Les paradis...fiscaux POINT DE VUE La grande lessive Au nom de tous les biens Depuis le 11 septembre, chacun s'interroge. Comment parvenir à traquer l'argent terroriste à travers la passoire des paradis fiscaux? Samoa, la chrétienne Jersey, la discrète Vanuatu, la paradisiaque Les clés du paradis

VANESSE,MARC; ROZEN,MARC

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Vendredi 9 novembre 2001

POINT DE VUE La grande lessive

Bahamas, Samoa, Cayman, Vanuatu... La seule évocation de ces destinations paradisiaques berce nos imaginations d'une brise tropicale, caresse notre puissance d'évocation d'une onde cristalline, l'esprit soudainement déposé sur une plage de rêve. Disséminés sur un océan de bonheur, ces confettis égarés du carnaval géographique affichent pourtant une fausse indolence.

Profitant de leur solitude pour travailler en toute discrétion, ces coins de paradis sont surtout devenus le royaume privilégié de réfugiés peu ordinaires, prioritairement attirés par une qualité bien éloignée des vantardises touristiques habituelles: l'extraterritorialité. Parce qu'ils permettent aux détenteurs de gros capitaux de laver leur linge sale en famille, ces paradis fiscaux alimentent la plus grande hypocrisie du capitalisme moderne en jouant les parfaits funambules sur le fil tressé par la cacophonie des règles du droit international.

Globe-trotter des circuits financiers, Marc Rozen s'est introduit dans ces citadelles financières pour tenter d'en prendre le pouls, d'en comprendre la logique, d'en saisir le cynisme. A l'heure où l'on tente de détruire les circuits de blanchiment de l'argent du terrorisme, à l'heure où l'on tente de contrecarrer les énormes flux financiers générés par le trafic de drogue, la passoire des paradis fiscaux pourrait prêter à rire. Pensés, imaginés, entretenus dans l'unique but de servir le profit maximal, leur simple existence confirme leur invincibilité.

Marc Vanesse

Au nom de tous les biens Depuis le 11 septembre, chacun s'interroge. Comment parvenir à traquer l'argent terroriste à travers la passoire des paradis fiscaux? par Marc Rozen

P our éviter les disputes autant que par ambition, je me borne à cocher des cases sur les formulaires officiels de contrôle. La quarantaine, un visage de gamin qui n'a l'air de rien, notre interlocuteur nous demande de ne pas sortir un bloc-note au bar au cas où un collègue l'apercevrait dans ce pub bondé de Jersey. A l'évidence, la traque à l'argent du terrorisme a mis sens dessus dessous la principale place financière des îles anglo-normandes. Le rapport dévastateur de la mission parlementaire française sur le blanchiment des capitaux en Europe trouve un écho favorable auprès de ce «compliance officer» (déontologue) chargé du respect des règles de bonne conduite financière dans l'une des cent banques de l'île.

Dès qu'il subodore une transaction tordue, il alerte ses supérieurs. La majorité des financiers obtempèrent à ses injonctions en exigeant un supplément d'information au nouveau client qui généralement... disparaît sans laisser de traces. Mais, en coulisse, certains gestionnaires de patrimoine font la sourde oreille, surtout quand il s'agit d'un client important et régulier. A l'écouter, pour gonfler leurs primes de fin d'année, les banquiers de cette institution ayant pignon sur rue à Saint-Hélier font du «chiffre» par le truchement de montages en forme de trusts dont le bénéficiaire est anonyme, de sociétés non résidentes, de petits fonds spéculatifs.

Ces pommes pourries ne se préoccupent guère de l'origine des fonds déposés, tonne, amer, l'opérateur dans une gesticulation qui étonne chez cet Anglais installé depuis des lustres dans les îles anglo-normandes, à quelques encablures de Cherbourg. Alors que les grandes firmes de la City ou de Wall Street disposent en général d'un bataillon d'«incorruptibles» de la vérification éthique pour faire barrage au blanchiment, son équipe ne comporte qu'une poignée de contrôleurs. La paie est bonne, la qualité de vie excellente. Pour rien au monde, il n'aimerait vivre ailleurs.

«Ubi bene, ubi patria»

Il n'y a que trois vrais flux au monde, constatait le regretté commandant Cousteau, la mer, l'air et l'argent. Comme le montre la difficile traque de l'argent terroriste, la star des grands fonds avait raison. Mais comme toute eau, la masse de transactions financières qui traversent chaque jour la planète n'est pas totalement pure. Et à en croire les spécialistes, les paradis fiscaux sont sur le point de passage obligé pour recycler les fonds de l'argent de la drogue, du racket, de la prostitution, de la corruption ou de la terreur. Surnommés «tax havens» (havres fiscaux) par les Anglo-Saxons, ces territoires connaissent depuis trente ans un engouement croissant. Il y a les paradis fiscaux «anciens», les bons gros classiques européens comme la principauté de Monaco, les îles anglo-normandes de Jersey ou de Guernesey et les Antilles (Bahamas, Caymans) offrant un éventail d'activités très complet.

Les riches peuvent ainsi placer leurs trésors dans des trusts, des banques off-shore, des sociétés commerciales via une nuée d'intermédiaires, banquiers, avocats, conseillers financiers ou comptables. Les plus audacieux choisiront des endroits plus exotiques, sortant des sentiers battus, comme les îles Vierges britanniques, colonie confetti de la couronne, ou Nauru, en plein milieu du Pacifique, tombé dans les mains de la mafia chinoise.

Certains attirent les grosses fortunes légitimes fuyant les ayatollahs, le fisc, le péril terroriste, les guerres civiles, les taux d'intérêt ridiculement bas et les autres vicissitudes de la vie financière. Nombre de ceux qui se trouvent à la tête de grands patrimoines en France, en Italie, au Liban, au Brésil, en Russie... transfèrent une partie de leurs avoirs dans ces places dont ils sont sûrs qu'elles resteront longtemps encore le bastion de la faible fiscalité et du secret bancaire. Ubi bene, ubi patria («là où il y a du bien, il y a des patriciens»). Mais ces avantages attirent aussi les grands voyous de tout acabit et de toutes nationalités qui choisissent de blanchir là l'argent du crime. A l'instar d'Oussama Ben Laden...

Les enquêteurs ont reconstitué les circuits compliqués de financement utilisés par les commanditaires des attentats du 11 septembre. De l'argent «sanctifié» par d'honorables établissements à Dubai, Bahrein, Londres, Hambourg, Khartoum... Si le formidable savoir-faire financier de la City ou de Wall Street sont nécessairement attractifs pour les capitaux terroristes, une grande partie d'entre eux circulera ou aboutira ensuite dans des établissement situés dans ces centres off shore. La piste de l'argent du crime passe par des sociétés écrans installées dans des places financières réputées pour leur secret bancaire.

L'argent, toujours fractionné pour ne pas attirer l'attention, circule en effet entre ces places off shore par virements électroniques multiples. Les autorités de tutelle, souvent britanniques, néerlandaises, australiennes ou américaines, ne sont pas compétentes pour intervenir dans ces paradis fiscaux qui disposent chacun de leur propre autorité de régulation. L'âpreté au gain des gestionnaires de fonds, une activité particulièrement rémunératrice, le souci de gonflement des primes de fin d'année et la quête effrénée aux richissimes clients pénalisent le combat contre l'argent du crime. Argent noir, mais aussi argent propre, issu d'activités commerciales classiques destiné à commettre des infractions... à l'instar des attaques contre le World Trade Center. La protection souveraine dont disposent les intérêts financiers des pétromonarchies d'Arabie Saoudite et du Golfe réduit la marge de manoeuvre des régulateurs qui se font accuser de «racisme anti-arabe» dès qu'ils lèvent le petit doigt.

C'est contre l'ensemble du système très élaboré du blanchiment dans les paradis fiscaux que se mobilisent aujourd'hui de nombreux organismes internationaux. Tout dépend de la bonne volonté des professionnels d'appliquer la législation antiblanchiment existante. Ces derniers sont conscients que la marge de manoeuvre du régulateur, qui veut éviter à tout prix un scandale entachant la réputation de ces places off shore, est limitée, explique Rowan Bosworth-Davies, consultant auprès de l'agence londonienne Control Risks.

Le climat et les terrains de golf

En Angleterre, l'humour permet de biaiser avec le malheur pour mieux le supporter. Ainsi, dans un récent supplément «argent» consacré aux paradis fiscaux, le «Financial Times» a classé les places off shore exotiques, selon deux critères davantage marqués par le plaisir que par les taux d'intérêt versés sur les placements: le climat et le nombre de terrains de golf. La Barbade, les îles Cook et les Bermudes ont constitué le tiercé gagnant. De quoi mettre un peu de baume dans le coeur de ces trois centres financiers qui ont tiré leur prospérité de l'évasion fiscale et ont su rester d'une discrétion à toute épreuve. Car depuis la destruction du World Trade Center et du Pentagone, le train de vie ouaté de ces îles extraterritoriales est sérieusement menacé.

L'avenir à long terme? Chacun va accentuer sa spécialisation dans des créneaux porteurs: opérations spéculatives de change aux Bahamas; pavillons de complaisance pour les armateurs à Chypre; assurances pour les multinationales aux Bermudes; sociétés commerciales internationales qui garantissent l'anonymat des actionnaires, directeurs ou propriétaires aux îles Vierges britanniques; gestion de la dette aux Caïmans. Car les gouvernement locaux y trouvent également leur compte: les ressources sont limitées et l'octroi des licences bancaires peuvent représenter jusqu'à 80% du budget annuel des îles qui n'ont pas de plages dorées ou de lagons vert à faire valoir.

Les paradis fiscaux exotiques sont une chance pour la finance , déclare ce banquier de Georgetown (Cayman). Pourquoi? Nous sommes utiles à nos puissants voisins. Plus de 150 milliards de livres chaque année déposés auprès des dépendances britanniques transitent par les banques de la City. Comparé à Londres, ici, le dépôt bancaire moyen est plus élevé et reste investi plus longtemps. On a toujours besoin d'un petit paradis fiscal chez soi.

Samoa, la chrétienne

Apia, la capitale des Samoa occidentales, fait triste, miteux, pouilleux même. Rues délabrées et sales, maisons lépreuses, chiens errants, ciel gris et mer trouble. Entre l'aéroport et le centre-ville rébarbatif, pas moins de soixante églises de toutes dénominations. Samoa est un pays chrétien, ne cesse de répéter mon guide. Les Samoans brandissent constamment des Bibles grosses comme des pavés, beuglent «Come to Jesus» à plein poumons.

Sinistres, omniprésents, les missionnaires mormons et méthodistes n'ont pas fait du bon travail. Leurs violentes ouailles, malabars aux gros mentons bruns, ne sont pas particulièrement dévotes six jours par semaine, se bourrant la gueule et se cognant dessus. Et le septième jour, celui du seigneur, ils chantent des hymnes évoquant leurs traditions de stricte moralité. C'est plutôt drôle en vérité quand on songe que Samoa est aujourd'hui dans le collimateur des gendarmes financiers internationaux. Ce nouveau paradis fiscal polynésien, blotti au coeur du Pacifique, est en effet accusé de blanchir l'argent sale.

En toute franchise, je crois que le centre financier a des ambitions limitées. Le problème vient d'un seul businessman sans scrupule dont nous, les Néo-Zélandais, ne sommes pas très fiers . Le diplomate choisi soigneusement ses mots chaque fois qu'il ouvre la bouche. Il reste aussi laconique que possible sur cet avocat néo-zélandais Trevor Stevenson expert en montages financiers en tous genres. Certains de ses clients ne sont pas des saints. La nature de ces financiers aventuriers, passés maîtres dans l'art de la manipulation, est mauvaise, perverse. On n'en saura pas plus de ce journaliste du «Samoa Observer», le quotidien local pourtant réputé dans tout le Pacifique pour son journalisme d'investigation.

Rendez-vous est donc pris avec Trev-the-tricker (Trev-le-magouilleur) comme on l'appelle dans Apia, la capitale. Sa spécialité réside dans la création des compagnies commerciales internationales ( international business companies ). Il en existe plus de 6.000 domiciliées dans ce pays indépendant de 200.000 habitants. Des entités copiées sur celles des îles Vierges britanniques, havre fiscal le plus pourri des Antilles. L'anonymat est garanti grâce à une astucieuse structure juridique sous le régime de laquelle l'argent est géré par un avocat.

«Je peux vous montrer une affaire... hier»

J'ai arrangé les trois-quarts des sociétés off shore domiciliées ici , se vante l'entrepreneur ventripotent, 53 ans, vêtu d'un short et d'une chemise polynésienne à fleurs. Son credo? Je peux vous montrer une affaire... hier. En effet, pour les opérateurs basés en Asie, Apia, la capitale de cet archipel volcanique de Polynésie, peut se targuer de l'avantage des fuseaux horaires. Quand il est trois heures de l'après-midi dans cette bourgade endormie, il est déjà 10 heures du matin le lendemain à Hong Kong. Et sa clientèle? Il refuse d'en parler, mais laisse entendre qu'il s'agit essentiellement d'entrepreneurs asiatiques, principalement les nouveaux riches de Shangai et Canton.

C'est sans doute pour cela que le cabinet Stevenson, Nelson & Mitchell est également représenté à Singapour et à Hong Kong. Selon certains, beaucoup de ces cabinets servent de prête-noms aux mafias d'Extrême-Orient. Quiconque veut établir ici une compagnie à des fins illégales ferait mieux de voir ailleurs. C'est mon intégrité professionnelle qui est en jeu , affirme, pince-sans-rire, Trevor Stevenson.

Pour l'instant, l'industrie financière des Samoa ne compte que cinq grands bureaux d'avocats appartenant à des phalangis (expatriés) d'Australie. A ce jour, le total des dépôts off shore s'élèverait à 1,5 milliard de dollars. Des clopinettes comparées aux Caymans ou à Jersey-Guernesey. Un secteur toutefois choyé par les autorités locales dans la mesure où il s'agit de la deuxième activité économique après le tourisme.

Le vice-gouverneur de l'institut d'émission Philip Penn, n'a rien du rugbyman plaqueur. Petit, craintif, obséquieux. Mon chef n'est pas là. Je vous reçois mais je ne peux pas répondre aux questions politiques , dit-il doucement dans un chuchotement. Il est flanqué d'un retraité de la Barclays, consultant en contrôle bancaire, qui ne cesse de lancer au visiteur - visiblement indésirable - un joli prospectus s'appliquant à corriger la détestable réputation financière de Samoa. En feuilletant le document, miroir qui réfléchit sur papier glacé tous les visages de la nouvelle loi anti-blanchiment, on songe à la fameuse citation de Kipling dans «Les Hommes brisés»: Dieu bénisse ces îles rêveuses... qui donnent à l'homme un refuge...

Jersey, la discrète

Parce que nous travaillons dans un centre off shore, nous sommes plus conscients du problème du blanchiment que Londres ou New York. S'il y a un scandale à Jersey, c'est toute la place qui en souffre. Ça vous rend paranoïaque à la fin... Alan Binington, associé de la firme «Mourant du Feu & Jeune», l'un des cabinets les plus prestigieux de Jersey, est disert et charmeur. Peut-être parce que à l'inverse de ses confrères britanniques ou français, l'avocat de Jersey est d'abord un financier. Le montage de trusts, la création de sociétés non résidentes, dont aucun dirigeant n'est habitant de l'île, et la gestion de fortune privées sont devenus sa spécialité.

Me Binington est d'abord un homme de marketing qui a besoin de pub pour vendre tout une gamme de services pour les riches investisseurs venus du monde entier. Certes, rien ne filtre sur les bénéficiaires de ces trusts, de riches non résidents étrangers venus profiter, sans fausse honte, d'une fiscalité minimale et de l'anonymat des transactions. Structure opaque par excellence, le trust permet aux super-riches de confier des avoirs à la gestion d'un tiers, le trustee , pour échapper à l'impôt.

Ce territoire dépendant de la Couronne britannique, blotti à quelques encablures de Cherbourg, ne connaît ni impôt sur la fortune ni taxe sur les sociétés. Mais pas question pour un quidam de pousser la porte du discret siège de «Mourant du Feu & Jeune», blotti dans une petite rue de Saint-Hellier, la pittoresque capitale de l'île anglo-normande. Le client est présenté par un intermédiaire de renom, une banque, un conseiller financier ou un bureau comptable.

La constitution d'un trust représente un travail fastidieux, mais hautement rentable grâce aux honoraires facturés à l'heure. Voilà comment les lawyers (avocats) gagnent leur vie dans ce paradis fiscal anglo-normand ou, à en croire notre interlocuteur, il ne se passe jamais rien. Mais depuis le 11 septembre et la chasse financière déclarée aux soutiens des terroristes, le bon temps est terminé pour cette place financière extraterritoriale. A la suite des attentats survenus aux Etats-Unis, le secret professionnel des avocats maniant des fonds importants est sur la sellette. Jersey se sait observé.

En effet, la stabilité politique et économique de l'île off shore ne peut qu'attirer les déposants, licites comme illicites, fuyant les vicissitudes du moment. Le thème constant des confidences sur le blanchiment est que Jersey a changé depuis les années 80 quand les porteurs de valises en liquide étaient accueillis les bras ouverts dans ce coffre-fort qui fermait les yeux sur l'origine du pactole.

Nous sommes aussi bien, si pas mieux équipés que bien des pays de l'Union européenne pour combattre le terrorisme. Nous respectons les règles internationales de lutte contre le blanchiment d'argent mieux que Londres ou New York. Notre petite taille nous permet de geler rapidement des avoirs suspects. Alan Binigton se confond à ce point avec la place de Jersey qu'on se demande qui, de l'homme ou de l'institution, est le fruit de l'autre. Tous ici soulignent son «esprit de conciliation». Et sa sérénité, la vertu nécessaire pour tenter de contrôler les milliards qui en temps réel aboutissent dans ses caisses.

Vanuatu, la paradisiaque

Ni enseignes lumineuses, ni panneaux publicitaires, ni banquiers austères et guindés! Bâtie contre une colline au fond d'une baie profonde, Port Vila ne possède que cinq petites agences de banque, nichées dans des bungalows décrépis, encaissant à la pelle les travellers-chèques des touristes en croisière. Sur quoi repose la fameuse «cité financière» off shore abritant 68 banques dites «exemptées» et 2.624 compagnies internationales dénoncées par les Etats-Unis comme étant perméables aux organisations du crime organisé russe et asiatique? Une seule société financière installée dans des bureaux à la peinture écaillée, à peine meublés et situés au premier étage d'un bâtiment pourri à la sortie de Port-Vila: la Pacific International Trust Company (Pitco).

Le décor «île heureuse à cocotiers», qui est peut-être ce que l'on peut imaginer de plus proche du paradis terrestre, est pourtant trompeur. Je suis le seul ressortissant vanuatais à figurer dans le «Who's Who International»... C'est ainsi que Tom Bayer, président du holding Pitco se présente. L'apanage du patron du premier groupe financier privé de cet archipel situé au nord de la Nouvelle-Calédonie en impose: une banque de dépôt locale, une myriade de trusts et de fonds d'investissement, le négoce des devises dites exotiques, le monopole de l'immatriculation de navires, la direction du Centre financier chargé de la promotion de la place et la présidence de la commission des services financiers, l'organisme de contrôle des... banques off shore. Cet ancien banquier de Wall Street, moulé à Wharton School of Business de Philadelphie, débarqué en 1974 dans ce qui était encore le condominium anglo-français des Nouvelles-Hébrides a tissé un réseau de pouvoir unique dans le Pacifique.

Il s'agit d'une formidable toile d'araignée sur fond de paradis fiscal, de secret bancaire coulé dans l'airain et de fuseaux horaires favorables pour opérer en Asie et en Océanie. D'ailleurs, ce tireur de ficelles a récemment accompagné le ministre des Finances du Vanuatu à Washington pour obtenir la levée du boycott de plusieurs banques internationales à l'égard d'un pays sujet à des opérations financières illicites. Pour obtenir gain de cause, le «Parrain» a promis au Trésor américain de faire le ménage dans une législation laxiste qu'il a créée de toutes pièces voici 25 ans.

Les pouvoirs de la commission des services financiers sont limités. Le ministre des Finances est seul autorisé à accorder ou révoquer une licence bancaire dont le coût d'enregistrement est ridiculement bas. Que fuit-il? Il change de méridien avec la rare désinvolture des gens pressés, il respire à la vitesse des avions de ligne comme des jets privés et vit entre terminus et bouts du monde. Et c'est vrai qu'il a quelque chose de plénipotentiaire, Tom, lui qui remet sans arrêt sa montre à l'heure de l'histoire financière et de la géographie off shore. Il a l'air pataud, mais la finesse est en dessous.

Mais Tom Bayer symbolise aussi un système sclérosé, aujourd'hui contesté par la communauté financière internationale. Le développement de la finance off shore dans ces îles heureuses d'Océanie est lié à l'importante corruption qui règne dans cette société traditionnelle basée sur les chefs coutumiers. Vente illicite de passeports et de postes de consuls honoraires à des hommes d'affaires asiatiques, détournements de fonds provenant de l'aide internationale, octroi de licences bancaires douteuses, prêts octroyés à des politiciens véreux, lancement de casinos virtuels sur internet, etc.

La femme corsetée

On ne compte plus les affaires de malversations de fonds mises à jour dans les années 90 par le médiateur Mme Ferrieux Patterson. Les mères qui envoient leurs jeunes filles de bonne famille dans des pensionnats stricts devraient se méfier des risques de corsetage. Laissez filer le lacet dans la moiteur tropicale et la jeune fille explose. C'est ce qu'il advint de cette Française devenue championne de la lutte anticorruption. La plupart des ministres de l'actuel gouvernement ont été mêlés à des scandales financiers. Le plus souvent, le «système wantok» d'entraide entre familles transgresse les codes de bonne conduite financière internationale signée par le Vanuatu , explique celle qui fut écartée sans explication de son poste en début d'année. Selon le magazine «Tahiti Pacifique», la classe politique du cru s'est débarrassée de la courageuse dame qui dénonçait leurs magouilles.

Les critiques de la communauté internationale sont fondées. Nous domicilions des banques qui ne devraient pas être là, mais tirent profit des lacunes d'une législation inadaptée . Mélanésien de souche, Julian Ala a été le premier directeur général de la commission des services financiers. Sur le verso de la carte de visite que tend ce proche de Tom Bayer figure un passage de la Bible, «Notre mission: servir l'humanité avec dignité». Notre interlocuteur applaudit la promulgation prochaine par le Parlement du Vanuatu d'un «Banking Act» en bonne et due forme comprenant une loi antiblanchiment préparée par l'Australie dans le cadre de la coopération au développement et l'octroi de l'autonomie à la commission des services financiers. Julian Ala se déclare confiant: son successeur à la tête de ladite commission n'est nul autre que son propre beau-frère. Ledit beau-frère est pourtant inculpé de détournement de fonds de la Banque de Développement du Vanuatu dont il était le directeur adjoint...

A la tombée du jour, nous buvons une rasade de kava, le breuvage fétiche des Mélanésiens tiré de racines de taro dans un Nagamiel (bar) clandestin en compagnie d'un journaliste local. Vous savez, c'est Tom Bayer qui a eu la peau de la Ferrieux-Patterson. Il a pris comme prétexte que les coutumes du Vanuatu interdisent aux femmes de critiquer les hommes , chuchote-t-il en crachant son kava dans la rivière, selon le rituel.

Les clés du paradis

Président-fondateur de l'Offshore Group of Banking Supervisors, créé en 1981, Colin Powell est en quelque sorte le grand patron des paradis fiscaux. En effet, son association ne regroupe-t-elle pas dix-neuf places financières extraterritoriales dont les îles anglo-normandes (Jersey, Guernesey, Man), Gibraltar, Chypre, Cayman, Bahreïn ou Panama?

La traque de l'argent de la terreur ne va-t-elle pas de pair avec la lutte contre le laxisme des paradis fiscaux en matière de combat contre les circuits opaques de l'argent sale?

Dans l'esprit du public, centres off shore et blanchiment sont souvent synonymes. Le terme off shore recouvre toutefois des situations très différentes. Les îles anglo-normandes, que je connais le mieux en tant que président de la Commission des services financiers de Jersey, sont aussi bien, voire mieux équipées que bien des pays de l'Union européenne pour combattre le terrorisme. Nous respectons les règles internationales de lutte contre le blanchiment d'argent mieux que Londres ou New York. Notre petite taille nous permet de geler rapidement des avoirs suspects. Dans la grande majorité des centres, le système de prévention du blanchiment est en parfaite harmonie avec les standards internationaux.

Mais c'est vrai qu'il existe également des places plus poreuses pour l'argent sale comme Naurau ou les îles Cook dans le Pacifique. Le Groupe d'action financière sur le financement des capitaux (Gafi) épingle aussi des Etats qui ne sont pas classés comme des paradis fiscaux considérés comme des repaires du blanchiment de capitaux et donc des circuits financiers utilisés par les terroristes: Israël, la Hongrie ou la Russie. Après le 11 septembre, pour être accepté sur le plan international, il convient d'être plus que jamais à la pointe du combat contre le blanchiment. Pour le client, la distinction ne consiste pas à choisir entre places off shore ou on shore, mais entre celles qui respectent les normes internationales et celles qui ne le font pas.

La clientèle des paradis fiscaux n'a-t-elle pas quelque chose à cacher?

Un centre off shore répond à un besoin: aider les non-résidents à tirer profit de pratiques fiscales différentes en leur offrant un éventail d'activités très complet. En retirant en juin 2001 de la liste noire, trois de nos membres, Cayman, Bahamas et Panama, l'OCDE a accepté que certains Etats ne lèvent aucun impôt sur les capitaux ou les sociétés. En général, le système de contrôle des banques extraterritoriales, généralement des filiales de vénérables institutions financières, est assez dissuasif. Les intermédiaires financiers de Jersey, par exemple, doivent signaler toutes les opérations qui leur paraissent suspectes sous peine de sanction. Une banque doit s'occuper en toute discrétion des affaires de ses clients mais cette confidentialité doit être levée pour des raisons d'intérêt public.

Les atouts de ces places, comparées à Londres, Genève ou Paris, sont la rapidité d'action, la confidentialité des transactions légitimes - à ne pas confondre avec le secret bancaire permettant de dissimuler une infraction -, la stabilité politique et fiscale et le savoir-faire financier. Il n'y a aucune garantie d'anonymat à Jersey car nous avons exactement les mêmes lois sur le secret bancaire que la Grande-Bretagne. Les Etats-Unis au demeurant tirent certaines casseroles et n'ont aucun intérêt à le dire. Ainsi, les propriétaires, actionnaires ou directeurs de sociétés domiciliées dans l'Etat américain du Delaware qui ont été utilisées par la pègre pour blanchir les fonds de la mafia russe, peuvent garder l'anonymat s'ils le souhaitent.

La mission des députés français sur le blanchiment critique les lacunes de la coopération judiciaire avec les dépendances de la Couronne?

Cela se produit parce que les pays de Common Law (le système juridique anglo-saxon, NDLR) ne connaissent pas la procédure d'instruction dirigée par un magistrat instructeur. Les pays de droit civil ignorent, en revanche, le système des trusts dont la confidentialité doit être garantie tant que les actifs en question sont légitimes. Il faut travailler ensemble et se comprendre mutuellement. Les centres off shore collaborent avec les autorités d'autres pays pour toutes les affaires criminelles. Y compris la fraude fiscale, c'est-à-dire les fonds cachés comme détournés pour échapper à l'impôt qu'il ne faut pas confondre avec l'évasion fiscale, qui est un processus tout a fait légal dans de nombreux pays.

Nous ne refusons pas l'entraide internationale, même si les délais de transmission des informations peuvent parfois être longs en raison de nos moyens limités. Mais nous refusons de leur fournir des informations sur les déclarations de revenus de nos clients. L'objectif est de décourager l'argent sale directement lié à une activité frauduleuse tout en garantissant la confidentialité de ceux dont l'argent provient d'activités commerciales classiques, légales. Faire fuir la clientèle criminelle rejoint l'intérêt commercial des places off shore.

La lutte contre l'argent du crime n'est-elle pas pénalisée par le fait que chaque grand pays tient à protéger son paradis fiscal? La Grande-Bretagne et Jersey, la France et Monaco, etc.

Dans les opérations de blanchiment, les fonds ne font que transiter par les places off shore qui ne sont qu'une étape intermédiaire du processus. Les grands établissements financiers de Wall Street ou de la City nous utilisent pour mieux servir les besoins de leur riche clientèle. Ainsi les banques françaises ou allemandes utilisent le Luxembourg ou la Suisse. La Chine a découvert combien Hong Kong pouvait être un outil précieux pour le développement de son marché des capitaux. Mais Londres, New York ou Paris ne doivent pas redouter la concurrence des places territoriales qui sont freinées dans leur expansion par le manque de personnel qualifié.