Les femmes et le développement

n.c.

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Mercredi 8 mars 2000

Les femmes et le développement

C'est plus que jamais le moment pour les acteurs de l'aide humanitaire et de l'aide au développement de changer d'avis au sujet des femmes. Elles ne sont pas aussi passives qu'on voudrait bien le faire croire, mais bel et bien essentielles au succès de l'aide.

La population féminine compte presque 3,5 milliards d'individus dans le monde, soit près la moitié de l'humanité. Beaucoup d'entre elles sont chef de famille, et leur famille est souvent vulnérable.

Les décideurs ont à l'esprit des images de femmes victimes inspirant la pitié et bénéficiaires passives de l'aide. La réalité est tout autre et les exemples abondent. Le mouvement visant à stopper la construction du barrage Chipko-Narmada en Inde, pour des raisons environnementales, a été mené par des femmes. Il en va de même pour un programme très efficace de lutte contre le sida en Ouganda.

Les organisations non gouvernementales constatent que les femmes sont moins corruptibles et travaillent mieux en équipe que les hommes. Elles contribuent à renforcer la stabilité sociale et le bien-être familial.

Lors des catastrophes humanitaires, les femmes sont certes plus vulnérables, mais leur rôle peut s'avérer déterminant dans la résolution des crises. Les femmes sont majoritaires dans la plupart des camps de réfugiés. Elles sont souvent le seul élément de stabilité au milieu du chaos. Une tâche fondamentale lors des crises est l'identification des familles vulnérables, afin de leur fournir l'aide en priorité. En général, c'est le chef du village qui décide qui a droit à quoi. Or de telles listes sont souvent l'objet de corruptions et de vendettas. Pourquoi ne pas demander aux femmes de les dresser et de gérer la distribution des biens en leur apportant l'appui nécessaire ?

Dans le secteur de la santé, il faut investir dans la population féminine. Les femmes ont moins d'enfants si elles savent que leurs bébés seront en bonne santé. Assurer la santé des mères diminuera indirectement la mortalité infantile et garantira une population adulte saine.

Dans le domaine du travail, soyons plus réalistes. Récemment, un chef de village en Asie m'a fièrement fait visiter une usine locale de tissage de tapis. Des jeunes filles travaillaient sur d'énormes métiers à tisser à une vitesse incroyable. Lorsqu'on lui a demandé pourquoi il n'y avait que des filles, il a répondu qu'elles étaient plus obéissantes, travaillaient plus dur et avaient de plus petites mains. Et un parent a ajouté : Les garçons ne nous apportent que des ennuis et ne pensent qu'à jouer, nous ne pouvons pas les faire travailler.

Ce chef de village n'était pas un monstre, et les parents n'étaient pas négligents; mais ils étaient certainement très pauvres. Ce type d'emplois permet d'augmenter les revenus familiaux et le boycott international de ces produits industriels ne ferait que marginaliser ces gens-là. Si l'aide au développement tenait compte des réalités, elle prévoirait des écoles pour ces filles, parallèlement à leur travail.

Lorsqu'on leur en donne l'occasion et les moyens, les femmes sont meilleures que les hommes pour gérer des programmes et pour agir dans les processus sociaux et économiques. Le succès du système de microcrédit Grameen au Bangladesh en est une des preuves les plus frappantes. Celui-ci octroie des crédits pour la création de petites entreprises pour la plupart à des femmes.

Il faut sensibiliser les bailleurs de fonds. Par exemple, l'agriculture, un des plus grands secteurs de l'aide au développement, est en grande partie une activité féminine dans les sociétés traditionnelles. Pourquoi les stratégies l'ignorent-elles ?

Certains programmes internationaux ont prévu d'aborder ces questions en nommant des fonctionnaires ou des programmes spécifiques pour les femmes. Attention ! Ces mesures n'encouragent-elles pas le cloisonnement ? Et puis, arrêtons de considérer «les femmes et le développement» comme un mouvement féministe de plus.

Loin d'être des victimes de la vie, les femmes sont à la base des énormes ressources que le monde doit encore exploiter. Je fais le voeu que ce siècle permette simplement à ce fantastique potentiel humain de s'exprimer enfin dans toute sa mesure.

DEBARATI GUHA-SAPIR

Professeur au département

d'épidémiologie de la faculté

de médecine de l'UCL