Les habitants des campings inquiets

N.J.; SCHARES,LUC; DRUEZ,NICOLAS

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Vendredi 18 février 2011

Tous les résidents permanents dans les campings ont les yeux tournés vers le gouvernement wallon. Et singulièrement la ministre Eliane Tillieux (PS) qui faisait avaliser jeudi dernier une actualisation du plan Habitat Permanent, plan HP pour les initiés. C’est-à-dire ? Une note, que nous nous sommes procurée, comprenant 70 recommandations tirées d’une vaste évaluation du plan HP en 2009. La ministre promet une concertation avec les bourgmestres et les associations de terrain, ainsi que des amendements et apports éventuels, avant de revenir devant le gouvernement wallon le 31 mars. Bref, c’est maintenant qu’on fixe les grands axes de la politique wallonne en la matière, pour de – très – nombreuses années.

Les résidents permanents sont donc ceux qui vivent à l’année dans les campings, dans des caravanes ou des chalets. Un phénomène révélateur d’une faille incontestable dans l’accès au logement. Il n’est pas neuf. Un plan HP a été mis en œuvre en 2003. Depuis, près de 850 familles ont été logées ailleurs. Mais le flux de nouveaux arrivants est tel qu’il y a aujourd’hui plus de résidents qu’en 2003. À l’échelle wallonne, on en recense 7.972 dont 4.604 (près de 60 % !) sont installés en province de Namur.

« À mon arrivée au ministère en 2009, je me suis retrouvée avec toute une série de recommandations, rappelle Eliane Tillieux. J’ai demandé que quatre groupes de travail se constituent, pour fixer des priorités. » Les conclusions arrivent en décembre 2010, et voici la liste des 70 mesures. Dans les campings, les habitants permanents et les associations de terrain sont très inquiets.

La ministre défend qu’elle veut maintenir des moyens financiers, permettre d’amener des réponses concrètes pour toutes les situations connues, donner son accord pour équiper correctement en eau et électricité les campings là où il n’y a pas de récriminations et une volonté des habitants de rester. Et aussi de renforcer l’accompagnement social par la création d’une antenne supplémentaire (passer de 26 à 27), la mise en place d’une équipe mobile pluridisciplinaire ou encore 11 emplois supplémentaires affectés au relogement. Mais une pierre d’achoppement pointe à l’horizon. La Région veut limiter les domiciliations dans les zones inondables, pour des raisons de sécurité. « Il y a eu des décès », insiste Eliane Tillieux. Les associations y voient une arme pour faire place nette contre l’avis des résidents.

Danielle, relogée en maison

REPORTAGE

Je commence tout doucement à m’habituer ! » Danielle Hanssens a mis un peu de temps avant de sentir chez elle, dans cette maison à Melreux (Hotton). Elle occupe le rez-de-chaussée. Un trois pièces, avec une salle de bain. Jusqu’en décembre 2009, elle avait l’Ourthe comme voisine. « Je vivais dans une caravane, au camping des Eclots. C’était mon choix », raconte-t-elle dans le salon bien chauffé par un poêle à pellets. Le camping n’est pas loin de son nouveau lieu de vie, quelques centaines de mètres à peine.

Elle est restée sept ans là-bas.

« J’aimais bien », se souvient Danielle. « J’étais au calme. » Problème : la caravane se situait en zone inondable. Soit elle changeait d’emplacement, soit elle emménageait dans un logement en dur via le plan HP. La résidente a choisi la seconde option. D’autres occupants du camping ont fait de même. « Je souhaitais demeurer à Melreux. Le rez-de-chaussée ici me convient bien. Et puis, l’ambiance, surtout en été, n’était plus terrible au camping. » Danielle Hanssens loue dans un immeuble rénové par le fonds du logement et géré par une agence immobilière sociale.

Un coup de pouce financier, dont une prime de cinq mille euros, a été accordé grâce au plan HP. Sans emploi depuis des années, elle peut assumer son loyer. Danielle est même fière de montrer les meubles réalisés sur mesure par un ancien résident des Eclots.

Pour l’accompagner, l’ASBL Miroir Vagabond (Bourdon) était à ses côtés. Un des maillons de la chaîne, encore aujourd’hui. « Nous sommes là avec un rôle d’intermédiaire, indique Benoît Roels, agent de concertation. Lorsqu’elle a dû quitter le camping, nous avons été là pour assurer la transition. » Une transition réussie.

Maria veut rester dans sa caravane

REPORTAGE

Les résidents ont une jolie vue sur la vallée. Bienvenue au camp du Val de l’Ourthe, à Tohogne, non loin de Durbuy. Plus de deux cents caravanes et petits chalets. La plupart sont… en infraction avec l’urbanisme. Les biens ont souvent été installés sans permis. Plus de trente ans qu’elle y habite, dans ce domaine, Maria Kudelski. « C’est ma maison. Enfin, si on me laisse tranquille… Impensable pour moi de vivre ailleurs », soupire cette retraitée, qui a travaillé vingt-cinq ans à la FN à Herstal.

L’avenir du Val de l’Ourthe est-il menacé ? Le domaine est en tout cas repris dans le plan HP. Des discussions sont en cours avec la commune et l’Urbanisme pour évaluer les mesures à prendre. « Ici, notre objectif est d’arriver à ce que les résidents puissent rester, moyennant des aménagements », indique Benoît Roels, du Miroir Vagabond. Maria Kudelski a transformé, au fil des ans, sa caravane. « Nous sommes tranquilles. Si j’ai envie de sortir en pyjama dans la rue parce qu’un voisin m’appelle, je le fais. J’ai tout ce que je veux dans ma caravane », sourit cette Liégeoise, autour d’une tasse de café. Un appartement ailleurs, la pensionnée n’y songe pas. « A Herstal ou en ville ? Non merci ! », répond Maria. Elle comprendrait d’autant moins qu’à l’en croire, un agent de l’urbanisme passe une fois par an au Val de l’Ourthe. « Personne n’a jamais rien dit. Et là, il faudrait partir… Nous payons nos taxes comme tout le monde et les résidents sont domiciliés dans le camp. Ce n’est pas de notre faute ! Beaucoup de gens n’auraient pas les moyens de louer un appartement », enchaîne-t-elle. En attendant, elle gardera sa bonne humeur. « Soleil toute la journée », est-il écrit

sur un mur.

« Parler de départs volontaires est une hypocrisie »

ENTRETIEN

A côté des travailleurs sociaux mandatés par les communes ou les CPAS, d’autres veillent à l’accompagnement des résidents permanents dans les campings. Depuis deux semaines, ils sont en action. Dans le sud de la province de Namur, l’antenne cinacienne du mouvement militant namurois LST (Luttes solidarité travail) est précisément née autour de la problématique de l’habitat permanent. Fabien Lardinois baigne dans l’évolution du plan HP depuis ses débuts.

Quel regard posez-vous sur l’actualisation du plan Habitat Permanent ?

Il y a beaucoup à en dire. Sur la forme, depuis une quinzaine de jours, nous menons différentes actions. Nous sommes par exemple allés manifester au salon des mandataires, à Marche-en-Famenne. Une concertation avec les associations de terrain avait été promise sur l’actualisation du plan HP. Elle n’a pas eu lieu, nous l’attendons. Et nous trouvons que la manière dont l’actualisation est passée au gouvernement wallon, sans réelle discussion avec nous, est assez cavalière. Je parle ici d’associations comme LST, Solidarité nouvelle (NDLR : région de Philippeville et de Charleroi), Droit au logement différent (Mettet-Fosses) ou Miroir vagabond (Marche-en-Famenne, Hotton, Durbuy).

Et sur le fond ?

On vise à interdire les domiciliations en zone inondable. Le danger est que cette disposition soit utilisée par des bourgmestres – et nous ne voulons évidemment pas généraliser – pour écarter des gens qui devront aller voir ailleurs. Il y a aussi cette hypocrisie qui dit que tous les départs ne se feront que sur base volontaire. Or, on sait très bien qu’on ne peut pas vivre et développer des projets dans un contexte aussi incertain.

Selon vous, les solutions préconisées ne sont donc pas les bonnes réponses ?

La vraie question est de savoir comment et pourquoi certaines personnes en sont arrivées à s’installer dans une caravane ou un chalet. Il existe une part importante des résidents qui ne souhaitent pas partir. Ils sont dans un logement qu’ils ont construit. Mais le climat général est incertain. On ressent beaucoup d’inquiétude. Il faut en tout cas être à l’écoute des résidents, savoir ce qu’ils souhaitent. Par exemple, au domaine du Maïeur François à Onhaye, les résidents veulent rester sur place, mais le problème qui se pose est que le camping ne peut pas être placé en zone d’habitat au plan de secteur, parce que trop éloigné des autres habitations. Il faut en tout cas aller vers une plus grande écoute des attentes des résidents, éviter les mesures unilatérales, réfléchir à d’autres formes d’habitat. Un placement en logement social, outre le fait qu’il en manque, est-elle la réponse ? Je n’en suis pas sûr. Il faudrait peut-être se tourner vers l’habitat alternatif.

Les situations peuvent être très différentes d’un camping à l’autre. Y a-t-il une formule miracle ?

Si elle existait, on la connaîtrait depuis longtemps. Nous n’avons pas de recette miracle. La meilleure approche est celle d’une personnalisation de chaque cas. Dans les campings, il y a certaines constantes, comme les problèmes liés au payement des factures collectives pour l’eau et l’électricité. Ou encore des problèmes de mise en conformité pour les zones qui ont été reconverties en habitat. Pour le reste, les situations peuvent effectivement être assez variées. Il faut y mettre les moyens. On a bien trouvé des milliards en peu de temps pour sauver les banques. Des moyens existent, c’est une affaire de priorités politiques. Il faut assurer un meilleur accompagnement pour permettre aux gens de sortir de l’insalubrité et de la copropriété. Tout transformer en dur n’est pas la panacée. Ce qui explique peut-être cette différence de discours est que les responsables parlent de réglementations. Nous, nous parlons du vécu des gens.

Ce que disent des acteurs concernés

Eliane Tillieux (PS)

Ministre de tutelle

« L’habitat permanent est une question qui perdure depuis 20 ans. On ne va pas demain l’éradiquer, l’objectif n’est pas là. Mais il faut éviter qu’il ne devienne une alternative systématique pour ceux qui ne trouvent pas de logement, et tenter d’enrayer la croissance du nombre de résidents. »

Willy Borsus (MR)

Chef de groupe au parlement wallon, bourgmestre de Somme-Leuze

« Il y a des idées intéressantes dans cette actualisation mais certaines me heurtent. Primo, le plan ne prévoit pas de budget. Secundo, l’Aménagement du Territoire n’acceptera quasiment jamais de requalifier des zones de loisirs en zones d’habitat à caractère rural. Tertio, même si les mots sont pudiques, l’option est de vider ces sites. Humainement, juridiquement, et en terme de logements, c’est choquant et c’est une erreur. »

Patrick Dupriez (Écolo) Député wallon

« Nonobstant la pertinence d’un certain nombre de mesures proposées, la vision qui guide le plan HP reste fondamentalement éradicatrice alors que nous savons qu’il n’y a pas aujourd’hui de solution de relogement pour ces personnes qui vivent dans des domaines et qui, le plus souvent, pour différentes raisons, souhaitent y rester. »

Philippe Bontemps (CDH)

Bourgmestre de Durbuy

« Le principe du plan HP est bon. Nous donnons la priorité aux familles précarisées. Le gros problème, c’est que nous manquons de moyens. Ce n’est pas tout de vouloir sortir les gens des campings. On se fixe, en outre, comme objectif, de raser les logements insalubres après. On en est à 50 sur cette législature. »

Françoise Jeanmart (PS)

Bourgmestre de Hotton

« Ce plan donne de bons résultats. Nous avons été confrontés à la fermeture d’un camp et d’un camping et on a dû s’organiser. Cela a permis de créer une dynamique. J’espère que les nouvelles mesures nous permettront de poursuivre le travail. L’accompagnement social est très important. »

Claude Bultot (PS)

Bourgmestre de Hastière

« Dans notre commune, l’habitat permanent concerne 20 % de la population. Ce plan HP, je le vois comme une bonne chose. Mais l’idéal serait de donner les moyens qui vont avec. Je pense au relogement de ces personnes. Dans notre commune, nous sommes dans l’incapacité de leur proposer un nouveau logement. »

Raymond Douniaux (PS)

Bourgmestre de Couvin

« Ces habitats permanents causent de nombreux problèmes. Nous devons sans cesse refuser des domiciliations et parfois cela pose problème. Chaque semaine nous envoyons des dizaines de mises en demeure à ce sujet. Par ailleurs, il y a un problème de sécurité. L’une de ces caravanes est par exemple quasi inaccessible pour le service incendie. »