LES ARMES A LA CASSE EX-MARCHAND DE CANONS POLITIQUE DEPOSE LES ARMES L'INDUSTRIE DE L'ARMEMENT SERA EUROPEENNE SABCA,SONACA, ...

BERKENBAUM,PHILIPPE; BROUET,OLIVIER

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Vendredi 28 août 1992

L'industrie belge

de l'armement en sursis

Les experts du Grip prédisent des jours sombres à notre industrie de défense, déjà la plus durement touchée en Europe.

Le militaire ne fait plus recette. L'éclatement de l'URSS et de l'Armée rouge a entraîné un réexamen des doctrines de sécurité. Certains pays ont vu se tarir les flux d'armes en provenance de leur «parrain» de l'Est ou de l'Ouest. D'autres font aujourd'hui primer les impératifs budgétaires et sabrent dans leurs dépenses militaires. Au début de l'été, notre gouvernement a ainsi, rappelons-le, décidé de raboter les budgets de l'armée et de supprimer le service militaire au 1er janvier 1994.

Cette tendance, on la retrouve depuis plusieurs années dans tous les pays occidentaux. Confusément, même si des conflits locaux d'une violence extrême subsistent toujours, s'affirme l'idée que de nombreux programmes militaires n'ont plus de sens aujourd'hui et que les besoins d'armement de demain ne feront fort probablement que décroître. Ce qui va provoquer une grave crise dans l'industrie de l'armement, notamment sur le plan de l'emploi.

Le nombre de personnes actives dans le secteur de l'armement en Europe, qui est déjà passé de 1,56 million en 1983 à 1,04 million l'an dernier, pourrait ainsi tomber à un niveau situé entre 614.000 et 740.000 postes selon les scénarios envisagés, a annoncé hier le Grip - l'ex-Groupement de recherche et d'information sur la paix, rebaptisé cette année Institut européen de recherche et d'information sur la paix et la sécurité - en présentant un dossier consacré à «l'Europe et la sécurité internationale». Et, pour la Belgique, l'analyse de ce groupe de recherche indépendant est particulièrement sévère.

Selon les chiffres originaux, qui figurent dans le Memento 92 de l'Institut, l'industrie de défense belge est celle, en Europe, qui a déjà subi ces dernières années la crise la plus grave. Faillites, restructurations, rachats par des groupes étrangers, diversification vers le secteur civil, le marchand d'armes belge vient de connaître des années très douloureuses. Selon les chiffres du Grip (il n'existe pas en Belgique de statistiques officielles établissant le niveau de production national d'armements), entre 1983 et 1991, le chiffre d'affaires de l'industrie de défense belge est ainsi tombé de 50 % tandis que les effectifs du secteur des armes légères fondaient en huit ans de 12.000 à 2.000 personnes. Et les difficultés sont loin d'être terminées.

Pour deux raisons plus particulièrement. Primo, parce que les commandes de matériel militaire par l'État - qui étaient passées de 30,4 milliards en 1980 à 23,1 milliards en 1990, soit une baisse de 31 % - vont encore être freinées. Secundo, parce que les pays du tiers monde ont également réduit le volume de leurs achats d'armement. Or, dans l'armement comme dans d'autres secteurs économiques, la Belgique vit de ses exportations.

D'un point de vue purement industriel, la survie du secteur «belge» de la défense (qui est très largement contrôlé par des étrangers) paraît très hypothétique, aux observateurs du Grip. Bernard Adam, le directeur de l'institut, précise: L'armement a aujourd'hui perdu la place qu'il occupait comme secteur stratégique dans l'économie. Car des secteurs comme l'électronique, les télécommunications ou l'aéronautique et le spatial sont considérés comme davantage stratégiques pour le développement économique et car l'économie en tant que telle est de plus en plus considérée comme une «arme» de défense d'une société. Et les experts du Grip, rouvrant un débat politique qui avait fait tomber le gouvernement en septembre dernier, interrogent: le maintien d'une base industrielle minimale dans l'armement est-il bien nécessaire?

JEAN-FRANÇOIS LANCKMANS

et PHILIPPE BERKENBAUM

En supplément «Éco-Soir»

DOSSIER

EX-MARCHAND DE CANONS

VEND... TUBES MÉTALLIQUES

Le militaire ne fait plus recette. Quelle reconversion possible pour l'industrie belge de l'armement?

A l'ombre de la FN, à Herstal, dans les faubourgs de Liège, les forges de Sedachim coulent des obus 38 heures par semaine. Impressionnant! Surtout quand l'on songe à quoi ils vont servir. Obus d'artillerie, roquettes antichar, douilles aux applications multiples... La grande spécialité de la maison, c'est le «calibre 155» (millimètres). Ces deux dernières années, les 130 ouvriers de Sedachim ont vécu sur une commande d'un bon milliard de l'armée thaïlandaise, héritée du carnet racheté aux Poudreries réunies de Belgique (PRB), faillies en 1990. Les dernières roquettes ont été livrées en janvier. Maintenant, il faut trouver autre chose. Pourquoi pas... des extincteurs?

Hubert Léonard, directeur administratif et financier, ne plaisante pas. Faute de commandes militaires en suffisance, nous nous sommes demandés si nos forges ne pourraient pas trouver des débouchés civils. Nous avons ainsi produit des manchons de raccordement pour tubes pétroliers. Nos études portent maintenant sur divers types de bonbonnes en «alu». Qu'est ce qui ressemble plus à un obus qu'un extincteur?

Ainsi illustrée, c'est toute l'histoire de l'industrie militaire belge qui défile. Le cas Sedachim est exemplaire. Héritière de la partie mécanique des activités des Forges de Zeebrugge (elles-mêmes filiales de Gechem, l'ex-pôle chimique de la Générale), Sedachim vivait jusqu'il y a peu, comme sous-traitant, de commandes assurées à 60 % par PRB et à 15 % par ce qui reste de FZ, devenue filiale (spécialisée dans les roquettes) du français Thomson Brandt Armements.

En perdant son principal débouché, Sedachim n'avait plus qu'une alternative: se diversifier ou mourir. Mais comme elle est la seule société belge à disposer d'une forge militaire, une reconversion totale vers le civil est impensable. Aujourd'hui filiale à 100 % d'une holding détenue par l'italien Merloni (boilers, baignoires et autres chaudières à gaz!) et la Société nationale d'investissement, Sedachim ne réalise déjà plus que 90 % de son chiffre dans le militaire, contre 100 % hier. D'ici 5 ans, ce sera la moitié, ou la firme aura cessé d'exister.

LA BELGIQUE LA PLUS

TOUCHÉE EN EUROPE

Faillites, restructurations, diversifications, rachat par des groupes étrangers, le marchand d'armes belge vit des années difficiles... que rien ne laissait prévoir voici 10 ans. Selon les chiffres (originaux) publiés hier dans son «Memento Défense-désarmement» par le Groupement de recherche et d'information sur la paix (1), l'industrie de défense belge est celle qui, en Europe, subit la crise la plus grave. Son chiffre d'affaires global s'est effondré (- 50 % entre 1983 et 1990), écrit le Grip. L'emploi dans le secteur militaire le plus représenté chez nous, celui des «Armes et munitions» (FN, PRB, Mecar, FZ, Sedachim...), est passé en 8 ans de 12.000 à 2.000 personnes; l'effectif total du secteur (emplois indirects compris) de 45 à 15.000 en 10 ans. Et les perspectives sont aussi sombres.

D'où vient la crise? La détente Est-Ouest est une explication trop succincte. Il est certes acquis que le pic des dépenses militaires mondiales s'est situé en 87. Jusque là, elles ont régulièrement augmenté (+ 2 à 3 % par an). Depuis, c'est la chute. Moins 10 % en trois ans, moins 25 à 40 % au cours de 5 prochaines années, estime le Grip. Reste qu'il faut affiner: A une réduction globale des dépenses militaires, correspond une réduction plus que proportionnelle des achats de matériel, dit le Grip. Parce que les dépenses de personnel, qui représentent en général 40 à 50 % des budgets militaires (en Occident) ne peuvent pour des raisons sociales et statutaires être réduites aussi vite que les dépenses d'acquisition et de fonctionnement. Les fabriquants d'armes sont bien les premiers visés.

Moins sensibles au dégel (sauf exceptions), les pays du tiers monde n'en ont pas moins connu, à leur tour, une réduction sensible de leurs achats d'armes ces dernières années, tendance qui devrait s'accentuer pour diverses raisons: limitation par l'Occident de certains transferts d'armements, incitations à la réduction des dépenses militaires (quand le FMI, par exemple, y subordonne l'octroi d'aides financières), accords régionaux de désarmement, etc.

Pour un pays exportateur comme le nôtre, l'effet est direct: le secteur «Armes et munitions», qui représente à lui seul la moitié de la production militaire belge, réalisait jusqu'il y a peu 75 % de ses ventes dans le tiers monde. Principales victimes potentielles du resserrement de ces débouchés, selon Pierre de Vestel, attaché de recherche au Grip: Mecar (munitions) et la FNNH (armes légères). La première, parce que la quasi-totalité de son carnet de commandes est remplie par l'Arabie Saoudite, pour un contrat qui n'aura qu'un temps. La seconde, parce que vu la faible valeur ajoutée technologique de ses produits, elle souffre de plus en plus d'une concurrence née...sur son propre terrain de chasse.

NI STATISTIQUES OFFICIELLES,

NI ENTREPRISES PROLIXES

Il n'existe pas en Belgique de statistiques officielles établissant le niveau de production national d'armements. C'est par ailleurs un euphémisme d'ajouter qu'à de rares exceptions près, les entreprises elles-mêmes sont peu prolixes sur le sujet. Contactée, entre autres, alors qu'elle consent actuellement de très lourds investissements à destination militaire, la FN, numéro un du secteur, a refusé de nous recevoir. Les seules données fiables sont donc celles du Grip, qui se livre depuis des années à divers exercices d'évaluation. Selon lui, la production totale d'armements en Belgique atteindrait encore 31,4 milliards (91), contre 56,3 milliards en 80. Certes, on l'a vu, une série d'entreprises ont disparu dans l'intervalle.

(Sans oublier que pour chaque producteur qui met la clé sous le paillasson, ce sont plusieurs sous-traitants (PME), qui se retrouvent au tapis. Pierre De Vestel estime que les emplois indirects induits par l'industrie militaire représente 40 à 50 % du niveau de l'effectif direct des entreprises de défense. Soit, en 1991, respectivement 4.000 et 11.000 unités, pour un total de 15.000 emplois.)

Pour l'essentiel, pourtant, la chute de la production d'armes résulte de la lente marche vers la reconversion entamée par la plupart des producteurs belges. Avec des succès divers (2).

La palme au pôle aéronautique et spatial de l'industrie belge de défense: grâce, surtout, aux retombées du programme Airbus, ce secteur à 85 % «francophone» (70 % de la production en Wallonie, 15 % à Bruxelles), a pu négocier relativement tôt sa reconversion. De leur côté, certaines sociétés flamandes ont tiré profit du fait que la participation belge au programme Airbus prévoyait une répartition 50/50 entre Flandre et Wallonie. Asco (mécanique de précision pour missiles et blindés) est ainsi en passe de réaliser près de la moitié du chiffre d'affaires Airbus en Belgique. Au total, il est frappant de constater que l'emploi dans l'industrie aérospatiale belge a augmenté entre 1975 et 90, de 4 à 5.500 unités, après un pic, il est vrai, de 7.000 personnes en 80, au plus fort de la production... du chasseur-bombardier F16.

Beaucoup plus malaisée est la reconversion du secteur (prépondérant) des armes et munitions. On ne vend pas une planche à voile comme on vend une mitrailleuse, disait un directeur de la FN. Pierre de Vestel traduit: dans ce domaine, la culture d'entreprise n'est pas orientée vers les marchés civils. Les armes se vendent sur des marchés particuliers, où pèsent des arguments politiques et diplomatiques, ou des «copinages»... Les exemples de reconversion réussie sont donc rares. C'est même souvent l'inverse qui se produit: un recentrage, une spécialisation à outrance sur le métier de base, la production d'armes. C'est vrai pour la FNNH (dont l'essentiel du chiffre d'affaires «civil» provient de la vente d'armes de sport et de chasse, via la filiale Browning) comme pour Mecar, alors que les autres firmes du secteur ont soit disparu (PRB), soit «fondu» (Sedachim, FZ).

Reste un domaine un peu particulier: l'optique et l'électronique. Plusieurs sociétés de premier plan ont développé une activité militaire marginale, notamment dans les transmissions ou l'électronique de précision, mais qui n'est pas négligeable en valeur. Alcatel-Bell, Siemens, MBLE... Technologiquement avancées, elles demeurent suffisemment concurrentielles pour prétendre à un certain poids sur le marché de défense. Et au pis, la plupart ont assez de souplesse pour repasser au civil si les commandes militaires tardent à rentrer.

PHILIPPE BERKENBAUM

(1) Publié hier, le «Mémento défense-désarmement 1992» du Grip, consacré à «L'Europe face à la sécurité internationale», est la 7Šme édition d'une publication qui fait autorité en la matière. Grip (02-241.84.20), 795 F

(2) Voir aussi le dossier «Notes et documents» du Grip consacré aux «Perspectives de restructuration de l'industrie de l'armement en Wallonie», No 161-162, septembre-octobre 91.

Quand la politique dépose les armes

Crise, le 18 septembre dernier. Deux fabriquants d'armes wallons, la FN et Mecar, attendent le feu vert du gouvernement pour honorer des commandes de 7,3 milliards émanant de pays du Golfe. Leur survie (et plusieurs centaines d'emplois) est en jeu. Deux partis flamands, la VU et le SP, bloquent le dossier. Les francophones répliquent en mettant le contrat RTT, qui bénéficie surtout à des entreprises flamandes, dans la balance. L'affaire précipitera la chute de Martens VIII. Il faudra recourir à une procédure d'exception (la constitution de comités ministériels régionaux chargés d'accorder les licences d'exportation) pour sauver les firmes concernées.

Péripétie politique, d'accord. Mais force est de constater qu'en Belgique, la politique s'accommode moins encore qu'ailleurs d'un soutien massif de l'industrie militaire nationale. Si les débouchés des marchands d'armes belges diminuent, c'est aussi que leur principal client se veut de moins en moins dispendieux, pour cause de déficit budgétaire chronique. Depuis dix ans, les achats d'armements de la Défense nationale diminuent continuellement. Selon les estimations du Grip, ils sont passés de 30,4 milliards en 1980 à 21 milliards en 1990, soit une baisse de 31 %.

Et cela ne risque pas de s'améliorer: le budget global de l'armée (frais de personnel et pensions compris), passé de 132,4 à 102 milliards en dix ans, est désormais plafonné pour cinq ans (de 1992 à 1996) à 99 milliards. Les producteurs d'armes belges qui vivent de commandes nationales directes ou de compensations liées à des achats à l'étranger n'ont donc rien à espérer de ce côté-là. Pire! Accords Est-Ouest de désarmement obligent, l'armée belge est censée se débarrasser d'un certain nombre d'équipements lourds: 26 chars, 200 blindés légers, 60 pièces d'artillerie... Seuls les avions de combat et les hélicoptères verront leur nombre croître.

Faute de débouchés nationaux, les entreprises pourront-elles compter sur leurs exportations? Pas de chance: non seulement, les commandes de leurs principaux clients (les pays du tiers monde) sont en baisse, mais là encore, la politique s'en est (heureusement pour la morale!) mêlée. Suite à la loi du

5 août 1991 «relative à l'importation, l'exportation et le transit d'armes, de munitions et de matériel à usage militaire et de la technologie y afférente» (dont le gouvernement doit encore prendre les arrêtés d'exécution), la Belgique ne devrait plus, à l'avenir, pouvoir jouer son rôle traditionnel de «plaque tournante du commerce des armes» appuyé par une législation laxiste. Plus question, par exemple, de livrer des armes à un pays engagé dans une guerre civile (comme la Yougoslavie), un gouvernement qui soutient des actions terroristes ou un Etat ayant démontré qu'il ne respectait pas la clause de non-réexportation (comme la Jordanie, notamment, l'a fait pour l'Iran ou l'Irak sous embargo).

LES RETOMBÉES ÉCONOMIQUES

DES DÉPENSES MILITAIRES

Reste un domaine potentiel d'expression du politique: le rôle des pouvoirs publics dans les processus de reconversion des entreprises en difficulté. En Belgique, cette compétence est dévolue aux Régions, qui l'exercent différemment au Nord et au Sud. L'exécutif régional flamand, par exemple, n'a pas voulu intervenir pour sauver, voici deux ans, PRB de la faillite. Le gouvernement wallon est plus interventionniste: non seulement il a accordé ces dernières années diverses aides économiques (prêts, subsides), mais il est également présent dans le capital de plusieurs entreprises qui montrent l'exemple en matière de diversification. Comme la Sonaca ou FN Moteurs.

Quant au gouvernement national, qu'il médite les conclusions d'une étude universitaire, non encore publiée, commanditée voici 18 mois par les ministres de la Défense et des Affaires économiques d'alors: selon ses auteurs, les retombées économiques et sociales des dépenses publiques consenties dans le domaine militaire ne sont ni plus ni moins bénéfiques que celles consenties dans tout autre secteur. Quel argument reste-t-il alors pour justifier un soutien de l'industrie militaire?

Ph. Bk.

L'industrie de l'armement sera européenne ou périra

L'Europe, pas plus que les États-Unis et l'ex-URSS, n'a été épargnée par la crise de l'industrie de l'armement. La demande interne, représentée par les commandes des ministères de la Défense, a décru de 15 % entre 1987 et 1990. Quant à la demande externe (ses exportations) qui représente 30 % de son chiffre de ventes, elle a subi les réductions drastiques opérées par les pays en voie de développement dans leurs dépenses militaires. Et l'avenir ne prête pas à sourire.

Si l'on en croit les prévisions du Grip, la production d'armement dans la Communauté européenne devrait connaître une baisse de régime située entre 35 et 52 % entre 1988, année de base choisie, et 1998, selon les scenarios retenus.

L'EUROPE MAL ARMÉE POUR

RELEVER LES DÉFIS DU FUTUR

Qui dit marché en régression, pense à concurrence accrue. L'industrie de l'armement européenne est menacée sur deux fronts. Premièrement, le marché des armes légères a vu l'émergence d'une multitude de nouveaux producteurs de plus en plus concurrentiels. Deuxièmement, dans le secteur des produits à haute intensité technologique, donc à haute valeur ajoutée, l'agressivité des États-Unis s'affirme à mesure que le marché se rétrécit.

Face à la concurrence de son principal allié, l'Europe ressemble au poids moyen s'attaquant à la garde du champion du monde de la catégorie lourd. Outre son indéniable retard technologique, l'Europe souffre de tares structurelles. La principale? Le morcellement de sa production. Alors qu'en juin 1991, l'on dénombrait 737 unités de production sur le territoire des Douze, les États-Unis comptaient trois fois moins de sites pour un chiffre d'affaires global deux fois plus important.

Ne bénéficiant pas d'économies d'échelle comparable à celle de son rival américain, l'Europe est également handicapée par le phénomène des duplications, qui se constate avant même la production proprement dite. L'exemple du développement de l'avion de combat européen est symptomatique. À côté du Rafale français dont les coûts de recherche-développement, entièrement supportés par l'Hexagone, sont estimés à 7 milliards de dollars, la phase initiale de conception de l'Eurofighter (fortement hypothéqué par le retrait allemand du projet) aura nécessité un décaissement de 10 milliards de dollars dans le chef de ses promoteurs, l'Allemagne, le Royaume-Uni, l'Espagne et l'Italie. Les États-Unis, pour leur part, ont décidé de consacrer un budget équivalent pour le développement de l'ATF/F-22.

DES RATIONALISATIONS

PEU SOUTENUES PAR L'ÉTAT

Les industriels européens ne se sont toutefois pas croisé les bras. Ces dernières années, ils ont multiplié fusions, acquisitions et autres joint-ventures. Dans le domaine de l'électronique, les Britanniques de GEC ont absorbé les Italiens de Ferranti. Les Français de Giat se sont lançés dans une politique d'acquisitions et d'accords tous azimuts (prenant en Belgique le contrôle du groupe FN), dans le but de constituer un véritable pôle européen de l'armement terrestre. À l'heure actuelle, l'Allemand Dasa est impliqué dans un processus de prise de participation majoritaire de Fokker.

Notons que rares sont encores les fabriquants d'armes belges qui ont échappé à l'appétit des grands constructeurs européens, et en particulier français: la FN a cédé son pôle «moteurs d'avions» (FN Moteurs) à la Snecma, la Sabca appartient à l'avionneur Dassault, les Forges de Zeebrugge à Thomson Brandt Armements, MBLE-Defense au groupe Thomson, Bell-SDT à Alcatel-Bell, donc au groupe Alcatel-Alsthom, Mecar à l'américain Allied Research, etc. Ces mouvements ont en outre été accompagnés par un phénomène timide de reconversion, soit sous forme de désengagement pur et simple du domaine des armes (Philips avec MBLE), soit sous forme de diversification (Snecma avec FN-Moteurs).

Dans l'effort de rationalisation en cours, les gouvernements se montrent somme toute assez timorés. Comme l'écrit, dans le «Memento» du Grip, Jean-Paul Hébert, membre de l'Association française des économistes de défense, malgré des initiatives telles que la décision du Groupe européen intégré de programmes (GEIP) de permettre aux industriels de répondre à des appels d'offre lancés par les armées d'autres pays du GEIP ou le lancement du programme Euclid, favorisant la recherche militaire, il faut surtout constater que ces initiatives politiques sont restreintes par rapport à l'importance des évolutions industrielles.

En dehors d'un interventionnisme, qui fera grincer les dents de certains, les autorités politiques sont appelées en premier lieu à assouplir le marché des armes, encore trop dominé par des intérêts nationaux. D'aucuns jugent le maintien de l'industrie de l'armement hors du champ d'application du droit communautaire (via l'article 223 du traité de Rome) et donc des règles de libre concurrence comme un anachronisme menaçant la compétitivité des entreprises. L'industrie de défense sera réellement européenne ou ne sera pas.

OLIVIER BROUET

DOSSIER (suite)

Sabca et Sonaca: cap sur l'aéronautique civile

C'est indéniablement dans le secteur de l'aéronautique qu'on a le mieux saisi le sens du mot reconversion. La palme de la démilitarisation la plus spectaculaire revient à la Société nationale de construction aérospatiale (Sonaca), troisième entreprise belge d'aéronautique militaire, derrière FN-Moteurs et la Société anonyme belge de constructions aéronautiques (Sabca). La contribution du secteur militaire à la formation de son chiffre d'affaires est passée de 90 % pour l'année 1978, à 50 % en 1987 et à... 15 % à l'heure actuelle. Pour un chiffre d'affaires qui a par contre crû de 41 % en cinq ans (de 2,4 milliards de francs en moyenne pour les années 1986-1987 à 3,4 milliards en 1991).

REMPLACER LES F-16

PAR L'EUROTRANSPORTEUR

Le ralentissement des activités militaires, principalement la participation au développement des fameux F-16, a été largement compensé par l'entrée du celluliste de Gosselies dans le programme Airbus dont il fabrique les becs d'attaque d'aile (en partenariat avec Asco et Watteeuw). À côté des A-310, A-320, A-321 et A-319, la Sonaca s'est également associée, en tant que sous-traitant et non plus comme maître d'oeuvre, à la construction de modèles produits par Fokker ou Saab.

Malgré nos efforts soutenus de reconversion, nous n'avons pas l'intention de renoncer totalement au militaire, met en garde Marcel Devresse, directeur commercial des programmes de la Sonaca. Le maintien d'activités dans le militaire nous assure une certaine diversification de la production. De plus, les programmes militaires ne sont pas soumis à la même concurrence.

La cadence de production des F-16 ralentissant au fil du tarissement du «contrat du siècle», la filiale aéronautique de la Région wallonne s'est lancée dans la quête de nouveaux programmes juteux. Remisant, provisoirement, les espoirs qu'elle avait fondés dans les «Agusta» (les hélicoptères de l'armée belge), la Sonaca parie sur l'envol du «Futur Large Aircraft», l'avion de transport (européen) destiné à remplacer le Hercule C-130 d'ici à l'an 2010. L'affaire est pourtant loin d'être dans le sac. Pour la phase de préfaisabilité (dont le coût total tourne autour de 200 millions de FB), la Sonaca a investi ses propres deniers, en partenariat avec d'autres constructeurs européens. Pas question pourtant d'aller plus loin sans un engagement ferme de la Défense nationale d'assumer sa part de commandes du nouvel appareil.

COMPLAINTES ET GRIEFS

À L'ÉGARD DES RÉGIONS

Dans les divers scénarios de reconversion envisageables, la Sabca a préféré aux cures d'amaigrissement intensives de la Sonaca ou de FN-Moteurs (encore militaire à 95 % en 1985, le chiffre d'affaires 1991 de cette dernière ne devait plus que 42 % de sa valeur aux commandes des armées), une élimination plus progressive des excédents de graisse. Impliquée à 90 % dans le militaire il y a dix ans, la filiale de Dassault et de Fokker n'y réalise plus aujourd'hui que 60 % de ses ventes, la parité avec le civil étant fixée comme objectif à moyen terme.

Également partie prenante aux programmes F-16 et Airbus, la Sabca a recherché la diversification hors de l'aéronautique proprement dite. Une des pistes les plus fécondes est la mise au point d'un système de tir à infra-rouge pour les chars, qui offre l'avantage d'être adaptable sur les anciens chars. Le Canada et l'Australie se sont portés acquéreurs de sa première version. Et si les perspectives de débouchés sont quelque peu assombries par les coupes claires dans les stocks d'armes conventionnelles, la Sabca table sur le surplus de valeur ajoutée induit par la haute technicité des produits proposés.

Encore fortement liée au secteur militaire, la Sabca ne cache pas une certaine déception face à la politique industrielle des régions. Contrairement à la Région wallonne, la Région flamande et la Région bruxelloise n'ont pas de politique industrielle en matière d'armement, déplore Henri Rabinowicz. Elles n'ont aucune vocation à soutenir des programmes militaires. L'industrie de l'armement, trop longtemps empêtrée dans sa dépendance vis-à-vis de l'État, lui pardonne difficilement de ne plus la chérir avec la même ferveur.

OLIVIER BROUET

Mecar, FN et CMI: un avenir incertain

Trois entreprises tiennent encore en Wallonie le haut du pavé dans le domaine militaire, malgré des difficultés ardues dont elles ne sont pas encore sorties. Deux réalisent l'essentiel du chiffre d'affaires du secteur «armes et munitions», le plus important dans l'industrie de défense belge (la FN Nouvelle Herstal et Mecar), une troisième produit notamment des matériels blindés même si elle ne consacre plus qu'une part marginale de son activité au militaire (CMI). Toutes trois méritent qu'on s'attarde sur leurs perspectives de développement, pour des raisons néanmoins différentes (1).

MECAR. De son vrai nom «Mécanique et Armements», cette société située dans la région de Nivelles est depuis vingt ans l'un des principaux producteurs de munitions en Belgique, et fabrique aussi des canons. Elle est surtout, depuis 1968, filiale à 100 % de la société américaine Allied Research Associates, dont le «Financieel Ekonomische Tijd» révélait l'an dernier qu'elle était contrôlée par des intérêts... saoudiens. Rien d'étonnant, dès lors, à ce que Mecar exporte la grande majorité de ses armes vers une destination unique: l'Arabie saoudite. Selon Pierre de Vestel et Bernard Adam, du Grip, la firme a en outre récemment décroché un important contrat d'exclusivité avec la garde nationale (division d'élite) saoudienne.

Seule éclaircie pour son carnet de commandes: la faillite de son principal concurrent, PRB, à la mi-1990. Mecar a en effet hérité d'une commande du ministère de la Défense nationale qui ne lui était normalement pas destinée, pour 1 milliard de francs, de munitions d'entraînement pour les chars Léopard de l'armée belge. Fin 1990, selon le Grip, le carnet de commandes de Mecar s'établissait à un peu plus de 5 milliards, dont 4 émanant de l'Arabie saoudite et le reste de l'armée belge. De quoi assurer du travail pour environ trois ans aux quelques 400 salariés de la société.

Et ensuite? Pierre de Vestel n'entrevoit le salut de Mecar que dans une diversification au moins partielle vers la production civile. Une diversification qui, de l'aveu même de l'entreprise, n'est pas encore entamée, malgré certaines aides financières accordées l'an dernier par la Région wallonne... et subordonnées à une reconversion vers le civil.

FN. Le cas de la Fabrique nationale de Herstal est celui d'une vieille société qui fut très performante mais a vécu trop longtemps sur sa splendeur passée. Victime de son succès, écrivait le Grip. La FN a en effet bâti sa réputation dans les années 50 sur un produit-phare, le fusil d'assaut FAL de calibre 7,62 qui fut une réussite exceptionnelle, dans le monde entier, jusqu'à la fin des années 70. Le hic, c'est que la société n'a pas su négocier sa succession. Victime, notamment, de la concurrence croissante, dans le domaine des armes légères, de producteurs étrangers.

Passons sur les péripéties qui ont coûté 8.000 emplois au groupe au cours de la décennie 80 pour évoquer ses perspectives, depuis sa reprise partielle par le groupe français Giat Industries (le pôle aéronautique de la FN a quant à lui atterri dans l'escarcelle du français Snecma): les 18 milliards de chiffre d'affaires réalisés l'an dernier, qui témoignent de l'effort de redressement accompli par l'armurier mosan (malgré une perte de 800 millions), sont un pas dans la bonne direction. L'état du carnet de commandes en est un autre: plus de 10 milliards de matériel à livrer.

Le problème en est la destination: essentiellement les pays du Golfe. Compte tenu des perspectives de détente dans la région, la manne ne sera vraisemblablement pas éternelle. La FN Nouvelle Herstal (son nouveau nom de baptême depuis la reprise par Giat) semble l'avoir compris, qui a planifié pour plusieurs centaines de millions d'investissements à Herstal dans la modernisation de ses installations et la construction d'une canonnerie, histoire d'appuyer la percée de nouveaux marchés par une compétitivité accrue. L'avenir dira si ce choix était le bon.

CMI. Filiale du groupe Cockerill Sambre, Cockerill Mechanical Industries réalise, bon an mal an, environ le cinquième de son chiffre d'affaires dans le domaine militaire. De la conception d'un canon à celle de véhicules blindés, en passant par une tourelle de char, CMI vit surtout en la matière de commandes ponctuelles émanant de divers pays amis. Après avoir fabriqué, de 1989 à 1992, pour 4 milliards de véhicules blindés commandés par la Turquie, la société a engrangé une nouvelle commande similaire du Koweït. De quoi assurer l'emploi de plusieurs dizaines de travailleurs durant quelques années encore. Parallèlement, CMI a développé divers produits compétitifs dans le domaine civil (équipements pour centrales TGV, locomotives...) qui devraient lui promettre un avenir souriant.

Ph. Bk.

(1) Étant donné le flou qu'entretiennent les entreprises concernées sur leurs activités dans le domaine militaire, le dossier consacré par le Grip au contexte des restructurations dans l'industrie wallonne de l'armement (septembre-octobre 1991) se révèle en la matière une des rares sources riches d'enseignements.