Les Passions humaines

BOUILLON,PIERRE

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Samedi 2 septembre 1989

Les Passions humaines

nous ont séduits...

Au cours de cet été, nous avons invité 42 personnalités bruxelloises à vous parler des «pierres qui les avaient séduits». Ce fut un étonnant voyage à travers la région bruxelloises et l'occasion de lever le voile sur ces statues que - par habitude, empressement, désintérêt? - nous ne regardons plus guère...

Et nous, journalistes de la rédaction bruxelloise? Quelle est la pierre qui nous a séduits? D'avoir tant écouté - et publié - les autres, il nous démangeait d'émettre un avis. Juste avant le clap final.

Cette série aura été l'occasion de plusieurs constats. D'abord, Bruxelles n'est pas en avance sur son temps. Comme le soulignait Roger Lallemand (en cela relayé par le député Henri Simons), notre cité serait si peu audacieuse qu'elle ne se confie généralement qu'aux sculpteurs confirmés en d'autres temps...

Autre constat: beaucoup d'oeuvres sont abîmées. L'usure du temps, les morsures de la pollution... ou le désintérêt des pouvoirs publics.

Quant à nous, nous aurions pu choisir - par nombrilisme, et dans cette série, nous n'aurions pas été les premiers - le buste de Victor Rossel, auquel nous devons notre (pain) quotidien. Il trône dans le hall de notre immeuble de la place de Louvain. Mais si, au fil de notre série, nos «invités» ont rappelé ces oeuvres que l'on ne regarde plus, nous aurons, pour notre part, été séduits par un relief que l'on ne peut pas voir. Et pourquoi ne pas saisir cette perche que nous tend l'actualité? A l'occasion de l'Open monumentendag, le 10 septembre, on pourra admirer Les Passions humaines de Jef Lambeaux. Une opportunité à ne pas rater. On fera la file, dans le parc du Cinquantenaire...

Pas avant 2067?

Vers 1889, Jef Lambeaux - alors déjà célèbre - conçoit un projet ambitieux. Sur une toile de 12 m de long sur 8 de haut, il ébauche, au fusain, un relief qu'il intitule alors Le Calvaire de l'humanité. Une vaste composition qui représente l'inanité des passions humaines. Le projet est présenté au Salon de Gand, en 1889.

Léopold II, séduit, passe commande. La dépense sera colossale et soulèvera, du reste, de vives polémiques. Les milieux catholiques flamands, en tête, estiment la dépense excessive - un budget de 220.000 F - pour une oeuvre que, de surcroît, ils jugent immorale. Mais Lambeaux compte des partisans. Et en août 1890, sur les plans de Victor Horta, on fait construire un pavillon, dans le parc du Cinquantenaire, pour y placer l'imposant relief de marbre désormais baptisé Les Passions humaines.

Les travaux s'achèvent huit ans plus tard. Mais, subitement, l'oeuvre que le public pouvait admirer depuis 1897 disparait derrière une cloison. Motif? Lambeaux et Horta se disputent. Le premier n'est plus d'accord: ainsi conçu, selon lui, l'édifice ne met pas son oeuvre en valeur. Et là où l'architecte avait placé des colonnes ouvertes, le sculpteur veut des murs pleins. Sa volonté sera exaucée en 1910.

Aujourd'hui, l'oeuvre n'est plus visible. Pourquoi? En 1978, on inaugurait la mosquée qui se trouve à une cinquantaine de mètres de là. A cette occasion, l'Etat belge offrit la concession de l'ensemble Horta-Lambeaux au roi Khaled d'Arabie Saoudite. A l'époque, on voulait y aménager un musée islamique. Or, depuis 1976, l'oeuvre de Lambeaux et l'édifice qui l'abrite sont classés. Impossible de déménager le relief sans démolir l'oeuvre d'Horta. La communauté islamique - qui reste concessionnaire du bâtiment jusqu'en 2067 - renonce à son projet de musée. Les portes du temple Horta restent closes. Mais il n'est pas impossible qu'on les rouvre avant 2067. Louis Tobback, y tient beaucoup, dit-on.

PIERRE BOUILLON.