LES CHRONOBIOLOGISTES SONT LES HORLOGERS DU CORPS SOIGNER LE CANCER?,OUI MAIS...A LA BONNE HEURE CONCEVOIR AU SOLEIL

NIVARLET,ALAIN

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Jeudi 29 août 1991

LES CHRONOBIOLOGISTES SONT

LES HORLOGERS DU CORPS

Après des siècles d'ignorance, voire de mépris, la science décrypte peu à peu les rythmes secrets de la vie

Cela fait des millénaires que le spectacle de certains rythmes biologiques fondamentaux (comme le cycle menstruel par exemple) est familier aux êtres humains. Pourtant, au cours de leur développement, les sciences modernes n'ont guère cherché à systématiser ces observations. Aujourd'hui encore, l'intérieur du corps humain, par exemple, est considéré par beaucoup comme un milieu homogène dont les propriétés essentielles ne varient guère à l'échelle du jour, de la semaine ou même de l'année.

Conception battue en brèche par la chronobiologie. Née à la fin des années soixante, cette discipline - qui se pratique... montre en main - étudie les phénomènes biologiques dans leur dimension de périodicité temporelle. Plus on y regarde, plus on s'aperçoit que les organismes vivants (les végétaux bien sûr, mais aussi les unicellulaires et les animaux supérieurs) peuvent être tributaires de rythmes «circadiens» (+/- 24 heures), «circaseptidiens» (une semaine environ), «circamensuels» ou «circannuels».

UNE EXISTENCE

SYNCHRONISÉE

L'être humain en particulier mène ainsi une existence synchronisée, par rapport à des phénomènes externes bien sûr, tels l'alternance du jour et de la nuit ou, dans les sociétés occidentales, la périodicité des week-ends, mais aussi par rapport à une horloge interne, dont la prégnance se fait surtout sentir lorsqu'on la perturbe. Car cette horloge semble très sensible aux synchroniseurs externes, qui constituent pour elle autant de signaux, de «remises à l'heure». Il suffit de rappeler ici la fameuse expérience à laquelle s'est prêté le Français Michel Siffre en restant enfermé durant six mois dans une grotte: privé de la lumière du jour, sans référence à la montre ou tout autre synchroniseur social du style radio-TV, il s'est rapidement découvert un rythme propre, décalant ses repas, dormant plus longuement mais moins souvent, etc.

Notons que ces rythmes, s'ils sont manifestement liés aux mouvements périodiques des astres, n'ont rien à voir avec l'astrologie, et encore moins avec ces «biorythmes» de foire recommandés par des charlatans: d'ailleurs, si l'on suivait les conseils de ces derniers, tous les gens qui sont nés le même jour vivraient immanquablement, par exemple, les mêmes dépressions au même moment de leur vie!

À LA RECHERCHE

D'UNE CHRONOTHÉRAPIE

Ces phénomènes, évidemment, intéressent beaucoup la médecine. Les tenant d'abord pour anecdotiques, celle-ci se trouve aujourd'hui troublée par l'accumulation d'observations convergentes: l'asthme manifeste une recrudescence nocturne, certaines dépressions sont saisonnières, le lundi est un jour à hauts risques pour ceux qui souffrent de pathologies cardio-vasculaires, etc. Malgré ces faits - qui restent largement énigmatiques -, tenter de mettre tous les thérapeutes à l'heure de la chronobiologie constitue ni plus ni moins qu'une révolution. Hervé Barbason (Université de Liège), un des pionniers belges de la discipline, le confirme avec humour: Les petits rongeurs tels les rats ou les souris, qui sont les animaux de laboratoire par excellence, sont des nocturnes. Or, durant des décennies, mesures et observations ont été réalisées pendant les heures de travail des chercheurs, c'est-à-dire de jour! Avec mes collaborateurs, je n'ai donc pas hésité à passer des nuits blanches au laboratoire pour enregister les paramètres que nous jugions pertinents (cf. article ci-contre).

C'est ainsi que, en effectuant autant de mesures la nuit que le jour, l'équipe d'Hervé Barbason a progressivement mis en évidence, chez le rat, des fluctuations de la régénération du foie après une lésion. En particulier, l'activité des divisions cellulaires connaissait des variations périodiques. Les nuits blanches n'étaient donc pas vaines: l'hypothèse fondatrice de la chronobiologie trouvait ainsi une illustration de plus, dans un domaine où elle allait s'avérer fructueuse, celui de la cancérogenèse.

ALAIN NIVARLET

Soigner le cancer? Oui mais... à la bonne heure!

Ça bourgeonne! Aux Etats-Unis (Drs Hrushesky, Von Roemeling, Halberg, Klevecz...), en Norvège (Drs Laerum et Smaaland), en Espagne (Dr Benavides) ou en France (Dr Lévi), les recherches sur les relations entre certains cancers et les mécanismes de la chronobiologie se multiplient. Plus près de nous, c'est un oncologue liégeois, le Dr Christian Focan (Centre hospitalier Saint-Joseph-Espérance, Liège), qui s'est le plus engagé dans cette voie prometteuse.

A l'origine des nouvelles modalités thérapeutiques proposées, une constatation: les processus de divisions cellulaires (mitoses), à l'oeuvre dans les tissus sains comme dans les tumeurs, connaissent, dans certains cas, des variations périodiques, en l'occurrence des rythmes circadiens. Chez les rats ou les souris, cela se traduit par un «pic» de l'activité mitotique en matinée, tandis que chez l'homme, c'est la phase de synthèse des ADN (molécules qui «contiennent» le programme génétique de nos cellules) qui connaît à ce moment son maximum.

Ces résultats, schématiquement résumés, complètent les travaux fondamentaux effectués par le biologiste Hervé Barbason, dont il était question par ailleurs: ayant mis au point, chez le rat, des modèles adaptés de cancérogenèse, il a pu observer que, lorsque les rythmes liés à l'alternance jour/nuit sont fortement perturbés, les lésions précancéreuses du foie évoluent vers une cancérisation définitive. Au contraire, si ces rythmes demeurent stables, la prolifération cellulaire connaît une relative rémission.

SOIGNER A TEMPS,

TRAITER A L'HEURE

Mais revenons aux êtres humains et à une des thérapies fondamentales des cancers à l'heure actuelle: la chimiothérapie. On sait que celle-ci tue les cellules en cours de division, au sein de la tumeur-cible bien sûr (effet désiré), mais aussi, hélas, dans certains tissus sains très sensibles: ainsi apparaissent ces effets secondaires tellement pénibles que sont l'anémie, la diarrhée, la perte des cheveux, les aphtoses, etc.

Le raisonnement du chronobiologiste est alors le suivant: si la division cellulaire varie avec le temps, le moment où l'on administre une substance sensée combattre cette division ne doit pas être indifférent. C'est ainsi que les spécialistes ont dégagé, explique le Dr Focan, deux concepts essentiels: la chrono-efficacité et la chrono-tolérance. La chrono-efficacité consiste, après des mesures longues et minutieuses, à optimaliser l'action des drogues prescrites en leur faisant épouser les courbes de la rythmique de la division cellulaire. Quant à la chrono-tolérance, elle vise à épargner au malade, autant que faire se peut, les effets secondaires inhérents à la chimiothérapie. Comment? En étudiant, pour chaque produit en cause, les périodes où il peut être le mieux assimilé par l'organisme. Les résultats, encore peu nombreux, semblent néanmoins prometteurs.

LES POMPES

CHRONO-PROGRAMMABLES

En collaboration avec l'équipe de Francis Lévi (Hôpital Paul Brousse de Villejuif), poursuit le cancérologue liégeois, nous étudions actuellement la toxicité - et donc la tolérance - de certaines substances utilisées pour combattre les cancers ovariens et les cancers pulmonaires. Mais ce en quoi nous espérons le plus actuellement, c'est le traitement des métastases, en particulier hépatiques, générées par les cancers recto-coliques.

La technique utilisée ici est simple dans son principe, mais complexe dans sa mise en oeuvre. Grâce à des pompes programmables (comparables à celles déjà utilisées de longue date par les diabétiques), les différents composants de la chimiothérapie vont être modulés pour être injectés aux moments les plus propices à leur efficacité et à leur toxicité. A St-Joseph (actuellement le seul centre belge à appliquer cette technique), les patients s'en retournent ainsi à domicile pendant cinq jours, leur pompe en bandouillère. En cas de problème, ils ont évidemment un contact rapide avec le personnel spécialisé; la pompe elle-même est en outre dotée d'une série de sécurités électroniques. Les résultats sont encourageants, sans qu'on puisse en dire beaucoup plus à l'heure actuelle. Il semble en tout cas que la qualité de vie des personnes traitées s'en trouve améliorée (notamment en raison du caractère ambulatoire du traitement, mais aussi d'une certaine minimisation des effets secondaires classiquement reprochés aux chimiothérapies), ce qui constitue en soi un acquis déjà appréciable.

Quant à savoir si cette solution «chrono-programmable» est généralisable à moyen terme, ce n'est pas évident. Tout d'abord, parce que les recherches mentionnées ici sont loin d'être confirmées pour tous les types de tumeurs. Ensuite, à supposer même que les obstacles médicaux soient surmontés (ce qui est loin d'être le cas), on se heurterait au coût du matériel (chaque pompe vaut actuellement 300.000 FB), ainsi qu'à l'infrastructure et la maintenance particulières qu'il exige. Et d'ici à ce que la sécurité sociale rembourse tout cela...

A.N.

Concevoir au soleil, naître dans la brume

Le champ d'investigation de