LES ENFANTS CONSUMES DU DRAGON VIETNAMIEN LES PREDATEURS GUETTENT LES GOSSES DES FILLETTES DANS LES BORDELS DU CAMBODGE

VANDEMEULEBROUCKE,MARTINE

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Jeudi 9 mai 1996

Les enfants consumés du dragon vietnamien

Le trafic et la prostitution d'enfants n'épargnent plus le Vietnam. Mais, une fois encore, la résistance s'organise.

UN REPORTAGE

de notre envoyée spéciale

au Vietnam

Fin août, un congrès mondial se tiendra à Stockholm sur le thème de l'exploitation sexuelle des enfants. Organisé à l'initiative des Nations unies, ce Sommet veut étudier les moyens de combattre cette forme d'esclavage qui touche désormais tous les continents.

Le tourisme a joué un rôle prédominant dans la progression de ce phénomène. Dans les pays asiatiques surtout où on estime qu'un million d'enfants sont victimes d'exploitation sexuelle. Cependant, on constate qu'au fur et à mesure que les Etats les plus touchés - la Thaïlande et les Philippines - durcissent leur répression à l'égard des pédophiles, le phénomène se déplace vers d'autres pays : la Birmanie, le Cambodge, la Chine ou le Vietnam.

Depuis deux, trois ans, le Vietnam est devenu une destination touristique presque comme les autres dans les catalogues des agences de voyages. En 1988 pourtant, il était encore interdit de s'adresser à un étranger dans la rue. On ne pouvait circuler dans le pays qu'avec un système compliqué de laissez-passer. Depuis, les Vietnamiens ont vu s'ouvrir leurs frontières aux touristes et aux hommes d'affaires étrangers. Et ceux-ci débarquent en nombre à Hô Chi Minh-ville (l'ancienne Saïgon). Les hôtels poussent comme des champignons, les aéroports sont désormais trop petits pour affronter l'augmentation du trafic aérien.

Courtisé par les grandes multinationales, le Vietnam fait également l'objet d'autres convoitises : les trafiquants de femmes et d'enfants, les adeptes du tourisme sexuel lorgnent vers ce pays neuf.

Mais l'exploitation sexuelle des enfants n'est pas seulement liée à l'ouverture du pays vers l'économie de marché. On estime entre 80 et 200.000 le nombre de prostituées. A Hanoï et Hô Chi Minh-ville, 16 % d'entre elles auraient moins de 18 ans. Et leur clientèle est surtout locale.

Comment un pays communiste réagit-il à cette forme extrême d'exploitation humaine ? C'est ce que nous avons tenté de savoir.

MARTINE VANDEMEULEBROUCKE

Les prédateurs guettent les gosses

H O CHI MINH-VILLE, HOI-AN

Il doit avoir six ou sept ans mais ses sandales sont celles d'un enfant beaucoup plus jeune et ne protègent plus ses talons. Il trottine derrière un couple de touristes en proposant, alternativement en anglais et en français, des cartes postales. La nuit, on le trouvera dormant sur le trottoir aux côtés d'autres enfants, comme Thuy, qui vend le lait des noix de coco aux alentours de la cathédrale de Ho Chi Minh-ville. Thuy semble ne connaître de l'anglais que le mot «one dollar», le reste se marchande par gestes.

Thuy est un enfant des rues, comme son copain vendeur de cartes postales. Contrairement aux enfants travailleurs qui aident leurs parents par des petits boulots (cirer les chaussures, vendre des cartes postales, des livres, des boissons), les enfants de rue n'ont plus de contact avec leur famille d'origine et vivent seuls ou en groupe dans les rues. Tim Bond, qui a passé quelques années à vivre à leurs côtés, estime leur nombre à deux mille et celui des enfants travailleurs autour de 40 ou de 50.000. Beaucoup passent de la mendicité ou du tri des ordures au vol, voire à la prostitution.

- Ces enfants sont les plus marginalisés et les plus vulnérables. Il est très difficile d'avoir un contact avec eux car ils sont extrêmement méfiants, explique Tim Bond. Ici, ajoute-il en désignant le port, on trouve davantage de gangs dirigés par des jeunes plus âgés. La prostitution est également plus présente. Les frères jouent les intermédiaires pour leurs soeurs qui n'ont souvent pas 17 ans.

Quelques enfants reconnaissent l'ex-représentant de «Terre des Hommes» au Vietnam. Ils s'accrochent à lui avec cet immense sourire qu'ont tous les enfants vietnamiens. Ce dont ils souffrent le plus - mais cela ils ne le reconnaîtront jamais - c'est de carences affectives. Ce sont des enfants émotionnellement très perturbés au comportement souvent auto-destructeur.

Et certains en profitent. Ces enfants sont en effet les proies toutes désignées des pédophiles ou des rabatteurs qui proposent de la «chair tendre» aux touristes ou hommes d'affaires de passage. Mais le Vietnam n'est pas (encore ?) la Thaïlande, estime Tim Bond.

- Depuis trois, quatre ans, il y a plutôt moins de prostitution enfantine mais davantage d'enfants qui travaillent. Très peu d'enfants de rue se droguent, contrairement aux adultes.

Le tourisme sexuel ne s'est pas encore vraiment réorienté sur le Vietnam.

Mais pour combien de temps ? A Hoi-An, une toute petite ville située à une trentaine de kilomètres de Hué, il n'existait, il y a trois ans, qu'un seul hôtel d'Etat et les touristes occidentaux étaient rarissimes. Au printemps 95, il y en avait deux. En ce mois d'avril 96, quinze. Hoi-An fait en effet désormais partie des programmes des tours-opérators et les vieilles maisons chinoises qui faisaient le charme de la ville se sont transformées en boutiques de t-shirts «made in Vietnam». L'invasion touristique commence aussi à avoir d'autres conséquences :

Depuis deux ans, un groupe d'Israéliens vient au mois de juin visiter la ville, nous explique une habitante d'Hoi-An. Il y a parmi eux des pédophiles qui font des ravages sur les jeunes d'ici. Les enfants qui vendent des cartes postales dans les restaurants sont invités à s'attabler, puis à passer la soirée avec le touriste pour cinq dollars. On lui paie des cigarettes, on le fait boire. Et puis...

Depuis, le comportement de certains jeunes a changé. On les voit mendier auprès des touristes, se droguer aussi.

Pour Tim Bond, l'emprise des pédophiles et des proxénètes sur les jeunes obéit à des règles dictées par le groupe. Si les enfants de rue n'en veulent pas ou trouvent cela trop dangereux, rien ne se passera comme c'est plutôt le cas à Saigon : Les enfants de rue sont très conformistes. Si l'un d'entre eux commence une activité jugée vraiment profitable, les autres suivront.

Des fillettes

dans les bordels

du Cambodge

Relativement épargné encore par le tourisme sexuel, le Vietnam connaît par contre un phénomène de trafic d'enfants particulièrement grave. Il prend les formes les plus diverses : ventes de bébés et d'enfants dans des filières d'adoption, vente d'adolescentes à des étrangers pour un mariage souvent fictif, ventes de fillettes prépubères à des réseaux de proxénètes. Les destinations les plus fréquentes sont le Cambodge et la Chine.

En décembre 1995, à Phnom Penh, la capitale du Cambodge, une conférence régionale a rassemblé, à l'initiative de l'Unicef, des ONG et des représentants des gouvernements cambodgien, thaïlandais, philippin et vietnamien pour faire le point sur les réseaux de traite d'enfants. Les autorités vietnamiennes ont découvert avec stupeur que la majorité des fillettes prostituées dans les bordels cambodgiens venaient du sud du Vietnam. L'occupation du Cambodge par les Casques bleus avaient créé une demande à laquelle les trafiquants n'ont eu aucune peine à répondre...

Le centre de travail social de l'Association vietnamienne de la jeunesse a relevé plusieurs cas d'adolescentes de 14, 15 ans trompées par des promesses fallacieuses (avoir un emploi de cuisinière) avec parfois la complicité des parents. Une mère a ainsi vendu ses deux fillettes pour 400.000 dongs (environ 1.200 F) à un proxénète cambodgien.

Combien de femmes et d'enfants sont-ils ainsi les victimes de ces trafiquants ? Personne n'est capable d'avancer le moindre chiffre. A l'issue de cette conférence, les autorités vietnamiennes ont annoncé une enquête approfondie et le renforcement des contrôles à la frontière cambodgienne. La trajectoire de ces filières est, elle, facile à suivre : de certains villages du delta du Mékong vers la frontière, les centres médicaux constatent un nombre particulièrement élevé de cas de sida.

Pour le délégué de l'Unicef, présent à cette conférence, les phénomènes de traite et de prostitution trouvent leur origine dans l'augmentation du nombre de familles vivant dans une totale pauvreté. Mais les trafiquants auront encore de beaux jours devant eux, prévient-il, si les gouvernements concernés ne développent pas une législation punissant plus sévèrement ce type de criminalité. Aucune politique cohérente n'existe dans ce domaine pour les forces de l'ordre. Aucun gouvernement n'a prévu non plus de programme d'aide aux victimes. Jusqu'à présent, poursuit l'Unicef, on se contente de rapatrier les victimes sans se soucier de ce qu'elles vont devenir.

Les bonzes ont perdu leur boussole

Tout au long de la rue Thai Hà, les bars karaoke se succèdent dans une débauche de lumières rouges et bleues. Vu de son cyclopousse, le touriste peut se croire dans un « quartier chaud» de la capitale vietnamienne, mais l'amateur de plaisirs défendus (par les autorités en tout cas) sera déçu. Les coquilles sont vides. Les bars karaoke et les vendeurs de cassettes porno n'ont plus grand-chose à proposer. Les policiers sont venus saisir leurs marchandises, il y a quelques semaines, et le réapprovisionnement n'est pas encore terminé. Quant aux prostituées, ce n'est pas derrière les vitrines qu'on les trouvera. A Hanoi, plus que partout ailleurs, la prostitution se pratique de manière bien plus discrète. Parfois, il suffit d'attendre dans sa chambre d'hôtel. On viendra frapper à la porte vers 23 heures.

En ce mois d'avril, les propriétaires de bars sont encore la cible d'une virulente campagne lancée, au début de février, par le gouvernement vietnamien contre «les maux sociaux». Les maux sociaux, ce sont la consommation de drogue, la prostitution, la pornographie et autres «importations culturelles néfastes». Partout dans les villes, de grands panneaux montrent le parti communiste - symbolisé par une famille ouvrière modèle - pointer un doigt vengeur vers ces Vietnamiens séduits par ces activités décadentes. Des dizaines de milliers de cassettes vidéo pornographiques et violentes ont été confisquées, des centaines de bars karaoke et de salons de massages ont été fermés, provisoirement le plus souvent. A Hanoi et à Ho Chi Minh-Ville (Saigon), on a procédé à des autodafés de livres, de cassettes, de calendriers «obscènes».

La campagne contre les maux sociaux se présente commeune «restauration culturelle», avec un soupçon de xénophobie. Les entreprises étrangères ont vu leurs publicités en anglais démontées. Les noms des hôtels ne s'affichent plus qu'en vietnamien.

Le zèle des policiers varie pourtant très fort d'une ville à l'autre, voire d'un quartier à l'autre. Le centre de Saigon, qui est aussi celui du monde des affaires, ne semble guère avoir été touché par cette campagne morale. Et la presqu'île Thu Thiem, qui fait face à la ville de l'autre côté de la rivière, reste défigurée par ces immenses publicités pour du matériel informatique japonais.

UN DÉBAT POLITIQUE

C'est pourtant l'ouverture économique, le «doï moï», qui est à l'origine de cette réaction (dans les deux sens du terme). La campagne contre les maux sociaux est le reflet de tensions existant entre les conservateurs et les réformateurs au sein du bureau politique du Parti communiste vietnamien. Face au Premier ministre Vo Van Kiet qui plaide pour de nouvelles réformes économiques et une ouverture plus grande du Vietnam vers l'extérieur, les conservateurs traînent des pieds et estiment que l'économie ne doit pas être le seul point à l'ordre du jour du congrès idéologique qui se tiendra au mois de juin. Pour eux, c'est l'unité politique et idéologique du Parti qu'il faut redéfinir de manière urgente. Ils dénoncent la détérioration du style de vie dans les domaines sociaux et culturels. La progression de la prostitution, par exemple, serait le résultat de l'ouverture trop rapide du pays à l'économie de marché... et donc de la ligne politique «déviante» des réformateurs.

De fait, les questions liées à la prostitution ou au trafic de femmes et d'enfants font actuellement l'objet d'un véritable tabou dans le pays. Le sujet est à ce point «sensible» que pratiquement toutes les ONG concernées par cette problématique refusent d'en parler aux journalistes étrangers.

- La campagne contre les maux sociaux est extrêmement ambiguë, et nous nous demandons souvent dans quel jeu on nous fait jouer, explique Eva, représentante d'une ONG qui lutte - notamment - contre la prostitution enfantine au Vietnam. La campagne contre les maux sociaux peut en effet être comprise comme une prise de conscience des abus dont sont victimes les plus faibles et les plus pauvres des Vietnamiens. Et il est incontestable que l'ouverture économique a changé beaucoup de choses. A commencer par l'attitude des jeunes qui veulent de l'argent pour acquérir ces nouveaux biens de consommation qui s'offrent à eux. Le fossé entre les riches et les pauvres s'est également creusé de manière importante.

Pour Eva, la campagne contre les maux sociaux est fort complaisamment dirigée contre les étrangers. Les hommes d'affaires asiatiques, ceux qui viennent de Singapour, du Japon ou de Taiwan, portent une réelle responsabilité dans le développement de la prostitution enfantine, reconnaît-elle. Mais la désignation de coupables «extérieurs» occulte aussi les problèmes de corruption dans la société vietnamienne. La fermeture d'une série de bars et de salons de massage a permis de découvrir que la plupart d'entre eux étaient dirigés par des policiers ou par des unités de l'armée.

La corruption fait partie du système. Elle est monstrueuse actuellement et il est trop tard pour l'arrêter, estime Duong Quynh Hoa, médecin et directrice du centre prédiatrique Nhi Dong Hai, à Hô Chi Minh-ville. Mme Hoa est une figure importante du Vietnam de l'après-guerre. Elle fut ministre de la Santé du premier gouvernement communiste, mais elle renonça rapidement à ses fonctions et au parti pour retourner au chevet des enfants malades.

L'ouverture ? Nous, on ne la voyait pas comme cela. L'ouverture devait aussi être politique et sociale, et, cela, le régime actuel semble vouloir l'ignorer. Le problème actuel, celui qui sera posé au congrès de juin est le suivant : est-il possible de concilier un régime socialiste avec une ouverture économique de plus en plus grande ? Nous vivons aujourd'hui dans une société complètement déboussolée, qui a perdu tous ses repères y compris moraux.

LA MORALE DES MORALISATEURS

Tim Bond, l'ancien directeur de Terre des hommes au Vietnam, n'est pas aussi sévère. Tim Bond est le premier à avoir découvert et dénoncé le guide «Spartacus» dont se servaient les pédophiles en Thaïlande. Il a vécu et travaillé dans plusieurs pays d'Asie, et son regard sur le Vietnam est plutôt positif : Bien sûr, les propriétaires de boutiques vidéo ou de certains salons de massage particuliers paient des policiers. La corruption existe, c'est indéniable, mais elle est sans commune mesure avec ce que j'ai pu voir ailleurs, et notamment en Thaïlande. Je pense que le gouvernement vietnamien contrôle davantage les forces de l'ordre.

Cela ne signifie pas qu'on ait affaire à une politique cohérente dans ce domaine. Un jour, les flics font une razzia et ramassent toutes les prostituées. Une semaine plus tard, les filles sont de retour et travaillent sous les yeux des policiers qui ne bronchent pas.

Les autorités vietnamiennes ne nient pas l'existence de la prostitution enfantine ni de la traite des femmes et des enfants. C'est déjà un point positif. La question que je me pose est celle de leur réelle volonté de la combattre à fond.

Le gouvernement vietnamien a signé la convention internationale des droits de l'enfant. Il s'est engagé, avec l'Unicef et d'autres ONG, dans un programme en faveur des enfants les plus vulnérables. Et, de fait, dans l'ex-capitale du Sud-Vietnam, les enfants de rue ne sont pas totalement abandonnés à leur sort. Mais, à côté des preuves de bonne volonté de la part des autorités, des ambiguïtés demeurent. Certaines infrastructures touristiques «officielles» n'encouragent-elles pas la prostitution ?

En 1975, les révolutionnaires, qui étaient des hommes et des femmes intègres, ont été engloutis par la société de Saigon, raconte Mme Hoa. Il est plus facile d'être bonze dans un monastère que dans un marché ! Il s'est installé un régime communiste moraliste sans être nécessairement moral. Maintenant, nous sommes à nouveau à un tournant de l'histoire du Vietnam. Nous sommes passés en très peu de temps d'une société de totale pénurie, économique mais aussi affective, à une société dominée par le dollar où une minorité dépense sans compter.

Et où la majorité vit avec moins de trois mille francs par mois.

Le coco du Cau Muoi et le coca des «touristes»

Au fond de la cour, derrière les étals de légumes et une quinzaine de motos, on entre dans le Cau Moi Club de la rue Nghuien Thai Hoc, un abri pour les enfants de rue, géré par la Hô Chi Minh Child Welfare Foundation (HCWF), une ONG vietnamienne

L'abri est à proximité du marché Cau Muoi, le marché de fruits et de légumes le plus important de la ville, situé au coeur même de Saigon et ouvert de jour comme de nuit. On estime à une petite centaine le nombre d'enfants de rue qui y cherchent de quoi vivre. Beaucoup y travaillent la nuit pour décharger les marchandises en provenance des provinces. D'autres réparent, le jour, les paniers et les revendent au client.

Ceux qui fréquentent l'abri Cau Muoi sont réputés être les plus «durs», les plus insoumis et les plus instables des enfants de rue de la ville. La plupart ont déjà été placés dans des maisons d'éducation d'où ils se sont tous échappés.

Ce matin-là, une quinzaine d'enfants déambulent dans la maison, qui en abrite généralement trente. Au rez-de chaussée, un gamin nous convie, hilare, à partager son repas de riz. Un peu plus loin, dans la cuisine, un éducateur nettoie des légumes avec d'autres enfants. L'un d'entre eux s'est étendu sur le dos de l'éducateur accroupi. Ses bras autour du cou de l'adulte, il reste sans bouger, le visage très, trop sérieux.

A l'étage, une classe où l'on tente, chaque matin, de scolariser les enfants présents. La majorité d'entre eux n'ont jamais été à l'école ou ont dû l'abandonner. On leur apprend aussi l'anglais et, pour les plus motivés d'entre eux, un apprentissage professionnel est entamé. Mais les enfants de rue sont extrêmement rétifs à toute discipline et le processus d'éducation exige beaucoup de patience.L'essentiel est de garder le contact avec l'enfant.

Dans les autres pièces, on trouve des nattes où les enfants peuvent dormir par terre, des armoires pour leur maigre bien, un endroit pour se laver, une télé et des cassettes vidéo.

Les enfants accueillis ici ont entre neuf et dix-sept ans. La majorité sont totalement seuls.

-Si un enfant a encore de la famille quelque part, un éducateur part à sa recherche et tente d'arranger le retour de l'enfant, explique Hai, éducateur à Cau Muoi.

Dix éducateurs de rue travaillent pour le «club». Ils passent leurs journées et leurs nuits à rencontrer et à discuter avec les enfants de rue, à leur donner les adresses des abris existant dans la ville, à les convaince de passer au Cau Muoi, au moins le temps de prendre un repas. Un travail d'approche lent et jamais gagné.

Hai confirme que les abus sexuels commis par des pédophiles restent relativement limités à Saigon : En deux ans, nous avons connu une dizaine de cas. Ils ont tous été commis par des Occidentaux, des Allemands surtout semble-t-il, qui se présentent aux enfants comme des «étudiants».

Le processus de conquête des enfants s'opère selon un scénario bien préparé. Le pédophile établit le contact en faisant cirer ses chaussures par l'enfant et devient son client fidèle. Il lui paiera plus tard un coca, des fruits et finalement l'enfant sera invité à passer la soirée dans un hôtel pour quelques dollars.

- Cela se passe le plus souvent dans des hôtels bon marché du centre-ville où ces étrangers s'installent pour une période plus ou moins longue. Les réceptions des hôtels ferment les yeux, poursuit Hai. Et les portiers nous chassent quand nous allons protester auprès de la direction. La police ? Elle sait mais ne bouge pas.

Comment réagit l'enfant ?

Hai marque une pause.

- Il lui faut cinq ou six mois pour en sortir. Il est comme fou. Certains restent muets pendant des semaines entières.

Le phénomène va en diminuant. Notamment à cause du travail de prévention que mènent les éducateurs de rue. On leur explique les dangers du sida, on démonte les techniques d'approche des pédophiles, les gestes équivoques dont ils doivent se méfier.

Certains enfants finissent par apprécier la sécurité que leur apporte la vie dans l'abri et restent définitivement. Les éducateurs essaient alors de parfaire son apprentissage, de lui trouver un boulot.

J'ai pu ainsi caser cinq jeunes comme portiers dans des hôtels, explique Tim Bond. Mais l'insertion des enfants de rue est difficile et aléatoire car ils sont profondément marqués par leur passé.

Hô Chi Minh-ville compte 27 abris pour enfants de rue, avec dans chacun une dizaine d'éducateurs. Ce réseau est géré par deux associations officielles vietnamiennes (HCWF et le Social Work Center) et soutenu financièrement par des ONG comme Terre des hommes ou Rädda Barnen (une organisation suédoise) qui assurent aussi la formation des éducateurs. Il s'est développé très rapidement (en trois ans) et apparaît, sur bien des points, comme un véritable modèle de travail social.

Le trafic des adoptions

Ces jeunes touristes français n'en reviennent pas encore. En parcourant le marché de My-Thô (dans le delta du Mékong), une femme leur a pratiquement mis un jeune enfant dans les bras.

- Vous le voulez ? Prenez-le. Combien offrez-vous ? leur a-t-elle demandé dans un mauvais anglais.

Les jeunes Français n'ont pas «marchandé» la petite fille, comme d'autres touristes l'ont peut-être fait : On nous a expliqué qu'il s'agissait d'une gamine née d'une jeune fille non mariée. Un enfant «de la honte» donc, que l'on pouvait éventuellement rentabiliser en la faisant adopter par de «riches» Occidentaux.

- L'adoption d'enfants vietnamiens est au centre d'un vaste trafic, dénonce Mme Hoa. Les prix varient entre 3 et 10.000 dollars. Certaines femmes proposent directement leur enfant aux couples de touristes mais le plus souvent, les filières d'adoption reposent sur les orphelinats et les maternités.

J'ai vu un pédophile français obtenir un garçon de sept ans dans un orphelinat tenu par des religieuses, poursuit la responsable du centre pédiatrique CCC de Saigon. Je les ai interpellées en leur disant : «Vous savez à qui vous avez confié ce gosse» ! Elles m'ont répondu : «Il nous a donné cinq mille dollars». Cela justifiait tout !

Selon Mme Hoa, beaucoup de couvents au Vietnam achètent des enfants aux familles pauvres «pour leur bien» et les revendent directement ou non pour adoption par des familles étrangères. C'est très rentable et tout le monde est un peu complice, y compris les responsables du ministère des Affaires étrangères qui donnent le passeport.

La demande, il est vrai, est énorme. Il est de plus en plus fréquent que des couples occidentaux se déplacent au Vietnam dans le seul but de choisir et de ramener «leur bébé». Mais s'agit-il seulement d'adoption ? Certains en doutent et dénoncent l'amorce d'une filière de traite d'enfants au départ des provinces les plus pauvres du pays.

Vingt ans ? L'âge de la retraite pour une prostituée à Nha-Bè

VUNG-TAU, H O CHI MINH-VILLE

De notre envoyée spéciale

A près de soixante ans, Mme Ly They Cam a repris du service. Avant 1975, «avant la guerre américaine», elle s'occupait déjà de l'aide aux prostituées. En 1990, à la demande de l'association vietnamienne Hô Chi Minh Children Welfare Foundation (HCWF), la voici à nouveau à la tête d'une maison d'accueil pour prostituées. La fougue est intacte, l'indignation aussi.

Les choses ont bien changé en vingt-cinq ans. Aujourd'hui, les filles sont beaucoup plus jeunes. A vingt ans, leur carrière est presque terminée ! Celles qui viennent ici ont entre 14 et 18 ans. Ce sont le plus souvent des prostitutées en difficulté provisoire : elles sont enceintes et veulent avorter.

Le centre d'accueil de la HCWF est situé à Nha Bè, dans la banlieue de Saigon, un quartier très populaire. Il peut acccueillir 20 jeunes femmes et tente de réinsérer celles-ci par une formation et un emploi dans des entreprises voisines.

Vous voyez ces guinguettes au bord de la rivière ? Charmant, n'est-ce pas ? Le dimanche, elles ne désemplissent pas. Eh bien, ce ne sont que des bordels. La passe coûte 44.000 dongs (120 F) dont onze mille (30 F) vont à la fille.

Nha Bè est connu à Hô Chi Minh-Ville pour être le « village de la prostitution». Depuis toujours, ajoutent ses habitants. Avant, les clients étaient les soldats américains. Aujourd'hui, ce sont de riches Vietnamiens ou des Chinois.

La plupart des jeunes filles arrivent à la prostitution par ignorance ou par duperie, poursuit Mme Ly They Cam. Et elles n'en sortent que très difficilement. Le sida ne leur fait pas peur. Cela apparaît comme un risque bien trop lointain par rapport aux sommes d'argent qu'elles peuvent récolter immédiatement.

Une prositutuée indépendante peut gagner beaucoup, surtout si ses clients sont étrangers.

Cela peut aller jusqu'à 500 dollars, confirme la directrice du centre d'accueil. Au minimum, 100 dollars (trois mille francs) la nuit. C'est l'équivalent de mon salaire mensuel, ajoute-t-elle, avec un fin sourire.

Le salaire moyen au Vietnam est souvent encore inférieur à trois mille francs belges. Les filles prostituées qui travaillent dans la petite entreprise d'osier à côté du centre d'accueil gagnent un dollar par jour ! Le calcul est vite fait...

La prostitution comporte évidemment certains risques. De temps en temps, la police fait des razzias dans les bordels de Nha Bè, et les filles se dispersent. Mais les propriétaires ne risquent pas grand-chose. Comme partout dans le monde, les relations entre proxénètes et policiers locaux sont plutôt bonnes...

Les jeunes filles prostituées qui parcourent les rues de Saigon ou attendent dans les bordels de Nga Bè ont une clientèle essentiellement locale. Il en va tout autrement des villes balnéaires du sud du pays : Vung-Tau, Dalat et, surtout, Nha-Trang, fort fréquentée par les touristes étrangers et où, selon tous les témoignages, le tourisme sexuel s'emballe.

Vung-Tau (Cap Saint-Jacques, du temps des colons français) était dans les années soixante un endroit de «délassement» pour les soldats américains. Dans les années 70 et 80, ce sont les experts soviétiques qui ont pris le relais. Une plate-forme pétrolière est exploitée à soixante kilomètres au large et le pétrole reste la principale ressource de la ville.

A Vung-Tau, les enseignes publicitaires en englais sont plutôt rares. Les traductions se font davantage vers le russe et le chinois. Le pétrole n'est en effet pas la seule source de richesse. Les salons de massage vietnamien ou thaïlandais (au choix) sont une autre spécialité de la station balnéaire, et les clients visés sont clairement les hommes d'affaires asiatiques de Taiwan ou de Singapour. Ceux qui demandent de préférence des (très) jeunes filles pour éviter tout risque de contamination par le sida. On raconte que Vung-Tau s'apprête à devenir la «Pattaya» (la ville aux mille bordels de Thaïlande) du Vietnam. Mais cette réputation sulfureuse semble fort exagérée. La prostitution à Vung-Tau est surtout gérée par les hôtels... qui appartiennent presque tous à l'OSC (Oil Service Company), la puissante société étatique vietnamienne. Ces hôtels vantent leurs services de «massage» assurés par de «jeunes» mains. Jeunes jusqu'à quel point ?

Les prostituées qui frappent aux portes des chambres sont-elles des «fonctionnaires» ? plaisantait un touriste jeune, masculin et voyageant seul. Donc particulièrement harcelé....

A Vung-Tau, les panneaux mettant en garde contre les dangers du sida sont très nombreux. Mais l'image du sida est associéée seulement à celle de l'injection par héroïne. Il est vrai que les consommateurs d'héroïne sont nombreux au Vietnam (150.000 environ) et ils ont été jusqu'ici la principale cause de transmission du sida. Mais, aujourd'hui, la majorité des personnes séropositivies l'est par voie sexuelle. On estime à trois cent mille le nombre de personnes infectées par le virus (2.850 officiellement). D'ici deux ans, ce chiffre pourrait doubler.

Autant que les bénéfices liés au tourisme ?

M. Vdm.