Les nouveaux horizons de Carmeuse

MUNSTER,JEAN-FRANCOIS

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Vendredi 18 juin 2010

Matières premières Le géant wallon de la chaux fête ses 150 ans

entretien

C’est une particularité peu connue de notre économie belge. On y trouve les deux principaux producteurs mondiaux de chaux : Carmeuse et Lhoist. Deux entreprises familiales wallonnes présentes dans le monde entier mais qui cultivent une légendaire discrétion. Cette année, Carmeuse fête ses 150 ans d’existence. Basée à Seilles (Huy), l’entreprise emploie 4.500 personnes dans le monde et a réalisé en 2009 un chiffre d’affaires de 950 millions d’euros. Elle possède 90 sites de productions en Belgique, Turquie, Etats-Unis, Canada, Italie, France et dans toute l’Europe de l’est. La société est aujourd’hui dirigée par un représentant de la cinquième génération des Collinet : Rodolphe.

Le développement de votre industrie de la chaux a longtemps été lié à celui de la sidérurgie, grosse consommatrice de chaux. Êtes-vous toujours aussi dépendant de cette industrie ?

Non. La part du secteur sidérurgique ne représente plus que 35 % de notre chiffre d’affaires. A côté de ce secteur et de celui de la construction qui constituent historiquement les deux principaux débouchés de la chaux, de nouveaux marchés sont apparus. Aujourd’hui, le secteur de l’environnement (traitement des fumées et des eaux usées…) est devenu notre deuxième client, représentant 25 à 30 % de nos ventes. C’est plus que la construction (20 %). La chaux est un produit très méconnu mais qui est présent dans tous les objets du quotidien. On en retrouve dans les routes, les caoutchoucs, le dentifrice, le sucre, le lait pour bébé, les poulets… Une feuille de papier peut contenir jusqu’à 30 % de chaux.

2009 a été une année très difficile. Comment avez-vous réagi ?

Nos clients sidérurgistes ont beaucoup souffert. Nous avons donc vu nos commandes s’effondrer à partir de la fin octobre 2008 et cela a duré jusqu’à la fin du deuxième trimestre 2009. Nous avons fait le gros dos. Nous avons arrêté les outils les moins performants et supprimé 400 à 500 emplois dans le monde, soit 10 % de nos effectifs. Cela s’est principalement passé aux Etats-Unis, en Turquie, en Slovaquie. En Belgique, nous avons pu éviter les licenciements dans notre personnel parce que nous utilisions beaucoup d’intérimaires.

Sentez-vous une reprise ?

On commence à remonter la pente mais on est toujours bien loin des niveaux d’avant crise. Je constate que la situation reste difficile dans la sidérurgie. ArcelorMittal vient encore d’annoncer la fermeture de trois hauts fourneaux en Europe. Carsid reste à l’arrêt… Dans la construction, je pense que 2010 sera plus dure encore que 2009. Il y a toujours un temps de décalage dans ce secteur. Heureusement, il nous reste le secteur de l’environnement, relativement stable. 2010 sera meilleure que 2009, mais ce ne sera pas un grand cru.

La production de la chaux est un métier confortable par rapport à d’autres. C’est un produit qui ne se déplace pas facilement. Vous n’avez pas à craindre la concurrence étrangère…

C’est vrai, sauf si l’Europe se met à taxer le CO2 et que les autres régions du monde ne suivent pas. Une tonne de chaux coûte entre 70 et 100 euros. Or produire cette tonne occasionne de façon naturelle l’émission d’une tonne de CO2. Si cette tonne de CO2 est taxée à 30 euros, on peut craindre que des importations viennent nous concurrencer.

Quelles sont vos ambitions ?

Nous avons deux grands pôles d’activité actuellement : l’Europe et les Etats-Unis. Nous voudrions aujourd’hui trouver une troisième zone pour assurer notre développement futur. Il reste des opportunités à saisir sur nos deux principaux marchés mais il est clair que la croissance est avant tout à saisir dans les pays émergents où les besoins seront énormes. Un plan stratégique est en cours de réalisation.

Vous pensez à quels pays en particulier. La Chine ?

C’est le plus gros marché au monde pour la chaux puisque c’est le plus gros consommateur d’acier. Mais je préfère ne pas faire d’autres commentaires sur les pays où nous pourrions nous étendre.

A la lecture du livre sur les 150 ans de Carmeuse, on apprend que Lhoist a tenté de racheter Carmeuse en 1984. Deux leaders mondiaux de la chaux en Belgique, c’est beaucoup. Une fusion semble avoir du sens…

Nous connaissons mal Lhoist car ils sont très discrets. Je ne pense pas que ce serait souhaitable pour le marché d’avoir un joueur aussi important. Il faut une émulation. Et puis chacun a ses positions. Ils sont leaders en Belgique. Nous, aux Etats-Unis… Il ne faut pas toujours raisonner en terme de taille. Il n’y a pas de synergies entre les sites. La production de chaux est une activité très locale. Je ne considère par Carmeuse comme une multinationale mais comme un réseau de PME. Il n’y a pas de Belges dans notre management aux Etats-Unis ou en Turquie. Que des locaux.

En 2008, vous avez réalisé la plus grosse acquisition de votre histoire : l’américain Oglebay Norton pour 600 millions d’euros. Une augmentation de capital a été nécessaire. Comment se répartit aujourd’hui le capital ?

La part de nos partenaires financiers a augmenté. Cobepa et affiliés (notamment la famille de Spoelberch, actionnaire d’AB – Inbev) sont passés de 20 à 25 %. La famille Collinet étendue à tous les cousins, possède 60 %. Le reste est aux mains de sociétés amies avec qui nous avons fait des transactions par le passé.

Une entrée en Bourse est-elle envisageable ?

Ce n’est pas vraiment le bon moment… Au-delà de ça, je pense que l’entreprise est difficilement compatible avec la Bourse car le métier est difficile à expliquer. Nous sommes présents dans tellement de secteurs différents alors que les marchés financiers, eux, aiment vous mettre dans des cases bien précises.

Et puis, de par la nature de notre métier – l’exploitation de carrières – nous sommes sur des cycles longs alors que le rythme de la Bourse, c’est le court terme.

Une épopée industrielle A l’occasion des 150 ans de Carmeuse, la famille Collinet a confié à Michel

Une épopée industrielle

A l’occasion des 150 ans de Carmeuse, la famille Collinet a confié à Michel Dumoulin, professeur d’histoire contemporaine à l’UCL et à Jacques Vandenbroucke, licencié en histoire, le soin de rédiger l’histoire de la société (Par l’effort et par le feu, éd. Fonds Mercator). Une gageure car toutes les archives ont brûlé dans les années 50. L’aventure Carmeuse débute en 1860 dans une carrière d’Ampsin, en bord de la Meuse. Elle tombera plus tard dans l’escarcelle de l’avocat et homme politique catholique Léon Collinet qui s’intéresse de près à ce secteur. Lui et ses descendants vont racheter les carriers indépendants de la région pour constituer le groupe. Jusqu’à la seconde guerre mondiale, le métier évolue peu. Les pierres sont cassées au maillet. La guerre constitue une charnière. Durant les 30 années qui suivent, des progrès technologiques énormes sont réalisés pour améliorer la productivité, la qualité… Les casseurs de pierre disparaissent. La crise pétrolière de 70 marquera un temps d’arrêt pour Carmeuse qui pense même à l’époque se réorienter vers la culture du chicon (!). L’entreprise choisira à la place de s’étendre à l’étranger. La conquête des Etats-Unis commence. Suivront le Canada, le Mexique, la Turquie… Une épopée industrielle trop méconnue.