Les défis de la « vulcanologie » politique

n.c.

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Jeudi 17 avril 2008

Carte blanche

Prof. Benoît Rihoux, UCL, président de l’Association belge de science politique – Communauté française (ABSP-CF), Régis Dandoy, ULB, secrétaire de l’ABSP-CF, Prof. Stefaan Walgrave, Universiteit Antwerpen, département « Politieke Wetenschappen », Prof. Pierre Vercauteren, Fucam, membre du CA de l’ABSP-CF

Durant la dernière décennie, en Belgique comme dans bien d’autres pays, les politologues ont acquis une visibilité croissante, comme les analystes et les commentateurs politiques, en particulier via les « mass-media ». Ils sont de plus en plus interrogés à chaud sur le déroulement de l’actualité, non seulement à l’occasion des soirées électorales, mais également au jour le jour. On leur reconnaît une capacité à décoder l’actualité politique, à la rendre accessible aux citoyens.

Or, décoder l’actualité à chaud n’est guère aisé. Et les politologues peuvent être situés dans le domaine plus large des sciences sociales qui, par nature, nécessitent une certaine prise de recul par rapport à l’actualité.

Par exemple, si on nous demande : « Les jeunes se désintéressent-ils de la politique ? », nous répondrons en mobilisant telle ou telle enquête d’opinion, qu’il a fallu d’abord réaliser, puis analyser, pour en tirer enfin quelques grandes conclusions. Nous comparerons également les conclusions de cette enquête avec celles d’enquêtes plus anciennes, pour mettre en évidence tel ou tel type d’évolution. Le politologue a besoin de ce recul, et aussi d’une certaine profondeur historique pour re-situer les événements politiques dans le plus long terme.

Que faire lorsque l’on nous demande, en l’absence de données objectivables, d’interpréter des événements, parfois imprévus – comme par exemple une manifestation d’une ampleur inattendue, ou un pronostic électoral incertain ? Dans ces situations, nous avons développé des outils qui nous permettent d’agir comme des « vulcanologues » politiques.

Cette image a été suggérée par le sociologue et politologue Luc Huyse : lorsqu’un événement subit se produit, il faut être capable de descendre très vite sur le terrain, de prélever des données, de prendre le pouls de ce qui est en train de se produire.

Des méthodes spécifiques ont été développées pour ce faire : enquêtes par questionnaire menées en direct auprès de participants à des manifestations, sondages express à la sortie des urnes, forums via internet, etc. Voilà quelques outils, parmi bien d’autres, qui nous permettent de dépasser nos impressions, perceptions ou intuitions.

Ce travail de « vulcanologie » n’est qu’une facette de nos activités. Il nous est également possible de nous rapprocher plus encore des phénomènes politiques, et même de devenir partie prenante des processus de décision politique. C’est le cas lorsque nous intervenons, le plus souvent en répondant à une demande précise (d’un groupe de pression, d’un parti politique, d’un cabinet ministériel, d’un groupe parlementaire, d’un ministère, d’une organisation internationale, d’une ONG, etc.), en tant que consultants.

Ici encore, l’on nous demande de prendre du recul, de mettre en perspective différentes alternatives. Par exemple : comment faire en sorte que les femmes puissent jouer un rôle plus actif dans les partis politiques ? Pour répondre à la question, il faut mener une recherche, par exemple par le biais d’interviews plus approfondies, pour comprendre où se situent les freins à une plus grande féminisation de la politique – pour, en fin de compte, suggérer des modes d’action. Le politologue peut donc, avec son expertise propre, jouer un rôle de « conseiller du Prince ». Ce rôle-là demeure, le plus souvent, relativement discret.

Les politologues peuvent en outre s’investir plus directement dans le débat public démocratique. C’est précisément ce que certains de nous ont fait en lançant le groupe Pavia (1), composé pour l’essentiel des politologues issus de plusieurs universités du nord comme du sud du pays. À partir d’un diagnostic, solidement étayé, posé par rapport à une série de problèmes structurels du système institutionnel belge (en particulier son système électoral), il en est arrivé à proposer une réforme significative : la création d’une circonscription électorale fédérale, qui contribuerait à mieux faire fonctionner le « système Belgique ». Encore une fois : pour formuler cette proposition, ce groupe a dû consulter différentes études, prendre en considération différentes théories, et également comparer le cas du fédéralisme belge avec d’autres cas, en Europe et ailleurs. C’est sur cette base, et avec leurs outils de recherche et d’analyse, que les politologues peuvent aussi intervenir (ou tenter de le faire), de manière plus directe, sur le réel.

D’une part, on peut se réjouir de « l’utilité sociale » des politologues. À leur manière, et avec leurs outils propres, il n’est pas exagéré de prétendre qu’ils contribuent à la vitalité de nos systèmes démocratiques. Cependant, d’autre part, on peut s’interroger sur l’éventuelle surcharge de rôles : est-il possible d’être à la fois commentateur, vulcanologue, conseiller du Prince et intervenant dans le débat public ? Ces différents rôles ne sont-ils pas, à certains égards, contradictoires ? Par exemple : si nous réalisons telle ou telle étude à la demande de tel ou tel parti politique, conservons-nous un recul, une distance critique suffisante ? Lorsque nous devons commenter à chaud l’actualité, le rythme rapide qui est celui des mass-media nous permet-il d’exprimer une série de nuances, de souligner la complexité des phénomènes politiques ?

Voilà autant de défis et autant de questions, hautement d’actualité, que nous traiterons ces 24 et 25 avril à Louvain-la-Neuve, lors du prochain congrès de l’Association belge de science politique – Communauté française (2). Nous y croiserons le regard avec celui de spécialistes de l’analyse des mass-media, et également avec celui de collègues politologues étrangers – car, en effet, l’examen d’autres contextes nationaux peut être très éclairant, en nous offrant le recul par la comparaison, pour mieux comprendre le cas belge. Peut-être nos collègues vulcanologues (politiques) issus d’autres contrées pourront-ils nous apprendre quelque chose sur ce volcan parfois surprenant qu’est la Belgique ?

(1) http://www.paviagroup.be

(2) http://www.absp-cf.be/Congres2008.htm