LES PREMIERS BRENDEL SPREZZATURA

LECLERCQ,FERNAND

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Lundi 9 décembre 1991

DISQUES DU JOUR

Les premiers Brendel

On croyait Alfred Brendel marié depuis toujours à Philips. C'est oublier une série d'enregistrements des années '60 pour le label Vanguard Classics que celui-ci republie opportunément en CD aujourd'hui. Dans la livraison sortie sous cette étiquette (distribution Indisc) citons, de Mozart, deux concertos (avec Janigro et Zagreb) et un récital très diversifié; on y trouve aussi un récital Chopin, deux sonates de Schubert (D. 840 et 958).

J'ai mis sous le laser deux autres CD de cette série avec curiosité: du très grand piano! Six «Rhapsodies hongroises» de Liszt font découvrir un jeune pianiste scrupuleux, créatif qui donne un poids aux silences et trace les petites notes rapides à la pointe sèche: une force terrible dans l'éloquence, du muscle et du nerf avec, çà et là une sorte de «surdétermination expressive» telle qu'elle subsiste sous ses doigts aujourd'hui. L'autre CD regroupe deux grands Schumann: la «Fantaisie en ut» et les «Études symphoniques»: Brendel y sait prendre son temps et l'envolée du dernier mouvement de la fantaisie, une de ces pages centrales du romantisme où l'exaltation sans cesse relancée sonne avec la ferveur d'une grande prière, montre assez bien l'évolution de son style par rapport à la version sortie en 1983, plus burinée, plus intellectuelle, plus aboutie, certes mais moins émouvante. (F.L.)

Sprezzatura

«Sprezzatura» est un terme emprunté au traité de Castiglione consacré à la manière d'être un bon courtisan (1528). Une qualité essentielle tient en cette absence d'affectation qu'un homme du monde doit affirmer en toutes circonstances. Le mot a été repris par un des plus importants recueils de chant du haut baroque, le «Nuove Musiche» de Caccini (1602) où le compositeur florentin préconise aux chanteurs d'être pénétrés de cette «sprezzatura».

C'est sous ce titre que l'ensemble britannique Tragicomedia sort, sous étiquette EMI, une abondante anthologie en un CD avec des pages instrumentales de Caccini, Monteverdi, Gesualdo... mais aussi de Vivaldi et de Haendel. Deux étonnements: de ne trouver aucune pièce vocale dans cet ensemble, ensuite de découvrir ce principe d'interprétation adapté à des ouvrages postérieurs de plus d'un siècle.

Cela admis, le trio de Tragicomedia (viole, (archi)luth, harpe double) a de l'aisance, de la musicalité et sait composer un programme divertissant pour vous courtiser. Certaines instrumentations semblent à la limite du plausible mais le résultat sonore est toute séduction (F.L.)