LE STRESS AU TRAVAIL,LA MALADIE DU XXe SIECLE CE STRESS QUI MINE LA SANTE DES TRAVAILLEURS LES ETAPES DE L'EPUISEMENT

BERKENBAUM,PHILIPPE

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Mardi 23 mars 1993

Cause majeure d'absentéisme, d'ulcères, de problèmes cardiaques ou d'alcoolisme... et coût méconnu pour l'entreprise

Le stress au travail, la maladie du XXe siècle

Vous vous sentez patraque, vous frisez l'ulcère, vous êtes à la merci du moindre virus, vous avez une tendance inexplicable à forcer sur la bouteille... Surtout, vous sautez sur le moindre prétexte pour fuir votre environnement professionnel. Pas de doute: vous êtes stressé. Rassurez-vous, vous n'êtes pas le seul, loin s'en faut. Le stress au travail, c'est la «maladie du XXe siècle», n'hésite pas à affirmer le Bureau international du travail (BIT) dans son rapport 1993 publié ce matin.

Ulcères à l'estomac, affections cardiaques, angoisse chronique, alcoolisme, absentéisme, accidents du travail... Bien avant d'en arriver à l'infarctus du myocarde, pourtant de plus en plus fréquent chez de jeunes personnes apparemment en bonne santé, les conséquences du stress au travail apparaissent multiples, coûteuses tant pour l'individu que pour l'entreprise, et malheureusement par trop méconnues. Raison pour laquelle le BIT tire la sonnette d'alarme: c'est devenu «l'un des plus graves problèmes de notre temps», écrit-il.

«Karoshi»! Les Japonais, champions incontestés de la mise sous pression de leurs travailleurs, ont même inventé un terme qui désigne littéralement la «mort par surmenage». Car le stress est parfois accusé de tuer. Selon plusieurs études menées aux États-Unis, souligne l'institution genevoise, les individus agressifs et avant tout soucieux de gravir le plus rapidement possible l'échelle sociale, à n'importe quel prix, dans une course incessante contre le temps, multiplient les risques de problèmes coronariens.

Sans aller jusqu'à des conséquences aussi tragiques, le stress est de plus en plus considéré par de nombreux scientifiques comme la maladie de cette fin de siècle. Le problème majeur, remarque en substance le professeur Fontaine de l'ULg, c'est qu'il est rarement diagnosticable en tant que tel: soit que nombre de travailleurs en subissent les conséquences sans réagir, soit, comme c'est souvent le cas dans les hautes sphères hiérarchiques de l'entreprise, que la victime ait honte de se plaindre, soit encore qu'elle consulte un spécialiste pour une affection qui en découle (un cardiologue, un gastro-entérologue...), ce dernier pouvant difficilement agir sur la cause.

Les causes? Multiples. Elles peuvent être physiques: bruit, poussière, vibrations, cadence d'une machine. Dans ce cas, pour peu que l'entreprise en prenne conscience, elle peut y remédier; mais c'est malheureusement encore trop peu souvent le cas, déplore le BIT.

Les causes de stress sont cependant le plus souvent d'ordre purement psychologique: réaction inconsciente de l'organisme à la pression de l'employeur, au rythme ou à l'horaire du travail, aux relations avec les collègues ou les supérieurs hiérarchiques, à la compétition accrue en période de chômage et de licenciements massifs, aux restructurations et aux changements d'affectation qui remettent en cause les qualifications du travailleur... Nul n'est à l'abri: le stress fait autant de ravages parmi les ouvriers que parmi les cadres, chez les femmes que chez les hommes.

Ce que les entreprises, qui vivent de plus en plus dans le court terme, ont une fâcheuse tendance à méconnaître, souligne le professeur Fontaine, ce sont les conséquences économiques qu'elles s'imposent elles-mêmes en ignorant le stress de leurs salariés. Ne fut-ce que via l'absentéisme accru. Selon le BIT, il en coûterait globalement 200 milliards de dollars par an à l'industrie américaine. Et 10 % du PNB en Grande-Bretagne. La Belgique n'est évidemment pas en reste, mais chez nous peut-être plus qu'ailleurs, l'étude des phénomènes de stress reste encore confinée aux labos (ou aux cabinets) des scientifiques. Ni les entreprises, ni les pouvoirs publics ne daignent encore se pencher sur la question.

PHILIPPE BERKENBAUM

Interview page 4

«On peut apprendre à gérer le stress, encore faut-il en accepter l'existence»

Ce stress qui mine la santé des travailleurs

Ni les entreprises belges ni les pouvoirs publics ne semblent prêter une oreille particulièrement attentive aux conséquences préoccupantes du stress au travail. L'étude de cette «maladie du siècle» demeure l'apanage des scientifiques. Le département de psychologie du travail de l'ULG s'en est fait une spécialité. Le professeur Ovide Fontaine, chef du service de psychopathologie de l'adulte du CHU et professeur de psychopathologie du travail, y étudie depuis des années cette sournoise affection qui mine la santé de ses patients.

Les causes et les symptômes?

- On distingue généralement deux types de stress au travail: provoqué soit par des éléments physiques tels que le bruit, soit par des éléments psychologiques qui peuvent avoir des origines multiples. Dans les deux cas, le phénomène peut atteindre l'organisme sur le plan psychologique (anxiété, dépression, tendance à l'erreur) et physique: sécrétion d'adrénaline, l'hormone de l'anxiété, de corticoïdes, qui provoquent par exemple l'ulcère gastrique, fragilisation du système immunitaire de l'individu qui devient plus sensible aux infections de toutes sortes.

C'est si fréquent?

- Fréquent mais méconnu: un cadre qui présente des phénomènes de décompensation ira rarement le crier sur tous les toits.

Les détours doivent également être nombreux...

- Exactement. On consultera le plus souvent un cardiologue pour des problèmes de tension, un généraliste pour une fatigue anormale. L'alcoolisme ou l'absorption de drogues (calmants ou stimulants) sont aussi des exutoires aisés du stress qu'il faut se garder d'ignorer. Sans parler de l'absentéisme prolongé de ceux qui repoussent l'échéance du retour au travail.

Dispose-t-on de chiffres?

- Nous n'avons pas de statistiques précises, car les formes sont trop diverses pour être répertoriées. Et les gens en parlent peu, d'autant moins qu'il sont haut placés dans la hiérarchie de leur entreprise. Mais nous constatons une forte croissance de cas cliniques ces dernières années.

La faute aux employeurs?

- Il y a tant de causes qu'elles sont difficiles à sérier. Le phénomène est aussi lié à la conjoncture: en période de restructurations, de nombreux cas découlent de difficultés d'adaptation après un changement d'affectation ou d'environnement de travail, à l'irruption dans de nouveaux groupes d'individus.

Il y a aussi la compétition...

- Une certaine philosophie du travail, en effet, cette notion d'excellence qui pousse les gens à s'identifier de plus en plus à leur profession ou à leur entreprise, au point de ne plus vivre que par et pour elle. Ces personnes se dépensent sans compter pendant des années et finissent toujours par perdre de leur rentabilité. Qu'elles demeurent au poste ou soient «jetées» à un certain âge, les conséquences psychologiques sont parfois dramatiques.

Les cadres en tête?

- Les ouvriers ne sont pas moins touchés que les cadres, les hommes pas plus que les femmes, mais ces dernières présentent souvent des symptômes différents: douleurs lombalgiques ou musculaires...

Les entreprises ont-elles conscience du phénomène?

- Trop peu, hélas! Témoin ce médecin du travail d'une grande entreprise qui m'affirmait récemment que sa société ne connaissait aucun cas d'alcoolisme. Il y a souvent une tendance à la négation pure et simple.

Le stress peut-il stimuler?

- Absolument! Des gens hypercompétitifs ont besoin d'être plongés dans un système de stress pour «marcher à fond». Ils s'y sentent très heureux, mais n'ont pas conscience du fait que leur coeur emmagasine des éléments négatifs. C'est l'une des causes de l'infarctus précoce du myocarde.

Comment remédier à cette maladie du siècle?

- Il existe des moyens thérapeutiques pour apprendre à gérer, canaliser le stress. Encore faut-il en accepter l'existence.

Propos recueillis par

PHILIPPE BERKENBAUM

Les étapes

de l'épuisement

L'épuisement nerveux guette les «drogués du travail» qui produisent 80 heures par semaine, avertit le Bureau international du travail, en distinguant cinq étapes dans le résultat d'un stress mal géré:

1. La lune de miel. Le novice est plein d'énergie et d'enthousiasme.

2. Le manque de carburant. Les premiers symptômes d'épuisement apparaissent.

3. Le stade chronique. Symptômes permanents de fatigue, de mauvaise humeur, de maladie et de dépression.

4. La crise. Les symptômes sont désormais si aigus que l'intéressé a l'impression de sombrer.

5. La limite est atteinte. L'intéressé ne peut plus fonctionner et son état se dégrade terriblement. (AFP)