LES FONDS ETONNANTS D'UNE BIBLIOTHEQUE THEATRALE LES EGLISES DE MOSCOU,UN PATRIMOINE SACCAGE

BURNET,ALBERT

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Mardi 4 juin 1991

Les fonds étonnants d'une bibliothèque théâtrale

Les églises de Moscou,

un patrimoine saccagé

Moscou possède une Bibliothèque théâtrale d'État contenant quelque 2 millions de volumes consacrés au théâtre et à la dramaturgie. Elle abrite aussi une extraordinaire documentation en tout genre grâce à laquelle les artistes et les créateurs peuvent se documenter sur les monuments, les costumes, l'ambiance d'autrefois, notamment pour réaliser les décors et accessoires au théâtre. Cette documentation se révèle précieuse à plus d'un autre titre. La preuve en est fournie par ces gravures, lithographies, phototypies, chromolithographies et livres dont une attachante sélection est actuellement exposée à la Bibliothèque royale Albert Ier, sur le thème des églises de Moscou.

Les lithographies sont extraites pour la plupart des «Monuments de l'architecture religieuse et civile de Russie» de l'historien-archéologue A. Martynov, édité entre 1848 et 1860, tandis que les phototypies datent de 1880. Il s'agit dans les deux cas de documents d'une grande qualité, tant par la finesse et la netteté des images, par leur bel état de conservation que par leur valeur de témoignage. Les églises, qui étaient plus de 500 à Moscou avant 1917, sont encore 320, dont 112 ont été récemment restituées à l'Église orthodoxe. Ces chiffres traduisent la perte cuisante qu'a subi ce patrimoine mais les regrets sont encore plus apparents quand on parcourt cette galerie d'images révélant les qualités architecturales et la richesse décorative d'édifices dont pourtant on ne nous montre jamais ici que l'extérieur.

Déjà, avant la révolution d'Octobre, des églises avaient péri sous la pioche de démolisseurs. Les pertes se firent plus sensibles ensuite et l'on trouve à l'exposition l'exemple d'une église abattue pour faire place, en 1930, à un centre culturel pour ouvriers d'usine. L'hostilité du régime en place pour les religions est évidemment à la base de nombre de ces destructions en dépit d'un courant contraire qui réussit, au nom d'un maintien patriotique des réalisations artistiques de la vieille Russie, à préserver, tout en les désacralisant, un certain nombre de trésors spirituels de l'époque tsariste. Ce courant vint trop tard dans bien des cas, comme pour les cathédrales du Saint-Sauveur et de Kazan, sur la place Rouge, qui pourtant commémoraient des victoires russes.

Ceci indique assez le caractère précieux de ces illustrations qui transmettent un reflet non négligeable de ce patrimoine perdu.

A côté de ces documents essentiellement architecturaux, on montre tout de même quelques reproductions de couronnes et bijoux impériaux ou cléricaux, un petit nombre d'icônes et, pour relier ce passé au présent, quelques oeuvres d'artistes modernes évoquant, comme le fit le ballet «Petrouchka» de Stravinski, cette Russie dont ne peuvent plus parler, pour l'avoir encore entrevue, que quelques très vénérables têtes chenues.

ALBERT BURNET

«Les églises de Moscou - Sorok Sorokov», Galerie Houyoux, Bibliothèque royale Albert Ier, Mont-des-Arts, 1000 Bruxelles, jusqu'au 22 juin, de 12 à 16 h 30, sauf le dimanche. Catalogue succinct: 50 F.