Le sida tue moins, mais il contamine davantage

GUTIERREZ,RICARDO; AFP; LINARD,ANDRE

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Lundi 14 août 2006

Santé En un quart de siècle, l'épidémie a bouleversé notre rapport au monde

Le spectre mortel du sida a ébranlé la conscience des 40-60 ans. Le traumatisme se banalise. Non sans danger.

D'intrigantes pneumonies... Les premières victimes du sida sont signalées, le 5 juin 1981, dans le bulletin épidémiologique des Centres américains de contrôle et de prévention des maladies. Le mal est baptisé dès 1982 : sida, pour « syndrome immunodéficitaire acquis ». La maladie constitue le stade avancé d'une infection par un nouvel agent pathogène, identifié en 1984 : le virus de l'immunodéficience humaine (VIH). Depuis, en 25 ans, le sida a tué 25 millions de fois. Et 38,6 millions de porteurs sains vivent avec le virus.

Très vite, les experts identifient quatre facteurs de risque : l'homosexualité masculine, l'usage de drogues injectables, l'origine haïtienne, et l'hémophilie. L'opinion n'en retient qu'un. La presse évoque « la peste gay », décrit la terreur qui s'abat sur les saunas et les clubs homos de San Francisco. Les préjugés parasitent l'opinion.

C'est l'ère du rejet, de l'appel aveugle à la quarantaine. Les télévangélistes se délectent du « fléau purificateur ». Fin 1984, plusieurs villes américaines ordonnent la fermeture des saunas et des backrooms. Dès 1985, des mômes infectés sont exclus de leurs écoles. En mai 1987, le président du Front National, Jean-Marie Le Pen, suggère sur la première chaîne publique française de parquer les « sidaïques » dans des « sidatoriums ».

Anonyme, honteux, le mal a fini par s'incarner : Rock Hudson lui donne un visage vivant. L'acteur américain est la première célébrité à révéler publiquement sa maladie, le 25 juillet 1985. Comateux, Hudson s'éteint, le 2 octobre, à Beverly Hills. Il avait 59 ans et se savait atteint par le sida depuis longtemps.

Le mal a voilé une étoile. D'autres s'ajoutent au funeste décompte : le chanteur Klaus Nomi (1983), le philosophe Michel Foucault (1984), l'écrivain Conrad Detrez (1985), l'imitateur Thierry Le Luron (1986), le philosophe Jean-Paul Aron (1988), le photographe Robert Mapplethorpe (1989), l'illustrateur Keith Haring (1990), le chanteur Freddie Mercury (1991), le romancier Hevé Guibert (1991), le danseur étoile Rudolf Noureiev (1992), l'acteur Anthony Perkins (1992), l'écrivain Isaac Asimov (1992), le tennisman Arthur Ashe (1993), le saxophoniste Fela (1997)...

A mesure que la liste s'allonge, les victimes gagnent en humanité. Jusqu'à l'automne 1986, les hétéros se sentent encore « sains », « pas concernés ». Le sida, c'est une affaire d'homos, de toxicos. Certains n'y voient même qu'intox puritaine... D'autres le raillent : « Sida, comme dans Syndrome Inventé pour Décourager les Amoureux ! »

Les campagnes de prévention finiront par redessiner la Carte du Tendre, au milieu des années 80 : les hétéros ne sont pas moins menacés. L'épidémie vient briser net deux décennies de libération sexuelle. La psychanalyste Julia Kristeva prophétise l'essor des plaisirs préliminaires et commente, dès 1987, l'infléchissement des moeurs : « Désormais, le danger sexuel n'est pas de tomber enceinte : il est de ne pas tomber enceinte (le préservatif l'empêche) et de tomber malade (le préservatif impose le risque à l'imaginaire des partenaires). »

En avril 1991, le sida éclabousse l'Etat. La France découvre, stupéfaite, que de 1984 à fin 1985, son Centre national de transfusion sanguine a sciemment distribué à des hémophiles des produits sanguins contaminés par le virus. L'ex-ministre française des Affaires sociales, Georgina Dufoix, inaugure le concept du « responsable, mais pas coupable ».

La lutte antisida s'est donné un symbole, en avril 1991 : un ruban rouge fleurit aux boutonnières. Plus personne n'échappe à la menace : ni les couples, légitimes ou pas, ni les patients transfusés.

C'est dans ce contexte, en 1992, que l'écrivain Cyril Collard, séropositif, adapte sur grand écran ses « Nuits fauves », vision crue, impudique, et spontanée d'une société gangrenée par l'épidémie. Quelques jours après la mort du réalisateur, le film phare de la génération sida est couronné de quatre Césars, en 1993... La presse lynchera, plus tard, Collard accusé d'avoir délibérément contaminé une de ses partenaires. Comme le héros de son roman.

C'est que depuis 1989, les adeptes des pratiques « à risque » ont renoncé aux servitudes du « safer sex ». « On se donne une prime de plaisir dans la recherche du risque, jusques et y compris la mort », commente Kristeva.

La société intègre le sida, dans toute sa monstruosité. Auteur de La fêlure du monde, premier essai philosophique consacré à la « peste rampante », André Glucksmann y voit « un miroir de la condition humaine... Un mal mystérieux, contagieux et non dominé, qui touche à l'amour et à la procréation. Le sida était prévisible, pensable et abordable. Nous ne sommes pas immunisés contre les fléaux. L'erreur des états-majors de la santé a été de croire que nous l'étions ».

La science se rachète une conduite, au milieu des années 90 : les trithérapies, qui contiennent l'action du virus sans pour autant guérir les malades, marquent la fin des années sombres... En 1996, pour la première fois depuis le début de l'épidémie, le nombre de nouveaux cas de sida régresse. Aux Etats-Unis, le syndrome perd le rang de première cause de mortalité des 25-44 ans. Et en 1997, le nombre de décès chute de 40 %.

Dix ans plus tard, en Belgique, le nombre de nouveaux malades est stable, mais la courbe des contaminations s'affole. Les 40-60 ans ont vécu le traumatisme d'une épidémie incurable : la contamination signait un arrêt de mort. Les moins de 25 ans, eux, sont devenus sexuellement actifs après l'essor des antirétroviraux. Le spectre mortel s'est estompé, comme l'impact du sida sur la société. La menace s'est banalisée. Résultat : l'an dernier, le pays enregistrait 1.066 nouveaux séropositifs... 52 % de plus qu'en 1997. Avec une proportion croissante de patients qui découvrent leur séropositivité alors qu'ils ont atteint un stade avancé de la maladie. Parfois sous l'apparence de banales pneumonies.

Le préservatif à l'index Lors d'une relation sexuelle, seul le préservatif protège du VIH. Depuis

Le préservatif à l'index

Lors d'une relation sexuelle, seul le préservatif protège du VIH. Depuis 1981, l'Eglise catholique soutient que la seule prévention contre le sida est la chasteté : fidélité entre époux, abstinence pour les autres. Ministre de la Santé au Vatican, le cardinal mexicain Javier Lozano Barragan annonçait, en avril, un infléchissement de la position de l'Eglise. Le « ministre de la Famille » de Benoît XVI, le Colombien Alfonso Lopez Trujillo, continue cependant à déclarer illicite l'usage du préservatif, même pour un couple marié, dont l'un des membres serait sidéen. (R. G.)

Les experts s'attendent à des décennies de lutte

Affluence record, dimanche soir, à Toronto, à la XVIe conférence mondiale sur le sida. Vingt-cinq ans après l'apparition de l'épidémie, cette assemblée de 21.000 experts - la plus large jamais réunie autour de la maladie - intervient à un moment-clé, alors que derrière les premiers progrès constatés apparaissent de nouvelles difficultés...

« Nous sommes toujours face à une catastrophe (...) Si nous échouons à faire reconnaître le sida comme un phénomène sans précédent nécessitant un engagement politique exceptionnel, alors cet élan retombera comme un soufflé », prévient le Belge Peter Piot, directeur de l'Onusida, l'agence de l'ONU chargée de la lutte contre la maladie.

Le risque de relâchement est réel alors que pour la première fois, les statistiques font apparaître une stabilisation du taux mondial de contamination, avec même un recul dans une dizaine de pays comme Haïti, le Kenya ou le Cambodge. Ces chiffres cachent en fait de grandes disparités (voir notre infographie) et dans les pays en développement, seuls 20 % des malades recevaient un traitement approprié.

En l'absence de remède, le sida imposera de longues recherches et pour des décennies la prise en charge de traitements coûteux, et un financement à long terme.

Les fonds publics internationaux ont fortement crû, de 1,6 milliard de dollars en 2001 à 8,3 milliards en 2005. Mais selon la déclaration de l'ONU en juin, 23 milliards par an seront nécessaires d'ici à 2010. « La guerre contre le sida pourrait durer encore des décennies, dit Peter Piot. Nous avons eu de premiers succès, ou plutôt des résultats, mais nous devons passer d'une situation de gestion de crise à une réponse durable de long terme. »

« Qui va payer ? »

Les médicaments antirétroviraux stoppent le virus VIH, mais ne l'éliminent pas, rappelle-t-il, ce qui signifie qu'en l'absence de remède, les malades sont condamnés à prendre de puissants traitements pour le reste de leur vie.

« 1,5 million de personnes sont sous thérapie antirétrovirale dans les pays en développement. Nous voulons qu'elles soient encore en vie dans 20, 30 ou 40 ans. Qui va payer ? », s'interroge Peter Piot, regrettant les erreurs commises au cours de ces 25 dernières années... Après l'arrivée, voici dix ans, des premiers antirétroviraux dans les pays riches, il aura fallu sept ans à l'industrie pharmaceutique, poussée par les activistes et la concurrence des génériques, pour les rendre accessibles aux pays pauvres.

Peter Piot fixe des objectifs : rendre les traitements de la seconde génération accessibles à un prix abordable pour les pays pauvres, une fois que les traitements de première génération auront rencontré trop de résistance face au virus, et s'attaquer aux problèmes de fond que sont l'homophobie, la discrimination contre les femmes et la stigmatisation des malades... « Quand vous travaillez sur le sida, vous voyez le meilleur et le pire de l'être humain. » (afp)

Triste record belge

La Belgique a enregistré 1.066 nouveaux cas d'infection au virus du sida, l'an dernier... C'est le taux de contamination le plus élevé que le pays ait connu depuis le début de l'épidémie. Il porte le nombre total de personnes contaminées à 19.044... Près de 20.000 séropositifs dont 3.511 ont atteint le stade de la maladie, selon le dernier rapport des sept laboratoires de référence sida.

Malades du sida. Statistique rassurante : depuis 1997, le nombre de nouveaux malades stagne : entre 115 et 140 cas par an. Deux fois moins, en somme, qu'au zénith de l'incidence de sida, entre 1991 et 1995 (l'incidence annuelle moyenne était alors de l'ordre de 255 diagnostics de maladie).

Les épidémiologistes de l'Institut scientifique de santé publique expliquent le statu quo de ces neuf dernières années par la détection tardive des malades : entre 1995 et 2005, le nombre de patients qui découvrent leur état à un stade avancé de la maladie a quasiment doublé (il passe de 22 % à 38 %). Dépistés trop tardivement, ces malades ne peuvent évidemment bénéficier des thérapies antirétrovirales que l'on prescrit pendant la phase de séropositivité pré-sida.

Séropositifs. Le nombre de personnes infectées qui n'ont pas (encore) atteint le stade de la maladie est en sérieuse croissance, en Belgique. Les experts ont enregistré un niveau record en 2005, avec 1.066 nouveaux diagnostics (près de trois par jour en moyenne), soit 52 % de plus qu'en 1997.

Les données disponibles pour un peu plus de 17.000 séropositifs indiquent que les hommes sont 1,6 fois plus nombreux que les femmes. Groupes d'âge les plus représentés : les 30-34 ans chez les hommes, et les 25-29 ans chez les femmes.

Modes de transmission. Les principaux modes de transmission du virus dépendent du sexe et de la nationalité. Parmi les hommes belges, plus des deux tiers (67,5 %) rapportent des relations homosexuelles, et un quart à peine des relations hétérosexuelles (25,1 %). Chez les femmes belges, en revanche, la transmission hétérosexuelle est citée comme responsable probable de l'infection dans près de huit cas sur dix (78,5 %). Parmi les étrangers, la transmission hétérosexuelle est prépondérante, tant pour les hommes (62 % des cas) que pour les femmes (88 %).

Pour en savoir plus, sur la prévention : www.preventionsida.org

En Afrique, le sida a brisé des tabous séculaires

Avec des taux de prévalence dépassant parfois les 20, voire les 30 %, les pays d'Afrique orientale et australe sont les plus touchés par le sida. Outre les drames humains que celui-ci engendre, il constitue aussi une calamité économique. Selon une étude du Forum économique mondial portant sur 1.620 entreprises de toute l'Afrique, 60 % d'entre elles prévoyaient des effets néfastes importants, notamment une baisse de la productivité due à la forte rotation de la main-d'oeuvre, la perte de qualification, le coût de l'absentéisme et les prestations sociales en hausse.

L'Etat n'est pas en reste. En Zambie par exemple, mille enseignants meurent chaque année du sida. La proportion de fonctionnaires morts ou atteints, notamment en Afrique australe, est si importante qu'elle menace le fonctionnement de secteurs comme la santé, les services sociaux ou la justice.

Dans un premier temps, la solution a été l'exclusion. Mais très vite, dans de nombreux pays, des entreprises privées ont compris que leur santé dépend de celle de leurs employés. Au Cameroun, une trentaine d'employeurs investissent dans la prévention. « Depuis 1996, Aes Sonel prend en charge son personnel séropositif à travers une police d'assurance maladie », explique madame Ngang, responsable du comité sida de la société.

Le sida induit désormais aussi des attitudes différentes vis-à-vis des traditions, longtemps considérées comme intouchables.

Au Cameroun, par exemple, le sida a changé indirectement le statut de la femme, notamment dans l'ethnie Bayangui. La coutume y veut qu'une femme qui divorce rembourse la dot payée par son ex-époux, faute de quoi elle et ses enfants restent la propriété de celui-ci. Pour payer, nombre de femmes se prostituaient, mais aujourd'hui, avec un Camerounais sur dix porteur du virus, les habitudes changent et les mentalités évoluent, même chez les hommes.

Terre d'inventivité, l'Afrique a aussi trouvé des méthodes originales et pragmatiques de sensibilisation pour toucher les gens là où ils sont. A Libreville, au Gabon, trois cents chauffeurs de taxis distribuent gratuitement des préservatifs aux passagers.

A Madagascar, ce sont les prostituées elles-mêmes qui se sont organisées pour informer leurs compagnes d'infortune. Au Rwanda, le théâtre radiophonique Urunana brise lui aussi les tabous sexuels. A travers les différents épisodes, le feuilleton aborde les sujets liés à la sexualité, aux relations conjugales, au préservatif, à la santé reproductive des adolescents, au VIH, à l'hygiène de la femme...

Les milieux religieux, longtemps réticents et influents, suivent le mouvement. A Douala, à Bangui..., des organisations catholiques préconisent le port du préservatif à tous ceux qui ne peuvent résister au « péché de chair » ou qui risquent de contaminer leur partenaire. La sensibilisation des croyants à l'utilisation des préservatifs et leur distribution sont devenues de plus en plus courantes dans les églises centrafricaines. A la paroisse St-Michel, « les préservatifs sont même vendus dans la cour des églises. Ce n'est plus un tabou », confirme Félix Yangana, l'un des responsables de la chorale. Tandis qu'au Mali, les imams mettent en garde les fidèles contre les dangers du sida durant leurs prêches du vendredi.

Des pesanteurs sociales séculaires s'allègent peu à peu... grâce au sida. Rien n'est pourtant gagné. Le fait même de se déclarer malade reste un tabou dans de nombreux pays où les sidéens évitent de se faire connaître et soigner par peur de la stigmatisation sociale.

Eric, 40 ans, père de famille malade du sida

TEXTO

La Plateforme Prévention sida publie sur son site des témoignages de séropositifs. Extraits de celui d'Eric, 40 ans.

Je suis marié et j'ai trois enfants. Je suis malade du sida depuis une dizaine d'années. J'ai été l'un des premiers patients sous trithérapie, mais aujourd'hui j'ai arrêté les traitements à cause des effets secondaires. J'ai connu les tout débuts du sida. Je me souviens des grands sacs rouges que l'on plaçait à la porte des chambres des personnes contaminées. On vivait dans un climat de discrimination très forte, due en partie à la peur que suscitait la maladie. Il y a vraiment eu de grands changements et des progrès importants (...). Il n'empêche que l'on sent partout la discrimination, encore aujourd'hui, sur le plan administratif, sur le plan des soins et dans la vie quotidienne.

Je ne sais pas moi-même comment j'ai été contaminé, mais j'ai consommé de la drogue (...). J'ai arrêté, il y a 15 ans, mais encore récemment, juste avant une intervention chirurgicale, j'ai entendu l'un des médecins demander à l'autre « Quelle pathologie ? » ; l'autre médecin a répondu, d'un ton que je n'oublierai jamais, « HIV - toxico ». Je traîne cette étiquette (...), alors qu'elle est fausse, en plus d'être stigmatisante.

J'ai subi récemment une intervention en urologie. Le médecin m'a annoncé qu'on allait m'opérer en dernier lieu, à la fin de la journée. Quand je lui ai demandé pourquoi, il a eu beaucoup de mal à m'expliquer. Il m'a dit qu'un règlement interne à l'hôpital précisait qu'on opérait en dernier lieu ce qui était le plus sale et le plus risqué. Pourtant, les modes de désinfection devraient être les mêmes pour tout le monde, et le virus du sida est bien moins résistant que d'autres. En plus, mon système immunitaire est à zéro, et je risque beaucoup plus de choper une infection que d'autres patients séronégatifs.

(...) J'ai la chance d'être combatif, d'avoir une femme qui m'a merveilleusement soutenu dans mes démarches, et d'avoir rencontré des associations. Mais je pense à des gens qui sont seuls, qui sont candidats réfugiés...