LE SONDAGE N'EST PAS UNE ARME PARFAITE

SLOOVER,JEAN

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Vendredi 8 juin 1990

IDÉES

LE SONDAGE N'EST PAS

UNE ARME PARFAITE

Représentativité et objectivité, deux notions bien floues

C'est à un voyage au royaume des sondages que le département de sociologie de l'ULB a convié la fine fleur des sondeurs européens, en novembre 1988. Un an et demi plus tard, les actes de ce colloque paraissent sous la forme d'un livre (1). Entre-temps, bien de l'eau médiatique a coulé sous les ponts. L'Inusop, chef de file des instituts de sondage universitaire, a disparu de la scène et... des 233 pages du rapport publié par les éditions de l'ULB. Mais la teneur, la valeur du message reste intact. Et utile à rappeler.

«Représentatif». C'est le qualificatif que, instinctivement, M. Tout-le-Monde colle au «bon sondage». Or, en matière de consultation d'opinions, la «représentativité» est aussi floue, aussi illusoire que ne l'est l'«objectivité» demandée par le grand public aux journaux... qui partagent ses avis. Et une grande partie des intervenants du colloque de l'ULB se plaisent à souligner dans le résumé écrit de leur conférence le caractère peu sérieux, ou insuffisamment étayé de cette revendication de représentativité. Un sondage approche une réalité, de plus en plus clairement, au fur et à mesure que les techniques s'améliorent, mais il ne la décrit pas, et la partie de la population qu'on isole pour en représenter le tout sera toujours différente et réagira toujours différemment que ne le ferait l'ensemble des gens dont on désire sonder les reins et les coeurs. Tout réside donc dans la diminution scientifique des risques.

QUANTITATIF

OU QUALITATIF?

Mais, ces risques de se tromper, les diminue-t-on en élargissant l'échantillon du sondage? Ou vaut-il mieux au contraire, définir tellement minutieusement la caractéristique de la population à connaître pour espérer obtenir des renseignements plus fins, au moyen d'enquêtes qualitatives menées sur un nombre limité de cobayes? Cette question est une de celles qui taraudent la profession. Et sa réponse est dictée, le plus souvent, par un calcul économique. Car si, grosso modo, on peut considérer qu'un échantillon large réduit les risques d'erreurs, ou permet de mieux définir la marge d'erreurs, chaque interview personnelle coûte cher, et tout l'art du sondeur consistera souvent à faire la balance entre la fiabilité et le coût des techniques à sa disposition et la solvabilité ou l'enthousiasme de son client.

Car le sondage est bel et bien devenu un marché, essentiellement dans les industries et services proches du consommateur, qui y voit une occasion unique de faire vivre leur boule de cristal, de lire le présent pour préparer l'avenir. Mais là aussi, les chercheurs réunis par l'ULB crient casse-cou. Le sondage, disent-ils, offre une information imparfaite. Une information précieuse pour accompagner la décision, documenter les responsables, mais qui ne peut en aucun cas dicter seul un comportement, ou un choix de politique ou de marketing. Exit le sondage-roi, le sondage-alibi. Savoir ce que pense vraisemblablement une population ne protège personne contre le risque commercial...

Et ce qui est vrai en matière économique l'est beaucoup plus encore quant aux intérêts du marché se mêlent ceux de la politique, ou de macro-stratégie. Le royaume des sondages comporte évidemment quelques gigantesques studios de télévision, qui sont autant d'arènes où s'affrontent par exemple les divers systèmes d'audimétrie et ceux qui les utilisent. Ici, certes, la précision croissante des outils disponibles augmente à la fois les chances de mesurer la «vérité» et celles de la manipuler, d'où la perplexité de sondeurs qui, forcément attirés par les techniques nouvelles et fascinés par l'impact de leurs travaux sur le marché audiovisuel, percoivent bien en même temps qu'ils risquent de se retrouver malgré eux acteurs d'un jeu qu'ils ne maîtrisent pas. Car c'est au moment où le sondage, «vendu» aux commanditaires échappe à ses auteurs qu'il se met à causer des ravages. Des ravages d'autant plus importants que le grand public et les journalistes adorent les chiffres ces grands réducteurs, ces grands menteurs.

SE BATTRE À COUP

DE BAROMÈTRES ÉLECTORAUX

La France a été particulièrement frappée par une crise de «sondageite» aiguë lors des années 1980. Crise multiforme, qui permettait aux hommes politiques de se battre à coup de baromètres électoraux sous l'oeil de journalistes jouant à mesurer la température de l'audience à la minute près, devant des sondeurs un peu malheureux de l'utilisation faite de leur métier. Certes aujourd'hui, le perfectionnement des techniques et l'amélioration de leurs connaissances par les journalistes permet de limiter les dégâts. Mais la tentation reste grande de gouverner par sondage. On observe de la part des pouvoirs publics, une tendance croissante à utiliser les enquêtes d'opinions pour identifier une demande sociale, orienter des choix de politique, d'infrastructure, de transport... tendance bienvenue disent les chercheurs pour autant qu'elle reste dans les limites.

Et le mot de la fin revient peut-être à cet égard à Roland Cayrol, maître de recherches à la Fondation nationale des sciences politiques à Paris et grand connaisseur de l'utilisation médiatique des sondages.

Dans beaucoup de commentaires, note-t-il dans son intervention intitulée «La République des sondages», on utilise les sondages pour dire ce que veulent les Français, ou ce que vont faire les Français, ce qui est évidemment impossible... De ce point de vue, toute prédiction fondée sur une étude de sondages est évidemment erronée. Donc tous les titres, dans les périodes pré-électorales du type «Comment votent les Français» sont évidemment fallacieux... Je rappelle cette banalité triviale: le sondage est une photo de l'opinion. Si vous prenez une photo de quelqu'un en train de traverser la rue et qu'il a l'air bien portant rien ne dit qu'il ne va pas se faire écraser par un autobus la minute après...

Ne faisons pas dire au sondage ce qu'il ne peut dire. A mon avis, ce qu'il dit est déjà beaucoup. La précision de notre photo est déjà fort bonne. Soyons-en satisfait. N'allons pas au-delà de ses limites.

JEAN SLOOVER

(1) «Au Royaume des sondages», édité par Jean-Jacques Droesbeke et Gabriel Thoveron, Institut de sociologie, sociologie générale, éditions de l'Université de Bruxelles.