LE V,BREVET BELGE SIGNE VICTOR DE LAVELEYE

LAPORTE,CHRISTIAN

Page 31

Jeudi 1er septembre 1994

Le «V», brevet belge

signé Victor de Laveleye

Les premiers jours de septembre 44. Les «V», comme Victoire, Vrijheid, Victory ne doivent plus s'afficher dans la clandestinité mais apparaissent en pleine lumière tout au long des voies de passage des libérateurs. Ce fameux signe de ralliement des démocrates était, les plus anciens le savent bien sûr!, une création belge.

Son inspirateur: Victor (avec V, of course) de Laveleye qui lança le slogan sur les ondes en janvier 1941. Un demi-siècle plus tard, ce fameux «V» déploie ses ailes dans le paysage bruxellois au Jardin du Roi, avenue Louise à l'initiative de l'Union belgo-britannique. Sans doute, la statue d'Olivier Strebelle devrait-elle se trouver idéalement à l'entrée du bois de la Cambre mais ça c'est une autre histoire...

Tinou Dutry (qui avait créé avec son mari l'Office parlementaire belge dans la capitale britannique) était la secrétaire de Laveleye à l'époque. Elle nous a rappelé l'histoire du «V»...

Les autorités britanniques avaient décidé de faire des émissions pour leurs nombreux alliés en pays provisoirement occupé; elles se mirent donc à la recherche de responsables pour créer ces émissions dans les langues des pays concernés.

La réputation de Victor de Laveleye qui était arrivé en Angleterre, fin juin 40, était connue de Cécil de Sausmarez (Ndlr: un Britannique qui avait été attaché de presse à Bruxelles) qui prit donc contact avec mon mari à l'Office parlementaire belge explique Mme Dutry. Une demi-heure plus tard, le député libéral, ancien ministre de la Justice et ennemi juré de Léon Degrelle était engagé comme directeur officiel des émissions belges qu'il allait intituler «Ici Radio Belgique».

Un quart d'heure d'émission quotidien, alternativement en français et en néerlandais, allait lui être octroyé. La «première», bilingue, était passée sur antenne le 28 septembre 40. La partie flamande avait été confiée à Nand Geersens, un professeur du supérieur à Anvers et à Bruxelles qui, tout en reprenant les textes de Victor de Laveleye y ajoutait toujours une petite touche flamande. Pour les auditeurs flamands, il allait aussi devenir Jan Moetwil, contraction de moed (courage) et de wil (volonté)...

Bientôt, il devait rédiger ses propres commentaires dans le même esprit que son collègue francophone.

En septembre 40, Laveleye s'installa à l'hôtel de Vere à Ken-sington. Il me demanda de dactylographier les textes qu'il avait préparés, ce que je fis sur une machine à écrire emportée de Belgique lors de l'exode. Et sur sa recommandation, je fus engagée officiellement par la BBC comme secrétaire de l'émission aux appointements de 5,5 livres. Un pactole pour l'époque!

A ce moment, la section belge avait deux petits bureaux au rez-de-chaussée de la Broadcasting House qui allait être bomabardée par les Allemands. La petite équipe fut donc déplacée au Bedford College à Regent's Park. Faute de meubles, des piles de livres et quelques treteaux tenaient lieu de chaises et de bureaux mais personne ne se plaignait car les Polonais, Tchèques, Français, Norvégiens, Hollandais et autres étaient tous logés à la même enseigne.

Une semaine plus tard, la radio belge se voyait attribuer une cave dont les fenêtres avaient été murées comme un abri. Pas vraiment idéal comme lieu de travail mais la qualité des programmes est l'objectif suprême! Dans cette cave allaient se succéder notamment des pilotes belges de la RAF qui avaient participé à la défense de Londres et à la bataille d'Angleterre. C'est de là aussi que le «V» allait conquérir les esprits libres...

EN DOUZE EXEMPLAIRES

Le matin du mardi 14 janvier 41 en arrivant au bureau-cave, Victor de Laveleye confia à Tinou Dutry qu'il avait longuement réfléchi, la nuit précédente à un signe de ralliement plus simple que RAF. Certes, il avait appris que les jeunes, notamment, s'amusaient à confectionner et à distribuer des petits papiers marqués des initiales de la Royal Air Force mais il lui semblait qu'il fallait trouver quelque chose de plus symbolique encore qui soit en même temps moins compromettant.

J'ai pensé ajouta-t-il que Victoire c'est Vrijheid et Victory et que la première lettre qui est aussi celle... de mon prénom est facile à griffonner sur les murs et à signaler avec les doigts. L'idée du «patron» fut considérée comme excellente et de Laveleye se mit immédiatement à l'ouvrage. Tinou Dutry tapa ensuite le texte en 12 exemplaires - il n'y avait ni photocopieuse (bien sûr!), ni de Gestetner dans les locaux de la BBC alliée... - avec de grands interlignes pour permettre une lecture facile sur antenne. Le projet fut ensuite porté au responsable de la censure et revint approuvé. Quelques jours plus tard, il passa sur les ondes dans les deux langues nationales.

DE BEETHOVEN À CHURCHILL

Au début, le «V» eut peu d'impact mais les services d'information britanniques allaient contribuer à le populariser plus largement grâce à une autre idée de génie due à celui qui se faisait appeler le colonel Britton (qui s'adressait chaque vendredi soir en anglais aux Européens occupés): en morse, la lettre V est formée de trois sons courts suivis d'un son plus long. Il pouvait être tapoté très facilement et, hasard merveilleux, le rythme correspondait aux premières notes de la Ve Symphonie de Beethoven.

L'idée de de l'Assistant Director European News fut immédiatement reprise avec enthousiasme par la presse britannique. Et Churchill en personne adopta le signe.

Enfin, la BBC commençait désormais toutes ses émissions à destination vers l'Europe occupée par les célébrissimes «pom, pom, pom, pom»...

Quant à Victor de Laveleye, il devait continuer à diriger les services de Radio Belgique à la BBC jusqu'à la Libération. La dernière émission eut lieu le 16 septembre 44. Entretemps, on en reparlera, la radio avait reconquis sa liberté en Belgique. Victor de Laveleye ne put pas vraiment apprécier la démocratie reconquise: il s'éteignit fin 45 après une longue maladie. Il aurait eu cent ans, cette année...

C. L.