Les secrets du vaisseau corsaire

VANTROYEN,JEAN-CLAUDE

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Lundi 31 juillet 2006

Archéologie L'épave du navire naufragé est un Pompéi du début du XVIIIe siècle

La frégate royale gît depuis 1704 au large de Saint-Malo. Elle a enfin livré son nom : La Dauphine.

L'archéologie sous-marine recèle des images épiques et mouvementées : celles des éléments déchaînés ou des attaques de pirates. Avec les épaves fouillées sur le site de la Natière, une série d'ingrats rochers au large de Saint-Malo, on se retrouve dans des films comme Master and Commander ou Les pirates des Caraïbes.

L'histoire de La Dauphine commence en 1995. Des pêcheurs découvrent une bouche de canon émergeant des sables du fond. En dessous, il y avait un vaisseau. Depuis 1999, les archéologues fouillent. Sous la direction de Michel L'Hour et d'Elisabeth Veyrat, du Département des recherches archéologiques subaquatiques et sous-marines, une équipe d'une trentaine de personnes travaille sur le site, deux à trois mois par an seulement parce que les courants y sont violents à certaines saisons.

En fait, quatre vaisseaux sont naufragés sur le site. Deux ont été fouillés parce qu'ils sont mieux conservés. Dès 2001, le premier est identifié. C'est L'Aimable Grenot, une grande frégate de Granville, un port sur la Manche. Un fameux navire : 40 canons, 400 hommes d'équipage. C'était un corsaire : il pillait les navires ennemis pour le compte de son pays. Il avait été confié à Joseph Hugon, sieur du Prey. L'Aimable Grenot s'était perdu en mer le 6 mai 1749.

Mais pour l'autre grand vaisseau, après sept ans de fouilles, toujours pas d'identification. Mais des tas d'objets, bien sûr : des céramiques normandes et allemandes, des pots en étain, des épées, des sabres, des pistolets, des instruments de chirurgie. Et puis des chaussures, du 34 (pour les mousses) au 39, des tonneaux. « Pas de cadavres, précise Michel L'Hour. Les hommes d'équipage ont pu se sauver. Mais nous avons retrouvé un squelette, celui d'un singe de six mois, sans doute la mascotte du bord. Il était dans la cuisine, sous une caisse de bouteilles, un canon libéré par le naufrage avait mis cette pièce sens dessus dessous. »

Il y a quelque temps, le vaisseau a enfin été identifié. Pas en fouillant la mer, mais en fouillant les archives. « Les anneaux de croissance du bois utilisé ont montré que les arbres avaient été abattus après l'automne 1702. Nous avons cherché dans une fourchette de 1702 à 1710 la trace d'une frégate de 30 canons. » On l'a retrouvée dans les archives départementales d'Ille-et-Vilaine, avec le rapport du capitaine concernant le naufrage du 11 décembre 1704.

« Ce capitaine, c'est Michel Dubocage, reprend Michel L'Hour. un grand marin du Havre. Il revenait avec une prise, un bateau anglais, quand un vent du sud l'a jeté sur les rochers de la Natière. Les 182 hommes d'équipage ont pu se sauver, grâce au navire de prise, sur lequel on avait placé un équipage français. Mais le rapport précise que le naufrage fut tellement rapide que personne n'a rien pu emporter, ni barda ni papiers. »

Les 5.000 heures de travail sous-marin et les 40.000 de travail à terre ont déjà coûté 1,844 million d'euros, pour les deux navires, aux autorités publiques. Cela vaut-il le coup ? « Oui, parce que la Natière est devenue un grand site de référence dans le monde pour la compréhension des faits maritimes des XVIIe et XVIIIe siècles. Grâce à l'apport de sédiments de la Rance, les épaves ont été parfaitement conservées, comme à Pompéi. Nous avons pu remonter 2.500 objets qui vont être confiés à un grand musée maritime à créer à Saint-Malo. »

« Et puis, ajoute Michel L'Hour, on croit mal connaître les Romains et fort bien cette époque-là. C'est faux. Plein de choses sont peu connues. Surtout sur la vie quotidienne : la nourriture, les habits, les instruments et les onguents des chirurgiens. Les objets trouvés nous apportent des éléments nouveaux sur la vie à bord d'un navire en 1704. »