Les Belges au pied de la montagne russe A l'heure du petit déjeuner se jouera le sort de la Belgique en Coupe du monde : stop ou encore ?

DONNAY,JEAN-LOUIS

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Vendredi 14 juin 2002

Les Belges au pied de la montagne russe

A l'heure du petit déjeuner se jouera le sort de la Belgique en Coupe du monde : stop ou encore ?

Voués aux gémonies par toute une partie du pays, Robert Waseige et ses hommes ont toujours le ferme espoir d'atteindre les huitièmes de finale. Mais ce vendredi, au pied du mont Fuji, il leur faudra vaincre ou mourir.

JEAN-LOUIS DONNAY

envoyé spécial

SHIZUOKA

Le Mondial 2002 n'est guère différent des éditions précédentes. Hautement biodégradable, il va s'autodétruire au fil des semaines jusqu'à l'unité pour ressusciter aussitôt dans la liesse du vainqueur. Ainsi va le football à l'échelle humaine. Avec ses grandes joies et ses chagrins plus intenses encore. Au coup d'envoi de l'épreuve, Français et Argentins apparaissaient comme des finalistes en puissance. Les uns et les autres sont déjà rentrés à la maison. La compétition asiatique n'épargne personne, ni les puissants ni les manants.

Comme la plupart des concurrents, les Belges ont débarqué en Orient avec pour seule ambition d'accéder au stade des huitièmes de finale. Au terme de leurs deux premiers matches, ils sont encore en mesure de matérialiser leur projet. A la condition qu'après deux partages, ils engrangent ce vendredi, à Shizuoka, au pied du mythique Mont Fuji, leur première victoire.

Avec 5 points sur 9, ils seront assurés de prolonger de quelques jours leur expédition asiatique. Le tableau du tirage au sort leur proposera dans ce cas un royal affrontement avec le Brésil, lundi prochain, à Kobe. A moins que le Japon trébuchant le même après-midi face à la Tunisie, ils terminent premiers de leur poule, hypothèse qui les autoriserait à affronter le lendemain la Turquie à Miyagi dans un duel qui fleurerait bon l'Euro 2000.

Cette qualification, susurreront les âmes chagrines, sera tirée par les cheveux. La belle affaire ! Quand, en juin 86, les Belges portèrent les Diables en triomphe sur la Grand-Place de Bruxelles, chacun avait oublié qu'avant d'accéder aux demi-finales, Ceulemans et ses équipiers avaient survolé en rase-mottes la phase préliminaire : 1-2 face au Mexique, 2-1 contre l'Irak et 2-2 devant le Paraguay. Repêchée en qualité de meilleure troisième, l'équipe belge n'en brassa pas moins dans cette qualification les ingrédients qui nourrirent par la suite son unité, sa foi, sa confiance et son appétit boulimique de conquêtes.

On se rappelle aussi que pour en arriver à défier l'Argentine de Maradona, la Belgique eut à débouter, au terme du premier tour, la défunte URSS. Le décalage horaire avait obligé les Belges à veiller très tard pour suivre la rencontre à la télé. On se rappelle ce qu'il advint de cet affrontement historique qui déboucha sur les prolongations et une victoire, par 4-3, de nos compatriotes.

Seize ans plus tard, à l'heure du petit déjeuner cette fois, les Belges se retrouvent à l'autre bout du monde face aux dignes descendants de Belanov, tsar parmi les stars. Entre-temps, l'empire soviétique a éclaté. Mais les Russes n'ont pas oublié cette défaite ni, encore moins, les interprétations arbitrales qui précipitèrent sa chute.

Avec ou sans Mostovoi, l'heure est venue pour eux de liquider avec les Diables un très vieux contentieux. Battus par les Japonais après avoir pris la mesure des Tunisiens, les hommes de Romantsev, joyeux héritier de feu Lobanovski, ont deux raisons plutôt qu'une de ne rien concéder aux Belges. Un point les assurera en effet de la qualification.

Nos représentants n'ont pas cette chance. Parvenus au pied de la montagne russe, ils doivent vaincre ou mourir. En laissant au vestiaire leur superstition. En oubliant que jamais, au cours des 5 dernières précédentes éditions, leurs aînés n'ont remporté l'ultime match du premier tour. En perdant de vue que M. Nielsen, chargé de diriger la rencontre, ne leur avait pas souri en Ecosse ni, quelques mois plus tôt, dans l'Euro 2000 lors de leur dramatique confrontation avec la Turquie. En se persuadant enfin que s'ils ne sont pas taillés dans le bois dont on fait les trônes, ils sont en mesure, s'ils le veulent vraiment, de donner le change à l'opposition.

Condamnés cette fois à s'imposer, ils devront sacrifier plus souvent qu'à leur tour à l'offensive, en prenant garde de ne pas s'exposer aux contres meurtriers d'un adversaire affectionnant par-dessus tout les grands espaces. Le scénario idéal consisterait à trouver, très vite, le chemin des filets en sorte de contraindre les Russes à quitter derechef leurs steppes. Mais le plus dur consistera alors à éviter la répétition des erreurs fatales qui nous ont coûté si cher face au Japon et à la Tunisie.

Pour aborder cette rencontre décisive et s'épargner le désastreux remake de 98, au parc des Princes, face à la Corée, les Belges auront le bonheur de s'aligner, pour la toute première fois, au complet. Le retour de Van Kerckhoven convaincra peut-être le sélectionneur d'en revenir aujourd'hui à l'équipe qui s'en alla porter à Paris le premier coup d'assommoir aux champions français.

A 63 ans, Robert Waseige, si injustement vilipendé par les gens du Nord, s'apprête à jouer en 90 minutes toute sa crédibilité. Les Diables, bon gré mal gré, ont promis dans un touchant ensemble de lui offrir la victoire en guise de cadeau d'adieu. Pour Marc Wilmots, associé à son entraîneur dans la tourmente des derniers jours, il s'agira aussi d'un match très particulier puisqu'en cas de revers, le valeureux capitaine ne portera plus jamais la vareuse de l'équipe nationale.

A l'heure de conclure par le traditionnel « alea jacta est », on ne peut s'empêcher de se dire qu'on vit tout de même dans un drôle de pays où la moitié des médias souhaite la défaite de ses couleurs afin d'affirmer son ego alors que 60 millions de Français et 37 millions d'Argentins pleurent à n'en plus finir leurs illusions déjà perdues...·