Les experts «Nos sociétés manquent de désir» François Schuiten dessinateur Benoît Peeters scénariste

COUVREUR,DANIEL; GUTIERREZ,RICARDO

Page 1

Mercredi 5 mai 1999

«Nos sociétés manquent de désir» François Schuiten dessinateur Benoît Peeters scénariste

Que verra-t-on dans votre pavillon de l'utopie à l'Expo universelle Hanovre 2000?

François Schuiten. C'est le récit des utopies, de l'an 1000 à l'an 2000. Je veux montrer à quel point l'utopie est porteuse d'imaginaire, à quel point elle est nécessaire pour faire avancer la société. Montrer aussi qu'elle peut conduire au délire, au catastrophisme, au fascisme...

La fin du siècle marque-t-elle la «fin des utopies»?

Benoît Peeters. On parle souvent de l'utopie comme du «futur du passé». Ce n'est pas innocent: cela évoque une clôture définitive de l'histoire de l'utopie. On est dans le registre de la rétrospection et, en même temps, il n'y a plus de grande utopie, plus de vision. En fait, le XXe siècle a vécu une série d'événements qui ont ébranlé la pensée utopique. Hiroshima marque la fin de l'utopie scientifique, comme la chute du mur de Berlin marque la fin de l'utopie politique. C'est frappant, quand on parle de la génétique ou d'un certain nombre de progrès médicaux. Le premier sentiment qui survient est négatif. Le repli l'emporte sur la vision prospective.

F.S. Cette foi extraordinaire que l'on éprouvait dans les années 60 a totalement disparu...

L'homme ne s'émerveille plus?

B.P. Maintenant, quand on dit clonage, on pense tout de suite eugénisme, manipulations, dictature... Le débat est immédiatement confisqué par les comités de bio-éthique. Pourtant, derrière les manipulations génétiques, il y a quelque chose de fascinant, qui ouvre des perspectives inouïes, qui modifie la notion même de vie, de destin... Je partage bien sûr les craintes, mais c'est comme si la dimension d'invention était instantanément recouverte par l'idéologie. On n'a même plus le temps de s'émerveiller: on est d'emblée préoccupé par l'usage qu'on «risque» d'en faire...

Bref, le contexte n'est plus à l'essor de l'utopie...

B.P. C'est comme si nous trainions les casseroles de toutes les utopies passées. Comme si le seul temps qui convenait aux utopies, désormais, ce n'était plus le futur antérieur, mais le conditionnel passé. En fait, l'utopie conçue mais non concrétisée conserve une certaine poésie, contrairement à l'utopie qui a connu ne serait-ce qu'un début de concrétisation. Le socialisme de Fourier bénéficie encore d'une part de rêve, tandis que Marx est plombé au futur antérieur: c'est quelque chose qui a eu lieu, que l'on a condamné et qui s'est achevé.

F.S. Autre exemple: celui des films de science-fiction en tant que révélateurs de l'état mental de nos sociétés. Il y a eu «Metropolis», film matriciel des utopies urbanistiques et sociales, avec cette vision apocalyptique de la ville qui va pour moi jusqu'à «Blade Runner». Puis, rien. On multiplie le scénario à l'infini.

B.P. «Le cinquième élément» est le type même du recyclage. Un «best of» des clichés SF, sans vision novatrice.

L'utopie est une vision typiquement occidentale?

F.S. Les premières visions paradisiaques et apocalyptiques, que l'on retrouve à travers toutes les civilisations, sont utopiques. Idem avec la tour de Babel. Ce n'est pas du tout occidental. Ce qui est extraordinaire, c'est de voir à quel point l'utopie est récurrente.

Certains pensent que les utopies sont nuisibles...

F.S. Elles sont nécessaires, mais exigent de nous une vigilance permanente. Penser qu'on peut s'en passer, c'est horrible! On avance parce qu'on projette. Notre société en a furieusement besoin... Qu'est-ce qu'on nous propose actuellement? Sur le travail, le chômage? Rien. De vagues racommodages!

B.P. Nous sommes pris, actuellement, entre l'absence de vision d'une société gestionnaire, consensuelle, et les utopies passées ou leurs résurrections, souvent inquiétantes.

Pourquoi inquiétantes?

B.P. Parce qu'elles se veulent globales: elles repensent tout le système social, tout le système urbain; même les rapports amoureux sont réglés, régentés. L'utopie est totalitaire, que ce soit chez More, Campanella, Fourier, Marx ou Le Corbusier, avec sa Cité radieuse.

F.S. Aujourd'hui, on ose à peine s'essayer à la micro-utopie. On effectue des retouches, on racommode, mais on ne remet pas en cause les fondations.

Qu'est-ce qui a changé? Qu'est-ce qui permettait à Fourier d'imaginer un autre monde et qui nous en empêche aujourd'hui?

B.P. Nous avons, derrière nous, un siècle de concrétisation d'utopies. Nadar rêve l'avion; l'avion se fait. On rêve le cinéma; il se réalise...

Les nouvelles technologies de l'information ne pourraient pas alimenter une nouvelle utopie?

F.S. C'est une utopie qui se réalise en partie et parfois de manière totalitaire.

B.P. Je ne suis pas vraiment d'accord. Peut-on parler d'utopie quand on perd la notion de durée? Avant, on avait le temps de rêver l'utopie, de l'écrire, de l'organiser, de la réaliser, et d'en être déçu. Aujourd'hui, on a à peine imaginé l'Internet qu'il se retrouve déjà dans tous les ménages!

F.S. Il n'en reste pas moins une utopie. L'Internet a un aspect visionnaire: cette idée de village global, ce réseau planétaire dont chacun occupe le centre et où chacun est à la fois émetteur et récepteur. Même si nous l'avons à portée de main, les scientifiques qui, au début, ont rêvé l'Internet ne pouvaient pas se douter qu'il prendrait cette dimension.

B.P. L'ordinateur personnel et le réseau sont vraiment des chocs. Mais c'est tellement présent que je ne suis pas sûr qu'on puisse y voir de l'utopie.

F.S. Alors, on tombe dans une perception rétrospective qui a quelque chose d'inquiétant. L'utopie n'est pas que le passé. Il faut sans cesse en créer de nouvelles.

Sans quoi, nous risquons de perdre le sens de la poésie, du merveilleux inhérent aux utopies?

B.P. Dans l'utopie rêvée, il y a de la poésie. Lire Fourier qui ne s'est pas réalisé, c'est comme être lecteur de Sade non pratiquant. Cela a un certain charme, mais au-delà, c'est Dutroux! Sade comme fantasme d'organisation a quelque chose de fascinant, une espèce d'architecture folle. Mais Sade dont on imagine un instant la réalisation, c'est la monstruosité pure!

Les utopies ne sont-elles pas victimes d'un déficit d'imaginaire?

F.S. Nous sommes pris dans le carcan des paramètres et des désillusions. Ce n'est plus la vision catastrophiste qui domine, ni la vision idyllique, mais la gestion. Un monde où il faut «faire avec», ce qui est très peu porteur d'imaginaire...

B.P. Aujourd'hui, on rêve de faire baisser le chômage de 2 %. C'est un peu dur de fantasmer durablement là-dessus! En fait, notre société manque de désir. On est prêt à imaginer un monde où le papier n'existe plus et, en même temps, on nous prétend qu'il est inconcevable de réduire le format du «Soir» de 15 centimètres!

Qui peut encore prétendre avoir vécu de grands moments d'utopie ?

B.P. La génération de mai 68 est sans doute la dernière à avoir produit du désir, du fantasme. Depuis, on se contente de commémorer: les 30 ans de mai 68, les 30 ans de la disparition de Guevara... C'est sa mort qui le transforme en icône vénérable, mais que reste-t-il du projet, de l'idéal? Rien: un nouveau saint suaire!

F.S. C'est à se demander si on ne célèbre pas plutôt le 30e anniversaire du tee-shirt Guevara!

Là, on retrouve l'utopie brisée par la consommation...

B.P. En plein! C'est Castro qui fait Gevaraland! Imaginez Guevara contemplant ces commémorations. C'est la trahison absolue! C'est Arlette Laguiller qui reçoit la légion d'honneur!

F.S. L'hyper-valorisation de la réussite contribue également à briser l'utopie. Je ne comprends pas une société qui est aussi peu intéressée par l'échec. C'est très dangereux. On voit ainsi des sociétés complètement tétanisées sous prétexte qu'elles fonctionnent plus ou moins bien.

B.P. La Belgique, pays qui dysfonctionne, devrait donc être terre d'innovation! Pourtant, on ne propose rien. C'est la panne imaginaire totale. Ou le catalogue des objets introuvables!Si l'utopie, aujourd'hui, c'est Gates et Negroponte, alors restons avec un bon Julien Gracq au coin du feu, parce ça va bien plus loin.

Propos recueillis

par Daniel Couvreur

et Ricardo Gutiérrez

François Schuiten et Benoît Peeters ont écrit la série des «Cités obscures» Leur dernier album, «L'ombre d'un homme», vient de sortir chez Casterman.