Les millions flambent en nanosecondes

JENNOTTE,ALAIN

Page 24

Samedi 9 février 2013

Technologie « 6 », le premier livre en français sur les dessous du trading à haute fréquence

Wall Street ? Rien de plus qu’une façade en trompe-l’œil pour les marchés. Car le cœur de la finance s’est désormais déplacé à une cinquantaine de kilomètres, dans le New Jersey. C’est là que dans d’immenses entrepôts glacials, transformés en data centers, les opérateurs financiers s’affrontent à coup d’algorithmes sophistiqués, réagissant en quelques fractions de seconde aux décisions de l’adversaire. Leurs noms, Shark, Blast ou Razor.

Ou encore Sniper, un algorithme particulièrement patient et obtus, qui attend son heure pour frapper. C’est par ses « yeux » que l’auteur de 6 nous fait découvrir l’univers du trading à haute fréquence, où les machines analysent les cotations avant de détecter puis d’exploiter des opportunités de transactions en quelques millionièmes de secondes. Une planète financière délirante où l’homme est totalement largué.

Cette volonté de remplacer l’intermédiaire humain ne date pas d’hier. Dès le XIXe siècle, on confie aux machines la mission de suppléer aux lenteurs des traders. Les premiers « stock tickers », banalisés depuis par les écrans de Bloomberg, datent de 1867. A l’époque, ce sont des bandelettes de papier couvertes d’informations financières qu’ils crachaient, entraînant avec elles, les premières fraudes reposant sur des machines.

Au fil des pages, 6 permet de découvrir un monde peuplé de personnages fascinants. Avec ses couples inattendus. Ainsi, l’un des plus célèbres brigands des marchés américains, Sheldon Maschler, qui ne s’est jamais caché de mettre à profit toutes les zones grises du système pour s’enrichir, fut longtemps associé à l’un des plus géniaux informaticiens du monde de la finance, Josh Levine, épris de transparence au point de partager le code informatique de ses créations avec ses concurrents pour assurer plus d’équité entre opérateurs. Avec leur compagnie, Datek et une poignée d’algorithmes performants, ils allaient, dès 1991, s’attaquer au Nasdaq et amasser des profits gigantesques.

Dans cet univers hallucinant, où tous les coups sont permis, les technologies s’entrechoquent. Avec le « quote stuffing » ou bourrage d’ordres, notamment. On envoie un gros volume d’ordres que l’on annule une fraction de seconde plus tard, pour tenter de déstabiliser les algorithmes concurrents qui vont perdre du temps à analyser l’opération.

Quand il ne s’agit pas d’éliminer purement et simplement l’adversaire. C’est ce qui attendait la plateforme Bats, le jour de son introduction en Bourse. Sa capitalisation est passée de 91 millions de dollars à… 0, en 900 millisecondes.

6 vient judicieusement combler un vide. Il n’existait encore rien en français sur l’univers du trading à haute fréquence. Ce petit ouvrage composé comme un thriller lève un coin du voile sur la réalité électronique des marchés financiers.

Durant tout le mois de février, une expo aura lieu à la librairie Ptyx, à Ixelles, avec des visualisations des activités des algorithmes financiers.

Alexandre Laumonier

« À cette vitesse, l’être humain ne peut plus rien contrôler »

Jusqu’il y a peu, Alexandre Laumonier, l’auteur de 6, ne s’était jamais intéressé aux marchés financiers. Cet anthropologue de formation s’intéresse à la façon dont on classe et manipule les données. Et puis, il a croisé sur son chemin les monstrueux réservoirs d’informations boursières.

Qu’est-ce qui vous a conduit au trading à haute fréquence ?

Mon domaine de recherche, ce sont les tables de connaissance. Cela va des classifications botaniques aux planches d’anatomie en passant par les tables de logarithmes. Tout ce qui permet de retenir et classifier des informations. C’est un domaine encore mal exploré mais très riche. On peut même retrouver au XVIIe siècle l’ancêtre des data centers. Et c’est ainsi que j’ai découvert les marchés financiers, où il est indispensable d’analyser une gigantesque masse d’informations avant de prendre des décisions. Le trading à haute fréquence, c’est le summum de l’analyse de données.

Vous illustrez l’illusion de voir les machines supprimer toutes les « imperfections » humaines, comme la lenteur ou les erreurs…

Les algorithmes, ce sont des êtres humains qui les ont codés. Et ce qui était censé apporter plus de transparence s’est révélé, à l’usage, comme un moyen d’échapper plus sûrement encore à toute forme de contrôle. Mon point d’accroche, c’est le rapport entre l’homme et la machine. L’un ne va pas sans l’autre.

Contrôler le trading à haute fréquence, c’est une utopie ?

À cette vitesse, l’être humain ne peut plus rien contrôler. La seule solution serait de créer des machines pour contrôler d’autres machines.

Il n’y aurait donc aucune possibilité de mettre des garde-fous ?

Certains voudraient limiter les vitesses. Je suis dubitatif. On ne revient jamais en arrière par rapport aux potentialités technologiques. Il serait plus réaliste de fortement taxer les techniques d’annulation d’ordres qui déstabilisent le marché. Ne perdons pas de vue que les gains sur les opérations à haute fréquence sont de l’ordre du centime par opération.