LES BALKANS ENTRENT DANS LA DANSE PANCEV SERA A MES COTES A BRUXELLES,IL LE FAUT

DONNAY,JEAN-LOUIS; PIRAUX,SYLVAIN

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Jeudi 10 novembre 1994

Les Balkans entrent dans la danse

Le Macédonien Andon Doncevski est reparti ce matin de Bruxelles pour Skopje avec une valise bourrée de renseignements.

UN REPORTAGE

de Jean-Louis Donnay

En jetant un coup d'oeil par le hublot, au moment où son avion amorçait ce jeudi matin sur la capitale un ultime virage, Andon Doncevski a pu apercevoir, une dernière fois, l'Atomium planté au pied du Heysel en voie de reconstruction. C'est là, dans une chambre d'hôtel nichée sur le site des Expositions, que le coach macédonien a, en grand secret, accumulé, pendant une semaine, les informations qui autoriseront son équipe nationale à affronter en toute sérénité, avec quelque chance de succès, notre équipe nationale, le 16 novembre, en match éliminatoire du championnat d'Europe.

Au cours de sa tournée d'inspection, Doncevski, piloté par son compatriote Cedomir Janevski, ci-devant sociétaire du Sporting hennuyer, a assisté à 4 matchs de compétition belge: Alost-Charleroi, Westerlo-Anderlecht et FC Brugeois-Club Liégeois en Coupe, Anderlecht-FC Malinois en championnat. Cet homme de goût, particulièrement cultivé, a aussi profité de son séjour en Belgique pour parfaire ses connaissances générales. Et apprécier, une fois encore, les charmes de notre pays.

C'est la troisième fois que je viens à Bruxelles, nous contait-il peu avant son départ. Skopje étant jumelée avec Roubaix, j'avais profité jadis d'un séjour dans le nord de la France pour faire un saut jusqu'à Bruges, qui est sans doute l'une des plus belles villes au monde. Voici un an, j'ai aussi assisté, ici, à l'élaboration du calendrier de ce championnat d'Europe. Les discussions furent interminables, ce qui ne m'empêcha pas de découvrir la Grand-Place de la capitale européenne. Splendide! Enfin, avant-hier, en me rendant chez Janevski, à Nivelles, j'ai découvert, émerveillé, la butte du Lion de Waterloo. Maintenant, je peux dire que je connais, aussi, la Belgique!

Infatigable globe-trotter, le professeur Doncesvki a découvert le goût du voyage quand, au seuil des années 60, il effectua avec l'Etoile rouge de Belgrade une tournée de 2 mois en Amérique du Sud.

Meilleur buteur du Vardar, l'Etoile avait sollicité mon concours pour la renforcer au cours de cette expédition. C'était la première fois que je quittais l'Europe communiste. Le foot venait de me délivrer mon tout premier visa pour la liberté. La liberté de voyager, de s'exprimer, de dialoguer. Quelles richesses que celles-là!

Le visage souriant de Doncevski renvoie l'image, réconfortante, d'un homme épanoui, d'un être débonnaire qui, au travers de ses épreuves, a découvert les vertus cardinales de la sagesse, de la bonté, de l'altruisme et de la simplicité. Sa trajectoire de joueur l'a pourtant mené vers les plus hauts sommets de la notoriété sportive. Footballeur pro durant 13 ans, il joua au Vardar qu'il allait, bien plus tard, entraîner pour le conduire, en 1987, au titre de champion de Yougoslavie. Titulaire à 7 reprises de l'équipe nationale B yougoslave, cet avant-centre redoutable acheva sa carrière à Toronto City, au Canada, avant d'embrasser la fonction de coach qu'il exerça dans 11 clubs différents dont, notamment, l'Espérance de Tunis, Anorthosis de Chypre, WA Tlemcen en Algérie, Makedonia Preston en Australie et, bien évidemment, le Vardar Skopje et, depuis 2 ans, l'équipe nationale macédonienne.

Entre-temps, cet autodidacte averti, qui s'exprime aussi bien en français qu'en anglais, trouva le moyen de décrocher, après 3 ans d'université, le diplôme de dentiste, profession qu'exerça aussi son épouse avant de prendre une retraite bien méritée. Diplômé de l'école des entraîneurs de Zagreb, il obtint enfin son certificat d'études à la faculté d'éducation physique de Sarajevo.

C'est pour cela qu'on m'appelle professeur, confesse, comme pour s'excuser, cet homme d'un commerce agréable, qui cadre mal avec cette corporation d'entraîneurs généralement assottés de publicité et d'une mauvaise foi souvent punique.

Doncevski exerce un profond magnétisme sur son entourage. Ses joueurs lui vouent une grande admiration, à l'image de Pancev, figure de proue d'une formation qui joue essentiellement au football pour l'honneur national. Jouissant à son tour, après 30 années de labeur, d'une pension d'Etat, le professeur a placé bénévolement ses connaissances au service de la Fédération.

Je ne gagne pas un franc. Mes joueurs, guère plus. Si, par hasard, ils venaient à battre la Belgique, ils toucheraient chacun une prime de 1.000 DM (NDLR: 20.000 F) qu'ils s'empresseraient de reverser à la Fédération.

Père de 2 filles, l'une avocate, l'autre professeur de français, ce bon papa gâteau a déjà 3 petits enfants, une fillette et deux jumeaux qui représentent, à Skopje, son rayon de soleil quotidien. Dans l'appartement qu'il partage avec son épouse, s'entassent les disques de musique classique. Passionné d'opéra et de ballet, il connaît aussi bien Verdi que Salinas, Vivaldi que Laudrup, Bizet que Preud'homme. Très nerveux sur le banc, quand, du bout de sa baguette, il orchestre la manoeuvre footballistique, il retrouve vite son calme, le soir, dans sa chambre, grâce à ses CD qu'il emporte partout avec lui. «Le Lac des cygnes», de Tchaïkovski, berce idéalement ses nuits.

Pourvu qu'au soir du 16 novembre, la Belgique de Van Himst, elle, ne se retrouve pas dans le lac!

«Pancev sera à mes côtés à Bruxelles, il le faut!»

Intarissable, Doncevski s'est prêté, de bonne grâce, aux questions les plus embarrassantes. Voici ce qu'il nous a dit, en raccourci, de la...

Belgique. Je l'ai vue à l'oeuvre, à Orlando, contre le Maroc. Elle n'a pas été fameuse ce jour-là. Mais je sais qu'elle est capable de beaucoup mieux. Durant notre stage préparatoire à notre déplacement à Bruxelles, nous disséquerons en compagnie de mes joueurs le jeu des Diables à la faveur d'une cassette enregistrée lors de leur match à Copenhague. A l'inverse de l'Espagne, plus technique, plus imaginative, plus entreprenante, la Belgique table prioritairement, pour asseoir ses succès, sur la discipline collective, sur la rigueur dans la marquage, sur sa puissance athlétique dans les duels au sol comme dans le trafic aérien. Elle excelle surtout dans la contre-attaque. C'est là que nous devons trouver la parade.

Janevski. Cedo m'a rassuré à Alost. Je pourrai enfin compter sur lui en compétition. Il lui appartiendra, selon le degré de sa forme, de juger lui-même s'il jouera à Anderlecht au libero ou dans la ligne médiane. Sa connaissance du football belge me sera très précieuse. Avant et pendant le match!

Macédoine. Notre pays est, en superficie, un peu plus petit que le vôtre. Mais il compte bien moins d'habitants - un peu plus de 2 millions - et de pratiquants de foot, environ 18.000, jeunes compris. Le basket, le handball et la lutte sont presque aussi populaires que le foot condamné, faute de moyens, à végéter dans un semi-amateurisme. Seul Vardar Skopje, chef de file d'une division I composée de 16 clubs, est véritablement professionel. Ses joueurs y gagnent par mois de 1.000 à 2.000 DM dans un pays où la vie est rendue très difficile en raison du blocus économique exercé par la Grèce. Les matières premières nous arrivent au compte-gouttes.

Pancev. Darko s'est fait lourdement sanctionner à la suite d'un coup de coude qu'il a donné à Jensen. Le Danois n'a pas cessé de le rudoyer, avec la complicité passive de l'arbitre hollandais. Il a commencé à purger face à l'Espagne le premier de ses 3 matchs de suspension. Avec lui, j'en suis certain, nous aurions battu les Ibères. Pancev bloque à lui seul deux hommes et crée des boulevards pour ses partenaires. En attendant son retour, je compte beaucoup sur Milko Durovski, l'ex-partenaire de Meijer à Groningue, pour ferrailler à l'avant. Mais Pancev est irremplaçable. L'expérience qu'il a acquise à l'Inter en fait un titulaire indispensable. Avec son charisme, il est devenu la figure emblématique de notre pays. Quand, avec l'Etoile rouge, il s'est déplacé à Athènes, les Grecs l'ont bloqué deux heures à l'aéroport parce que, sur sa carte de transit, il avait écrit Macédonien dans la case «nationalité». Pour se venger, Darko a planté deux buts dans le filet athénien. Il en a dédié un à l'Etoile rouge et l'autre à la Macédoine. A ma demande, il se déplacera à Bruxelles pour encourager ses équipiers. Je le veux à mes côtés pour préparer cette rencontre capitale.

Preud'homme. Je voudrais posséder dans mon équipe un gardien de ce calibre-là. Trajcev nous a coûté les 2 buts contre l'Espagne. Je l'ai remplacé, après 50 minutes de jeu, par Celeski, qui n'a aucune expérience internationale mais qui défendra notre but à Bruxelles. J'espère qu'à l'inverse de Trajcev, il n'aura pas la frousse en montant sur le terrain. C'est bien la dernière consigne que je donnerai à mes hommes avant d'entamer le match: surtout n'ayez pas peur, croyez en vos moyens, nous réussirons!

Sélection. Elle repose sur l'expérience acquise par nos joueurs dans les championnats étrangers. Une majorité d'entre eux opèrent hors frontières: les arrières Stanojkovic en Suède, Najdoski en Turquie, Janevski en Belgique, Stojkoski en Yougoslavie; les demis Bosko Durovski en Suisse, Savevski en Grèce et Markovski en Bulgarie; les avants Pancev en Italie et Milko Durovski en Slovénie! Suivre et réunir tout ce petit monde n'est pas chose aisée. La Fédération macédonienne, qui vient tout juste d'être reconnue par les instances internationales, se laisse encore manoeuvrer. Les clubs étrangers la snobent. Au mépris des règles de l'UEFA, l'AEK a refusé de libérer Savevski lors de notre match contre le Danemark. Et le club ibérique de Lerida nous a renvoyé Babunski le jour même de Macédoine-Espagne. Nous oeuvrons, aussi, avec les moyens du bord. Tenez: pour nouer les deux bouts, nos Espoirs devront effectuer avec nos «A» le voyage à Bruxelles. Ils auront tout juste le temps de dîner après l'atterrissage avant de prendre le car pour Eupen où ils joueront le soir même contre vos Diablotins!

Tactique. J'avoue ne pas faire du football anglais ma tasse de thé. J'aime le jeu bien léché, comme le pratiquait jadis l'Etoile rouge et la Yougoslavie de la belle époque. Notre défense de zone, en 4-4-2, a fait ses preuves. Après tout, nous n'avons perdu que 2 parties en 7 matches officiels...

Van der Elst. De tous les joueurs que j'ai vus à l'oeuvre ces derniers jours, c'est Franky Van der Elst qui m'a fait la plus grosse impression. Quelle présence, quel abattage, quelle classe.

Victoire. Je ne suis pas obnubilé par le résultat de mercredi en huit. La vie ne s'arrêtera pas à Bruxelles. Je considère déjà comme une grande victoire le simple fait que, grâce à Dieu, la Macédoine ait retrouvé son indépendance sans tirer un seul coup de feu. Et qu'aujourd'hui, grâce au foot, on parle d'elle dans toute l'Europe. Un peu comme l'Arménie, nous connaissons de grosses difficultés économiques. Mais comme elle, nous sommes libres. La liberté, nous la payons chèrement en ce moment. Mais peu importe, car cette valeur-là n'a pas de prix...