Les opposants à Kadhafi continuent le combat

MINOUI,DELPHINE; LEMINE OULD M. SALEM; DE BOURBON,TRISTAN; LABAKI,MAROUN; REGNIER,PHILIPPE; NERBOLLIER,DELPHINE

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Samedi 5 mars 2011

Libye Violentes altercations entre rebelles et forces pro-gouvernementales sur la place Verte, en plein centre-ville de Tripoli

Tripoli

De notre envoyée spéciale

Surréaliste. Assises en rang d’oignons dans une salle de cours, une vingtaine d’adolescentes s’adonnent à un cours d’accordéon. « Les écoles sont ouvertes, la vie continue, il n’y a pas d’attaques contre la population. N’écoutez pas les chaînes étrangères, elles ne font que vous mentir ! », raconte l’une d’elles, un micro sous la bouche. Le reportage, diffusé hier après-midi, sur la télévision nationale libyenne omet sciemment d’évoquer ces nouvelles manifestations, violemment réprimées à coups de matraque et de gaz lacrymogène, à la sortie de la prière du vendredi.

« Il n’y aura pas de démocratie sans notre leader », promettaient depuis plusieurs jours des panneaux publicitaires qui ornent les carrefours de Tripoli. La démocratie version Kadhafi a pourtant une étrange couleur. Depuis jeudi, des tanks ont été déployés tous les dix mètres sur l’autoroute principale qui mène vers la capitale. Le réseau internet est littéralement bloqué dans la partie nord-ouest du pays. L’accès aux principales chaînes satellitaires en arabe, Al Jazira et Al Arabiya, est, lui, complètement brouillé. Quant à la centaine de journalistes actuellement présents à Tripoli, encombrants témoins d’une répression sans faille contre toute nouvelle tentative d’insurrection, ils ont été assignés à résidence dans leurs hôtels tout au long de la journée de vendredi.

« En finir avec Kadhafi »

Plusieurs témoins, contactés par téléphone par Le Soir, racontent avoir assisté à de violentes altercations entre dissidents et forces pro-Kadhafi sur la place Verte, en plein centre-ville. Dans le quartier de Tajoura, un des bastions de la résistance, une centaine de manifestants ont rapidement été dispersés, après avoir brûlé le drapeau libyen. « A Tripoli, la peur tenaille les habitants », reconnaît Faiza Ali, une habitante de Benghazi, ville « libérée » de l’est du pays, qui peut désormais parler librement. A l’autre bout du fil, elle nous raconte les acrobaties dont elle doit faire preuve dès qu’elle contacte ses proches, qui vivent dans la capitale, et qu’elle n’a pas revus depuis le début de la révolte, le 17 février. « Ils me disent que tout va bien, que le guide se porte bien, qu’ils lui souhaitent longue vie, et puis ils prétendent qu’ils sont très occupés », dit-elle. « Il suffit de dire un mot de travers au téléphone, et vous risquez votre vie », poursuit Faiza Ali.

Elle en sait quelque chose. Il y a quelques jours, des hommes en civil ont fait irruption chez des amis à elle. Ils y ont attaché la mère à sa chaise, devant ses enfants, avant d’embarquer le père. Motif : il avait osé critiquer Kadhafi au téléphone. Depuis, elle est sans nouvelles d’eux.

A Zaouia, située à trente kilomètres à l’ouest de la capitale, le mur de la peur semble, lui, tombé pour de bon. Il y a une semaine, l’opposition s’y est emparée du centre-ville. Depuis avant-hier soir, 23 heures, une nouvelle lutte sans répit y oppose les rebelles aux militaires et mercenaires de Kadhafi. « Ça tire de partout. L’armée cherche à reprendre le contrôle de la ville. Mais l’opposition résiste », confie Hamed Madha, un ingénieur qui travaille dans la grande raffinerie de pétrole de cette ville stratégique. En fin de journée, la télévision nationale annonçait que les autorités avaient regagné le contrôle de Zaouia. Mais selon Saber el Korhali, un journaliste libyen présent sur les lieux, « les opposants continuent à tenir certaines positions, ils ont même saisi des tanks de l’armée, et la bataille se poursuit férocement ». Mais que cherchent ces jeunes sans leader, qui n’affichent aucun programme politique concret ? « Ces gens-là se sentent inspirés par la victoire des opposants, à l’est du pays. Ils veulent en finir avec Kadhafi. Aujourd’hui, c’est tout ce qui compte pour eux ! », affirme Saber el Korhali.

L’Angleterre secouée par ses liens avec le tyran

LONDRES

De NOTRE CORRESPONDANT

La volte-face des gouvernements occidentaux face au régime de Mouammar Kadhafi vient de faire une étonnante victime : Howard Davies, le directeur de la très prestigieuse London School of Economics. Huit ans après sa prise de fonction, l’économiste et ancien directeur de l’autorité de régulation des services financiers britanniques a démissionné jeudi soir en raison de sa trop grande proximité avec le dictateur libyen.

Tripoli avait signé avec l’université anglaise un contrat pour la formation pendant cinq ans des élites libyennes contre le paiement de 2,2 millions de livres sterling (2,5 millions d’euros). Un million et demi avait déjà été versé.

Une fondation caritative gérée par Saïf Kadhafi, le fils du colonel, lui avait également attribué 300.000 livres sterling sur un total promis de 1,5 million afin de monter un programme d’études sur l’Afrique du Nord. Celui-ci a été fermé cette semaine par l’université. Enfin, les séjours en Libye de plusieurs de ses professeurs ont été réglés par des associations caritatives de la famille Kadhafi et l’université a reçu 50.000 dollars en 2007 après que Howard Davies eut conseillé le fonds souverain libyen sur sa stratégie.

L’embarras de LSE ne s’arrête pas là. Saïf Kadhafi a en effet effectué ses études universitaires en son sein. Diplômé en philosophie, politique et valeur sociale en 2003, il y a aussi réalisé un doctorat en 2008. Or, des plaintes déposées contre lui l’accusent d’avoir utilisé un nègre pour rédiger sa thèse et d’avoir plagié les travaux d’autres étudiants.

Par ailleurs, avant sa participation à une conférence à la LSE en mai dernier, le fils Kadhafi avait été présenté par l’un des professeurs comme « quelqu’un qui place la démocratie, la société civile et les profondes valeurs libérales à la base de son inspiration… »

La LSE n’est pourtant pas la seule institution britannique liée de près aux activités des autorités libyennes. Une dépêche diplomatique américaine dévoilée par le site internet WikiLeaks précise que le gouvernement britannique avait directement organisé la venue de 400 Libyens sur son sol.

De nombreuses universités britanniques auraient pris part à ces séances de formation.

Sur la route du retour, vers le Bangladesh

Ras Djir, Zarzis (Tunisie)

De notre envoyé spécial

Des draps ont été tendus entre les arbres. En dessous, des cartons étalés par terre. A l’entrée, une pancarte appelle à l’aide.

Aux abords du camp de transit de la Choucha, non loin du poste frontière de Ras Djir, où l’armée tunisienne accueille les étrangers fuyant les troubles en Libye, ils étaient des milliers de migrants, en majorité des Bangladeshis à être, faute de place, contraints vendredi à confectionner eux-mêmes leur propre abri.

« Il faut nous aider », supplie Hamza, un jeune de 25 ans, ouvrier du bâtiment, qui travaillait dans la région de Tripoli pour le compte d’une compagnie de construction chinoise.

S’il gagnait bien sa vie en Libye, Hamza voudrait rentrer chez lui. « Je ne reviendrai plus jamais dans ce pays. Cela fait quatre ans que je travaille là-bas et, aujourd’hui, je n’ai rien. Même pas de quoi me payer une cigarette. Tout ce que j’ai gagné, les Libyens me l’ont pris. Si ce n’était pas des civils, c’était des militaires ou des policiers. Même mon téléphone portable, ils l’ont pris. Je ne suis pas le seul, ils le font à tout le monde », se plaint-il.

Hamza ne devait pourtant pas se retrouver en Tunisie. « Au début, j’ai essayé de partir par avion, à partir de Tripoli, mais je n’ai pas eu de place. Pourtant j’ai attendu une semaine à l’aéroport », explique-t-il.

Attendre ? Hamza doit encore le faire au camp de la Choucha. Comme des milliers d’autres migrants, Hamza n’a pas de quoi se payer un voyage vers son pays. Son gouvernement non plus n’a pas les moyens de le rapatrier. Son seul espoir est donc ce vaste plan d’évacuation que la communauté internationale vient de lancer au profit des migrants réfugiés en Tunisie. Essentiellement européen, ce plan d’évacuation international a été inauguré jeudi par un premier vol à partir de l’aéroport de Djerba-Zarzis vers l’Egypte. A son bord, près de 200 migrants. Hier vendredi, ils étaient au moins 2.000 Egyptiens à avoir regagné leur pays.

Flot tari

Ce week-end, des bateaux devaient aussi commencer à évacuer des étrangers. Parmi eux, le porte-hélicoptères français le Mistral. Quelque 800 Egyptiens devraient y être rapatriés vers Alexandrie.

Selon le ministre allemand des Affaires étrangères, Guido Westerwelle, Berlin a aussi décidé l’envoi de trois navires militaires.

Cela dit, le flot de réfugiés fuyant la Libye s’est relativement tari à cette frontière, les forces fidèles à Kadhafi, lourdement armées, semant la violence et la peur aux confins du pays, s’inquiétait vendredi le Haut-commissariat aux réfugiés des Nations unies.

Cette semaine, environ 12.000 personnes ont franchi la frontière tunisienne chaque jour, selon Monji Slim, du Croissant-Rouge tunisien.

« Le plus gros problème, c’est la logistique. Où mettre les gens, où installer les camps et aussi les préoccupations médicales, dit-il. On a vu apparaître des maladies de peau et quinze cas d’infections oculaires. »

En Libye, ils sont des dizaines de milliers massés près des frontières, dans des camps, ou en train d’attendre une évacuation ou un passage sûr, malgré le froid, le manque d’eau et de nourriture et les dangers divers.

La Turquie n’est pas le modèle qu’on dit

Méditerranée Journalistes arrêtés ou intimidés

Istanbul

De notre correspondante

En ce vendredi matin venteux, Senay Lalehan, journaliste au sein du service audiovisuel public turc, a l’esprit sombre. « Je m’inquiète pour ma profession. La censure est très présente dans notre métier et se transforme en autocensure. Des raisons insensées sont inventées pour incarcérer des journalistes opposés au gouvernement ou à ses cercles proches. » Senay Lalehan faisait partie des deux mille personnes venues défiler hier à Istanbul pour dénoncer l’arrestation, jeudi 3 mars, de dix journalistes soupçonnés de liens avec le réseau Ergenekon et avec une série de tentatives de renversement du gouvernement islamo-conservateur de Recep Tayyip Erdogan.

Lancée en 2007, cette affaire Ergenekon a jusqu’à présent entraîné l’arrestation de près de 400 personnes dont de très nombreux militaires. Or, ces dernières semaines, les arrestations visent presque uniquement des journalistes et confortent la thèse d’un « règlement de compte » du parti au pouvoir envers l’opposition. Après des semaines de tension, l’arrestation, jeudi, de deux reporters d’investigation, Ahmet Sik et Nedim Sener, respectés pour leur travail en lien avec ce réseau Ergenekon, a donc jeté une partie de leurs collègues dans la rue.

« Comment peut-on accuser un journaliste qui a lutté contre Ergenekon d’appartenir lui-même à ce réseau ? », se demande Ertugrul Mavioglu, coauteur avec Ahmet Sik d’un ouvrage sur ce réseau ultranationaliste. En 2007, Ahmet Sik avait en effet aidé à la révélation de ce réseau Ergenekon en publiant des carnets secrets de généraux de l’armée. Ce scoop avait entraîné la fermeture de son magazine, Nokta. Cette fois, d’après son avocat, il aurait été arrêté pour un ouvrage en cours d’écriture détaillant les liens entre la confrérie religieuse de Fetullah Gulen et la police.

USA et UE critiques

Si les autorités turques ont refusé de commenter le dossier, le Premier ministre Erdogan, dont le pays est montré en modèle par les Occidentaux depuis le début des révoltes arabes, a récemment jugé que la liberté de la presse était « mieux respectée en Turquie qu’aux Etats-Unis », même si 60 journalistes sont actuellement emprisonnés et 4.000 poursuivis par la justice.

Ces arrestations de journalistes ont été critiquées par les Etats-Unis et par la Commission européenne, qui a officiellement réagi jeudi soir. Hier, une porte-parole de la Commission a dénoncé « la poursuite des intimidations » contre la presse en Turquie, tout en soulignant que « l’exemple turc de vivre-ensemble culturel et religieux peut être intéressant par rapport aux soulèvements » dans le monde arabe.

Le pont aérien mis en place par l’UE

La Belgique envoie son Airbus A330 en Tunisie

Le gouvernement belge a décidé, vendredi, de dépêcher l’Airbus A330 de la Défense en Tunisie pour participer au pont aérien mis en place par l’Union européenne. Ce pont aérien, pour l’essentiel au départ de Djerba, dont l’aéroport arrive à saturation, doit rapatrier chez eux des dizaines de milliers d’étrangers non européens ayant fui la Libye par l’ouest. Il s’agit principalement d’Egyptiens. Des navettes maritimes sont également sur le point d’être lancées.

Selon la Commission européenne, quelque 180.000 personnes, pas de nationalité libyenne, ont fui la Libye depuis le début de la révolte, surtout vers l’ouest. A la frontière avec la Tunisie, le flot représentait, jeudi, environ 1.000 personnes par heure. Par ailleurs, plus de 1.300 ressortissants de l’UE sont encore en Libye, mais seuls 200 sont candidats au départ.

La commissaire européenne Kristalina Georgieva, qui était sur place jeudi, où elle avait annoncé le triplement de l’aide financière de l’UE, à 30 millions d’euros, a demandé hier à la Libye de laisser entrer les humanitaires sur son territoire. Elle s’est dite « de plus en plus inquiète » de la situation.

Dans sa lettre d’invitation au sommet européen du 11 mars, rendue publique hier, Herman Van Rompuy annonce qu’il voudra qu’y soient évoqués notamment « les défis posés à l’UE par la migration irrégulière ». Telle est la toile de fond ! )

YEMEN : LA RÉBELLION ZAÏDITE prend parti

Au moins quatre manifestants ont été tués par des tirs de soldats sur des manifestants dans la localité de Semla, à 170 km au nord de Sanaa. La rébellion des zaïdites – les adeptes d’une branche du chiisme –, implantée dans le Nord, a par ailleurs rejoint le mouvement de protestation contre le président Saleh.

A Sanaa, devant l’université, épicentre de la contestation, des centaines de milliers de personnes ont participé à la prière hebdomadaire.

ÉGYPTE : LES PROMESSES D’Essam charaf

Le nouveau Premier ministre égyptien Essam Charaf s’est adressé vendredi à des milliers de personnes rassemblées sur l’emblématique place Tahrir au Caire, en s’engageant à satisfaire les demandes populaires pour un changement démocratique. « Je suis ici parce que je tire ma légitimité de vous, je ne vous décevrai pas », a-t-il lancé à la foule. Le référendum sur les amendements à la Constitution a par ailleurs été fixé au 19 mars prochain.

JORdANIE : L’appel aux réformes des islamistes

Des milliers de Jordaniens ont manifesté vendredi pour des « réformes du régime » à l’appel des islamistes, qui ont menacé de faire monter les enchères au lendemain du rejet par le Premier ministre de l’option d’une monarchie constitutionnelle. « Nous voulons une nouvelle loi électorale dans un délai rapide », ont notamment scandé les quelque 10.000 manifestants, qui avaient répondu à l’appel au rassemblement des Frères musulmans, à Amman.

où va l’argent du pétrole ?

Un gel des paiements

Vingt-huit multinationales du pétrole, des infrastructures et de la chimie présentes en Libye sont pressées de couper « immédiatement » les ponts avec Tripoli. « Ces entreprises ont des relations commerciales avec la Libye et, par conséquent, le régime Kadhafi qui exerçait un contrôle absolu sur l’économie », souligne la Confédération syndicale internationale qui a écrit à ces entreprises, parmi laquelle la franco-belge Total (dont le premier actionnaire est le groupe d’Albert Frère). Ces multinationales, poursuivent les syndicats, « devraient immédiatement suspendre tout paiement de quelque nature que ce soit aux autorités actuellement en place à Tripoli (…) jusqu’à l’arrivée au pouvoir d’un gouvernement démocratique respectueux des droits de l’homme. » Les syndicats s’inquiètent aussi de la sécurité des travailleurs de ces entreprises. (Ph.R.)