LES ENSEIGNANTS FRANCOPHONES EN ARRET DE TRAVAIL

BOUILLON,PIERRE

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Vendredi 4 mai 1990

Les enseignants francophones en arrêt de travail

Le ministre Ylieff hué et cours suspendus

Mécontents, les enseignants francophones ont manifesté leur mauvaise humeur en suspendant les cours hier pendant une heure. Loin d'être une manifestation isolée (d'autres arrêts de travail seront observés les 11 et 14 mai), cette récréation un peu longue pour les élèves s'inscrit dans une série d'actions de protestations contre les ministres Grafé et Ylieff.

Ce que veulent les «profs»? La garantie de sauvegarder un enseignement de qualité en Communauté française. Ce qui veut dire un encadrement suffisant pour les élèves, le maintien de l'emploi et des subventions de fonctionnement, une revalorisation salariale.

Si, par l'intermédiaire de leurs enfants, les parents ont été au courant des revendications des professeurs, Yvan Ylieff, lui, a pris contact avec la réalité en se faisant huer au Ceria (école des industries alimentaires, à Anderlecht) où il rendait une visite de courtoisie. L'accueil, lui, n'aura pas été courtois!

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LES ÉCOLES EN RÉCRÉATION:

LES PROFESSEURS EN ONT ASSEZ!

Ils l'avaient promis! Les enseignants sont passés à l'action même si celle-ci est timide.

Cette action constitue un avant-goût de la grève qui devrait avoir lieu dès le 16 mai si la négociation sectorielle du 15 mai n'aboutissait pas. Si les ministres concernés de la Communauté française ne tenaient pas compte des préalables à la négociation, comme le maintien de l'emploi, le maintien des frais de fonctionnement, la garantie de la qualité de l'enseignement...

«Si l'on touche à l'emploi», nous partons en grève dès le lendemain, ont affirmé les instances syndicales réunies en front commun CSC-CGSP-SLFP qui ont déposé un préavis de grève, dès le 23 avril dernier. De leur côté, les syndicalistes enseignants affiliés au Syndicat de l'enseignement libre (Sel/Setca) ont déposé un préavis de grève illimité, déposé le 30 avril et prenant cours dès le 10 mai prochain.

Que les enseignants en ont assez, cela ne fait aucun doute. La manifestation du 25 avril a prouvé qu'ils attendent que l'on prenne en compte leurs revendications, pour ne pas compromettre la formation des générations futures.

Si les arrêts de travail ont été assez bien suivis dans les grosses écoles primaires, elles l'ont été un peu moins dans les écoles secondaires. «Outre ces préalables et les biscuits promis par le premier ministre, mais dont on ne connaît toujours pas les modalités d'application, explique Régis Dohogne, secrétaire général de la Fédération des instituteurs chrétiens, nous réclamons une revalorisation du barème des institutrices maternelles, le statut du communal après avoir obtenu celui du libre, un transfert budgétaire de la Région vers la Communauté pour qu'enfin des puéricultrices puissent être engagées dans le cadre organique, dans le maternel».

Dans l'enseignement secondaire, la qualité de l'enseignement, le maintien des normes d'encadrement, la conception équilibrée d'une grille-horaire pour les élèves, la revalorisation barémique pour tous sont autant de sujets mis en avant. Sans oublier, bien sûr, la mise sur pied de ces ZEP (zones d'éducation prioritaires) que les responsables politiques, après avoir lancé le projet à grand coup de publicité, semblent l'avoir mis aux oubliettes...

Suite des arrêts de travail les vendredi 11 et lundi 14 mai.

C.S.

On retrouvera des gosses près des radiateurs...

Onze heures, à l'école Saint Stanislas, à Bruxelles. Jacques, professeur de 2iŠme année, va arrêter le cours. Ici, j'en ai vingt et un, dit-il en désignant sa classe. Si l'année prochaine, j'en ai davantage, je supprime une table de travail et le coin de lecture: c'est la qualité de l'enseignement qu'on menace aujourd'hui.

Il s'adresse aux enfants. Les professeurs ne sont pas contents. Nous avons peur que l'an prochain, il y ait trop d'enfants par classe et qu'on ne puisse plus s'occuper convenablement de vous.

On doit le dire à maman? interroge une môme.

Vous leur expliquerez!

En jargon syndical, on «débraye». Pour les gosses, c'est une heure au soleil, à jouer dans la cour. D'autres profs descendent. Déjà, ça discute ferme. Notamment, du projet pédagogique qu'ils comptaient lancer en septembre. Prises au vol, les formules sont séduisantes: renforcer l'unité pédagogique, cohésion, responsabilisation... Mais on revient vite sur terre. On parle de 2 %, d'Ylieff, de Grafé. Les oiseaux de malheur...

Je travaille avec les enfants par contrat de travail, explique une institutrice. En co-titulariat, on travaille avec des groupes d'une quinzaine d'élèves. C'est déjà pas facile maintenant. Mais revenir à l'ancien système, c'est impossible. De plus, les gosses ont changé. Les demandes ne sont plus les mêmes.

On retrouvera des gosses près des radiateurs, conclut un autre.

On ouvre le chapitre du traitement: Ma femme a 24 ans. Elle est secrétaire de direction. Moi, j'en ai 31. Le salaire d'appoint, dans le ménage, c'est moi.

Sur la vingtaine d'instituteurs de l'école, ils seront une quinzaine à suivre le mot d'ordre syndical.

Dans la salle des profs, le délégué fait le point: réduction des subventions de fonctionnement, les 2 % de ravalorisation salariale... On rappelle la date des autres arrêts de travail programmés par les syndicats et le préavis de grève. Ils se tâtent. Les motifs de colère ne manquent pas. Mais va-t-on faire grève? Manifester? Les manifs ne servent plus à rien, dit l'une. Ils ont l'air résolu: à choisir, on fera la grève du zèle. Dur de trouver le juste milieu entre conscience professionnelle (il y a les examens), sens des responsabilités (on ne peut pas laisser les enfants à la rue) et un immense ras-le-bol qui sape tout.

Faut voir si les autres écoles du quartier suivent, fait remarquer une institutrice. Sinon, l'année prochaine, on perd des gosses.

Il faut mobiliser les parents, répond-on. J'en ai pas vu à la manif. Alors qu'on se bat aussi pour les conditions de travail. Donc pour les gosses. Dans ces conditions, moi, je ne me bats plus que pour mon portefeuille. Est-ce que les parents se rendent compte que ça les concerne?

On parle encore de la loi de financement, des 6 % promis aux enseignants flamands, tandis que d'autres se demandent encore «qui fait quoi exactement» dans le couple Ylieff-Grafé.

Vers midi, deux enseignants filent à l'autre bout de la ville, à l'école du Ceria d'Anderlecht qui reçoit Yvan Ylieff à dîner. Le téléphone arabe a bien fonctionné: plus d'une centaine d'enseignants tentent d'agrafer le ministre, qui acceptera de recevoir une poignée de porte-voix syndicaux.

Un dialogue de sourd.

Pouvez-vous me prouver qu'il y a eu un enseignant qui a perdu son emploi depuis 88? Depuis 88, les choses ont changé. On discute de Val-Duchesse, de Damseaux... Il aurait fallu vous battre un peu plus au moment de Val Duchesse, lance Ylieff à un délégué de la CSC. La CSC n'est d'accord de faire des actions avec la CGSP que quand nous, socialistes, sommes au pouvoir...

Ylieff cherche à rassurer. Sur les 2 %. Sur le maintien de l'emploi. Les manifestants ne sont pas convaincus. On vous demande le retour du coeur, conclut un délégué. Et de ne pas démotiver les enseignants.

J'ai été enseignant, répond le ministre. J'en ai encore la nostalgie.

Allez venez manger avec nous! proposera, vainement, un des visiteurs inattendus...

PIERRE BOUILLON.