Les leçons intimes de Mark Oliver Everett

COLJON,THIERRY

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Mercredi 16 avril 2014

entretien

Mark Oliver Everett, plus connu sous le nom de E., du groupe Eels, publie son onzième album, The Cautionary Tales of Mark Oliver Everett, né d’une rupture. Disque intimiste et personnel, comme pouvait l’être Electro-shock Blues en 1998. Nous avons retrouvé à Londres Mark, toujours aussi barbu mais grisonnant, pour une interview où, sujet du disque oblige, il se confie comme jamais.

Comment allez-vous depuis 1996, la dernière fois que nous nous sommes vus ?

Oh, ça va, il ne m’est pas arrivé grand-chose depuis.

Le dernier album nous rappelle justement les deux premiers d’Eels, « Beautiful Freak » et « Electro-shock blues » qui étaient déjà très personnels…

Je peux y voir un lien dans les thèmes abordés, oui. Ici, c’est la première fois que j’utilise mon vrai nom complet dans un titre. Je peux me le permettre depuis que mon autobiographie a paru.

Vous parlez de « cautionary tales », donc d’avertissements, de leçons. Un conte, c’est aussi quelque chose qui n’est pas réel…

L’expression courante « cautionary tale » concerne une leçon à tirer d’une expérience de vie. C’est dans ce sens-là que je l’utilise. Je préviens de ce qu’il ne faut pas faire. Je dis : ne soyez pas aussi stupide que moi. J’espère que ce disque sera utile.

C’est un peu comme si oncle Mark s’adressait à des jeunes qui n’ont encore rien vécu. Vous n’avez pas peur de vous vieillir sur ce coup-là…

Oui, c’est tout ce que je dis : ne faites pas les mêmes erreurs qu’oncle Mark. Je ne sais pas si c’est de l’humour. Ou alors un petit peu. Ce que je dis est sérieux mais moi je suis drôle, oui.

Vous êtes une fois de plus inspiré par les douleurs de la vie…

Oui, même si ce n’est pas toujours le cas. Mes deux précédents disques, Tomorrow Morning et Wonderful, Glorious, étaient bourrés de chansons rythmées et joyeuses. J’essaie juste de représenter la vie. J’essaie d’être heureux. Je ne dis pas que j’y arrive. Même ici, je fais tout pour positiver. Je termine par « Where I’m Going »…

Où allez-vous, justement ?

Je ne sais pas mais je le sens bien.

Après tous les drames que vous avez vécus, êtes-vous quelqu’un de foncièrement optimiste ou pessimiste ?

Je suis sans doute plus pessimiste de nature mais j’essaie d’être optimiste, d’y croire, d’être courageux.

Utilisez-vous pour ça une aide thérapeutique extérieure ?

Pas pour le moment. J’ai été suivi durant dix ans par un psy. Probablement que je vais devoir recommencer. Je ne dis pas qu’il faut consulter. Ça peut faire très mal.

Ce disque est très intimiste mais ce n’est pas un album réalisé en solitaire pour autant. Votre groupe vous entoure toujours, en plus des cordes…

Le disque a beau sonner différemment, ce sont les mêmes personnes que sur le précédent album. Les orchestrations sont faites par les gars. J’aime de plus en plus les cordes. Le précédent était plus rock, on s’est beaucoup amusés à le faire. On branchait nos guitares et on gardait ce cap spontané. Celui-ci n’est pas aussi fun car l’écriture et la composition se sont étalées sur une plus longue période. Ce n’est jamais facile de faire une musique soft et calme.

Après avoir souffert d’une séparation, volontaire, précisez-vous, vous n’imaginiez pas de ne pas en parler dans ce disque…

Je ne sais pas si c’est une thérapie. Je dirais que c’est une bonne idée pour un album que d’en parler. Ça m’oblige de fait à parler de choses intimes et de mettre mon nom et ma photo sur la pochette, ce qui est assez inconfortable. Mais c’est comme ça. Je ne savais pas comment faire autrement pour rester honnête. C’est une de mes stupides idées : profitez de mes problèmes.

Vous mettre ainsi à nu ne vous fait-il pas un peu peur maintenant que vous avez une certaine notoriété ?

Je me sens deux fois plus vulnérable sur ce disque, c’est vrai. Le disque vinyle sera d’ailleurs transparent. Je ne cache rien.

On a un peu l’impression que vos disques et vos concerts représentent toute votre vie. Vous n’arrêtez jamais…

Oui, c’est vrai. C’est tout à fait ça. C’est d’ailleurs un des problèmes de ma vie. Ça prend tellement d’énergie de faire ce que je fais. Je mets tout dedans. Il ne me reste plus beaucoup de temps pour autre chose.

Est-ce la raison pour laquelle vous avez du mal à construire une relation sentimentale sur le long terme ?

Oui, sans doute. Car personne ne peut se soucier de votre musique autant que vous-même. C’est une vie difficile.

Vous vivez toujours à Los Angeles. Vous avez un homestudio sans doute…

Oui. Je passe mes journées à travailler sur mes disques. Et j’attends qu’ils soient finis pour faire autre chose, aller au restaurant ou au cinéma. Je lis un peu aussi. C’est une vie étrange, je sais, mais c’est ma vie. Je n’ai pas vraiment d’intérêts hors de la musique, c’est moche mais c’est comme ça.

Par contre, votre musique a déjà inspiré plus d’une trentaine de films. Est-ce une affaire d’éditeur ou êtes-vous vous-même impliqué ?

C’est juste arrivé comme ça. C’est bizarre mais j’ai beaucoup de fans qui font des films. Parfois, ils utilisent mes chansons existantes, parfois il m’arrive de composer pour un film bien précis. Ça m’amuse de voir ce qu’une compagnie peut faire avec ma musique.

Vous produisez maintenant vous-même vos disques sur le label E Works. Pourquoi ?

J’ai fait cinq albums avec Dreamworks qui a ensuite été vendu. Plutôt que d’attendre qu’une grosse compagnie s’intéresse à moi, j’ai préféré le faire moi-même. Je travaille encore à l’occasion avec Vagrant Records, ça dépend. Aujourd’hui, en tant qu’artiste, vous êtes forcé de tenir compte du business et de vous y intéresser.

Cela vous donne une liberté artistique vous permettant de publier de nombreux albums, avec une belle régularité…

Ça reste dur, surtout aux Etats-Unis où on n’est pas supposé publier un album par an. Mais la date de parution d’un disque ne signifie rien. J’ai déjà réalisé trois disques en une année, avec des publications étalées. Celui-ci, il en existait une première version il y a quelques années. Certaines des chansons datent d’avant Wonderful, Glorious. La moitié, je dirais. J’avais arrêté d’y travailler pour partir en tournée et aussi parce que j’y blâmais plus les autres que moi-même. Là, maintenant, j’ai un peu de mal à écouter le disque, il me met mal à l’aise. On verra sur scène comment faire…

Vous aimez tourner…

Au début, quand j’étais plus jeune, j’adorais ça. Après, ça devient plus compliqué. Heureusement que les gens qui m’entourent sont très chouettes. On ignore trop souvent le rôle très important des membres du groupe. Ils m’apportent des tonnes d’idées. La plupart des chansons, ici, ont été écrites avec différentes personnes, ainsi que les orchestrations.

Comment ça se passe pour vous aux États-Unis ?

Le marché est déprimé. Nous traversons une période assez triste. J’ai l’impression que c’est fini aux Etats-Unis, que la musique ne joue plus un rôle si important. Exceptés les trucs genre Katy Perry bien sûr, pour des gens qui n’aiment pas la musique. C’est ça ou rien en Amérique. Je ne dirais pas que ma musique est européenne pour autant. Ma musique est américaine, je pense, mais l’Europe y est plus sensible, comme pour beaucoup de mes collègues américains d’ailleurs.

N’imaginez-vous pas de quitter L.A. pour vivre en Europe ?

J’y ai déjà pensé, je vis à L.A. depuis tellement longtemps. Le changement me ferait peut-être du bien. Quand je viens en Europe, j’essaie de passer un peu de temps à faire du tourisme. Je me promène… Peut-être qu’un jour je m’installerai à Bruxelles si je rencontre une belle jeune fille belge. Vous pouvez faire passer le mot.

Vous n’avez pas d’enfants. Question de liberté ?

Je ne sais pas. Tout ne dépend pas que de moi. Mais je n’ai rien contre en tout cas. Pour ça, je suis optimiste, tout peut encore m’arriver. Je suis quelqu’un de solitaire mais je me soigne. Ma musique rend ma vie très déséquilibrée, j’avoue. Elle me rend très seul. Avec le recul, je ne sais pas si j’ai la belle vie.

Les artistes ont souvent en commun d’être très égocentriques, de ne vivre que pour leur art…

Oui, ça me décrit bien. C’est ce dont parle le disque d’ailleurs.

Écoutez-vous beaucoup de musique ?

Non car je passe beaucoup de temps à travailler sur la mienne et le reste du temps, je me repose.

Eels sera au festival Rock Werchter le vendredi 4 juillet ainsi qu’au Rivierenhof de Deurne les 20 et 21 juillet.