernement. Entendez: un ministre francophone avait-il été mis au courant?

Délicat. Le silence des états-majors du PSC et du PS en dit long sur leur embarras. Il y a, il est vrai, d'autres chats à fouetter en ce moment: les «affaires» ou le budget de l'État...

VAN DEN BRANDE PERSISTE

Et puis il y a les nouvelles déclarations du «Premier» flamand sur le confédéralisme qui vont alimenter les polémiques entre francophones et Flamands. Reprenant le raisonnement qu'il avait tenu en janvier 1993 - ce qui lui valut, à l'époque, un rappel à l'ordre du Palais royal... -, Luc Van den Brande a plaidé pour le confédéralisme. Un système où deux «États-Nations» décideraient de s'unir sur une base nouvelle et volontaire, tandis que la Région de Bruxelles disposerait d'un statut particulier.

Lundi après-midi, après avoir été reçu par le roi Albert II (pour un sermon ou une visite normale en ce jour de fête flamande?), Van den Brande recevait les élites du Nord et le monde diplomatique. Il leur chantait les charmes d'une maison flamande devenue habitable. Il déplorait néanmoins la présence de quelques vieux meubles, datant du temps de la Belgique unitaire, sans énumérer davantage les travaux de rénovation à ordonner. Mais ce n'était que la version édulcorée du discours qu'il tenait, la veille, à sa nation.

A Renaix, avant la visite royale à Bruges, le ministre-président flamand avait accusé certains responsables francophones de considérer la loyauté fédérale comme une route à sens unique. Il avait cloué au pilori la Wallonie qui essaie d'attirer à elle les entreprises flamandes et de saper le bien-être de la Flandre. Il avait renié la solidarité de la Sécu, disant qu'elle se délaie en transfert automatique du Nord vers le Sud. Il avait reproché à ses voisins wallons d'avoir une conception laxiste de l'orthodoxie budgétaire.

Dressant le P-V de toutes ces infractions, concluant au risque de collision fédérale, il avait élaboré un nouveau Code de la route. Le ministre-président veut pour la Flandre davantage de compétences, en Sécu et en fiscalité. Il estime la Flandre sous-représentée dans la diplomatie belge. Il exige l'amnistie des criminels de guerre. Ce thème à haute charge émotive de la «réconciliation nationale» avait précisément été évoqué par le Roi, reprenant les propos de son frère Baudouin, lors de son discours de nouvel an.

O. Al., J- P. S et B.V.

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Luc Van den Brande: «Forza Flandria!»

La Flandre a la fête grinçante. Elle accuse la Wallonie de pratiquer l'hypocrisie fédérale. De détourner les sous et les entreprises de Flandre.

Dans la cour intérieure de l'ancien hôtel Empain qui, rebaptisé «De Warande», sert de cercle fermé et feutré à l'élite flamande, Luc Van den Brande préside au sacre de la Communauté flamande. Les limousines noires se coulent le long de la façade néo-classique. Le gratin de Flandre et le monde diplomatique s'égrène, au rythme de l'aboyeur, pour saluer le ministre-président. Les bouquets somptueux et les corsages des hôtesses étincellent du même jaune, symbole de la Flandre opulente et sûre d'elle.

Grâce aux réformes de l'État belge, la maison flamande est habitable, se félicita le maître de maison. Bien sûr, il reste quelques vieux meubles - du temps où nous avions nos meubles dans la Belgique unitaire - mais la plus grande partie de l'ameublement et de la décoration est neuve. À nous de créer une bonne ambiance dans notre maison.

Dans sa seconde ode à la Flandre, Luc Van den Brande entonne, avec la discrétion qui sied aux réceptions diplomatiques, ses couplets préférés: confédéralisme et amnistie.

La veille, lors du discours de Renaix destiné à sa nation, il a été plus disert. Il a désigné clairement ces «vieux meubles» qui font désordre dans le cénacle flamand ripoliné de frais. Il a usé d'une autre image, moins décorative, plus sécuritaire. Certains responsables francophones n'envisagent qu'à sens unique la loyauté fédérale qu'exige la structure actuelle de l'État. Pire, ils envoient sur la route des voitures fantômes, roulant à contresens.

COLLISION FÉDÉRALE

Voici la liste des voitures fantômes. La Wallonie essaie d'attirer les entreprises hors de Flandre, pour miner notre prospérité. Les entreprises flamandes qui veulent travailler et vendre en Wallonie se cognent aux lois wallonnes, ou aux interprétations wallonnes de lois belges. Un échevin wallon tente d'enfreindre la loi à Fourons.

L'agent Van den Brande dresse le P.V. de la collision fédérale. Et il lit le nouveau code de la route flamand.

1. Confédéralisme. Notre pays doit former une confédération formée de deux États, d'une Communauté germanophone, et une région de Bruxelles-capitale dont les Flamands font partie intégrante.

2. Autonomie flamande accrue en Sécu et en fiscalité. La Flandre est capable de bâtir un État-providence moderne. Elle veut davantage de compétences, dans ce domaine. Dans celui de la fiscalité aussi.

3. Règlement de comptes pour la Sécu. Les transferts entre Nord et Sud reflètent les vitesses différentes entre les Régions. La solidarité entre les générations se délaie, devient un soutien automatique de la part de la Flandre. Avec une flèche au curare: Est-il crédible qu'une grande partie de la Wallonie se présente, face à l'Europe, comme l'égale des régions les plus arriérées, alors qu'en Belgique, abritée sous le parapluie de l'union économique et monétaire, elle veut continuer à financer, aux dépens de la Flandre, un régime social progressiste? 4. Convergence à la belge. Une union économique et monétaire impose à ses membres une convergence économique et monétaire. La Flandre veut progresser en matière économique et maîtriser strictement le budget.

5. Flamandisation de la diplomatie. Les équilibres actuels de la représentation diplomatique à l'étranger et dans les enceintes internationales sont pour la Flandre un frein, qui doit être desserré.

6. Amnistie. Le Flandre moderne et démocratique veut la réconciliation. Cinquante ans après une guerre affreuse, subsistent des mesures qui ont peu de rapports avec la peine infligée pour une faute.

Guy Verhofstadt, président du VLD, a, lui, entonné un hymne parfaitement dans le ton. On ne peut pas encore parler de pacification communautaire. Les tensions ne disparaîtront que lorsque les trois plus importants manquements de la réforme de l'État auront trouvé une solution. Guy Verhofstadt exige l'autonomie fiscale, la régionalisation partielle de la Sécu, la responsabilité des Communautés et Régions pour résoudre les dettes du passé. Il conclut: tant que des accords clairs et corrects n'auront pas été conclus sur ces trois points, des «Happart» continueront à se manifester pour exciter les esprits. Ils provoquent du raffût pour obliger la partie adverse à céder. C'est une tactique qui leur a toujours été profitable.

Une seule note détonne dans le concert flamand. Elle est verte. Les écologistes jugent que Van den Brande pratique un double langage: Il donne l'impression de souhaiter une scission radicale de la Sécu, donc de la Belgique. Mais lorsqu'on l'interroge, il rebrousse chemin, et il n'évoque plus qu'une politique purement flamande de la famille et des soins de santé. Agalev se distancie clairement: Luc Van den Brande entend suivre ceux qui prônent ouvertement une nouvelle «Forza Flandria» et une politique délibérée de désolidarisation vis-à-vis des groupes plus défavorisés de Wallonie.

BÉNÉDICTE VAES

«VDB» et la conscience flamande

Quelques-uns de nos confrères flamands ont sorti les grandes orgues, lundi, pour célébrer la fête de leur région et le discours confédéraliste de Luc Van den Brande. «De Standaard» martèle les Fourons resteront flamands, réclame une scission de l'arrondissement Bruxelles-Hal-Vilvorde et revient sur la question des flux financiers dans la Sécurité sociale et ailleurs. Il s'interroge aussi: les partis francophones sont-ils prêts à restaurer l'équilibre financier de l'État et à mener les réformes qui devront sauver l'essentiel? Ou sera-ce un freinage incessant et irritant, un report des problèmes jusqu'à ce que cela ne soit plus possible?

«Het Belang van Limburg» se réjouit: Enfin un véritable 11 juillet! Et de détailler le programme pour le pays: Une confédération à deux plutôt qu'une Belgique fédérale à trois, un statut adapté et indépendant pour Bruxelles, plus d'outils fiscaux et sociaux pour les entités fédérées, la possibilité pour la Flandre de déterminer elle-même le prix de la solidarité avec le Sud, une représentation favorable aux Flamands dans la diplomatie, une solution humaine pour les conséquences de la répression. L'éditorialiste ajoute: La récente agitation fouronnaise et le refus de respecter les accords conclus, la énième agression francophone contre la périphérie flamande de Bruxelles sont, pour beaucoup, la énième illustration du refus francophone d'accepter que ce pays n'est plus, aujourd'hui, ce qu'il fut.

Plus modéré, «Het Laatste Nieuws» nuance: Les responsables flamands doivent, en des jours de fête comme celui-ci, s'interroger sur ce qui est faisable pour réaliser une identité et une conviction flamandes et pour convaincre la population. Pour cela, il en faut plus que des déclarations de fête, une équipe cycliste ou un Parlement de prestige. La population flamande a besoin de leaders et d'un Parlement qui s'intéressent à leurs besoins et leurs désirs.

«De Morgen» note pour sa part: Les célébrations de la fête flamande ont toujours été marquées par une bonne dose de rhétorique. Le journal rappelle la question critique d'August Vermeylen au mouvement flamand: il lui demandait si son seul but était que les Flamands soient exploités par des capitalistes flamands et menés au combat par des généraux qui parleraient le flamand. La conscience flamande et le combat pour l'émancipation doivent demeurer fidèles à une autre règle de Vermeylen, écrit le quotidien: «Reste dans la réalité».

«Het Volk», enfin, note, à propos du discours confédéraliste: Les relations entre les deux États reposeraient peut-être alors sur une collaboration volontaire, mais ce ne serait rien d'autre qu'une relation inter-gouvernementale. Au niveau européen, nous avons vu que cela mène à des dialogues de sourds (...) aux vetos et à l'immobilisme.

J.- P. S.