Les jumelles sans doute tuées

ASSOCIATED PRESS; AFP; SOUMOIS,FREDERIC

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Samedi 12 février 2011

Suisse Une lettre du père laisse peu d’espoir de retrouver les fillettes vivantes

Le père des petites jumelles suisses portées disparues depuis le 30 janvier a écrit une lettre le 3 février « dans laquelle il déclare avoir tué ses deux filles », a annoncé vendredi la police cantonale vaudoise.

Dans cette lettre adressée à sa femme, le père Matthias Kaspar Schepp « déclare avoir tué ses deux filles et se trouver à Cerignola où il va se donner la mort », a précisé la police cantonale. Les enquêteurs suisses sont en sa possession depuis le mardi 8 février dernier, mais son existence n’a pas été divulguée plus tôt « pour respecter l’intimité de la famille, pour des raisons d’enquêtes et en accord avec les autorités judiciaires et policières françaises ».

D’après le quotidien Le Parisien/Aujourd’hui, le père a laissé un testament à son domicile de Saint-Sulpice, en Suisse, qui a été retrouvé par la police après la disparition des jumelles de six ans, déclarée le 30 janvier dernier.

Les enquêteurs n’excluent pas qu’Alessia et Livia soient toujours en vie, malgré l’aveu du père. « Cela reste ses déclarations », a souligné à la TSR le porte-parole de la police cantonale vaudoise Jean-Christophe Sauterel.

Les recherches se concentrent actuellement sur la Corse. Les investigations ont en effet permis d’établir qu’après avoir débarqué à Propriano avec ses filles le mardi 1er février dernier, le père a repris seul un ferry depuis Bastia à 21 heures le ramenant sur Toulon.

Mercredi, le procureur de la République de Marseille, Jacques Dallest, avait ainsi annoncé que l’enquête avait permis d’établir qu’Alessia et Livia se trouvaient bien à bord du « Scandola », un navire effectuant la liaison entre Marseille et Propriano en Corse, le 31 janvier.

Recherches sur internet

Ces derniers jours, les investigations ont visé à établir plus précisément l’emploi du temps du père entre le mardi 1er février, à son arrivée en Corse avec ses filles, jusqu’au jeudi 3 février quand il se trouvait dans la région de Naples, dans un village où il s’était déjà rendu avec son épouse. Il s’est donné la mort dans la soirée, en Italie, en se jetant sous un train à Cerignola, dans les Pouilles.

Matthias Schepp est accusé depuis dix jours par la mère de l’enlèvement d’Alessia et Livia, qui a déposé plainte à Marseille. Le père avait apparemment minutieusement planifié son voyage avec ses filles : l’analyse du disque dur de son ordinateur professionnel a montré qu’il s’était renseigné sur internet sur les armes à feu, divers moyens de se suicider, des techniques d’empoisonnement et les horaires de bateaux reliant Marseille à la Corse.

Un autre drame

Un autre drame a frappé le Nord de la France. Une femme de 27 ans et ses deux filles, âgées de trois et huit ans, ont été retrouvées pendues à leur domicile d’Armentières, près de Lille. La thèse d’un double homicide suivi d’un suicide est privilégiée.

« La majorité des violences proviennent de la famille »

ÉCLAIRAGE

Même si le doute subsiste encore sur la réalité de l’acte commis par le père des enfants, puisque les petites n’ont pas été retrouvées, les interrogations sur le sens d’un tel geste sont nombreuses. Comment peut-on tuer son propre enfant ?

« On ne peut en être sûr, mais l’hypothèse d’un suicide altruiste est la plus probable, vu le sort qu’il s’est réservé ensuite en se jetant sous un train, explique Paul Linkowski, chef de clinique du service psychiatrique de l’hôpital Erasme (ULB). Il s’agit par exemple de mères qui tuent leur enfant avant de se donner la mort. C’est très exceptionnel dans le cas de pères. Dans le cas de ces suicides altruistes, comme on les appelle, on entraîne avec soi dans la mort des personnes très proches afin de leur éviter des souffrances. Soit les souffrances de la survivance, soit parce que ceux qui commettent ces suicides altruistes sont des mélancoliques qui estiment que le monde est infernal et qui veulent ainsi y soustraire leurs enfants. On fait beaucoup de cas des assassinats d’enfants par des tiers, mais la réalité est que les enfants sont la plupart du temps assassinés par des gens de leur famille, des proches. Souvent aussi par la belle-mère ou le beau-père… »

Dans la plupart des « suicides altruistes », l’auteur entraîne son ou ses enfants dans sa propre mort. Ici, les faits auraient eu lieu dans un temps et un endroit éloignés, puisque les petites ne semblent pas avoir quitté la Corse, que leur père a quittée seul. La préméditation est-elle compatible avec un suicide, que l’on imagine plus subit ? « Cela peut être subit comme longuement réfléchi. La personne est dans une dépression profonde, dans un état de mélancolie qui atteint à l’incurie. Elle ne voit plus d’autre possibilité que le suicide, ne voit plus d’autre choix. De son point de vue, c’est un acte d’amour, de sauvegarde de ses enfants. Souvent, d’ailleurs, quand la décision est prise, les gens se sentent mieux jusqu’à l’accomplissement de leur geste », analyse Samuël Leistedt, résident au service de psychiatrie de l’hôpital universitaire Erasme et expert judiciaire.

« C’est une perte radicale de contact avec la réalité. Le dessein de mort peut alors se construire quasi rationnellement, mais il peut aussi se déclencher subitement. On ne le saura jamais ici, puisque la personne s’est suicidée, mais quand l’auteur survit, les experts judiciaires doivent ensuite se pencher sur la nature de l’état mental qui était celui de la personne au moment de son geste et celui dans lequel il est au moment de l’expertise. C’est un collège d’experts qui va faire la part des choses, décider si la personne souffre d’un état mental qui altère sa responsabilité et doit être soigné ou au contraire n’en souffre pas et doit être jugé en justice. Nous disposons d’une série de signes, d’une sémiologie, d’une série de questions qui nous permet de sonder le contact avec la réalité, si la personne est effectivement dépressive ou plutôt maniaque. Vies sociale, professionnelle, familiale doivent être sondées. C’est très complexe. »