Les sectes infiltrent l'appareil européen Subsides, promotion publique, coopération administrative: l'Union, comme d'autres institutions, se laisse parfois abuser par les sectes...

RICHE,ANDRE; VANDERMEIR,MARC

Page 8

Mardi 27 octobre 1998

Les sectes infiltrent l'appareil européen Subsides, promotion publique, coopération administrative: l'Union, comme d'autres institutions, se laisse parfois abuser par les sectes...

Où vont nous conduire les affaires de fraudes qui se succèdent à la Commission européenne? Les investigations de la justice luxembourgeoise sur l'affaire Echo vont bon train et l'inquiétude monte à la Commission où s'annoncent de nouvelles révélations sur des aides aux pays de l'Est à nouveau détournées. Il s'agirait de centaines de millions de francs belges.

L'avalanche est partie d'Echo, l'«Office humanitaire de la Communauté européenne» où certains contrats frauduleux, conclus avec la société de consultance luxembourgeoise Perry-Lux, ont été décelés. Le parquet luxembourgeois a été saisi.

Au sein de Perry-Lux travaillait une certaine Marie-Louise Krips, responsable de la gestion financière, de la création de filiales de Perry-Lux et de sociétés «offshore» en Irlande. M me Krips est aussi membre éminent de la secte japonaise Sukyo Mahikari où elle exerçait aussi des responsabilités financières.

UN CHATEAU SUBSIDIÉ

Les filiales de Perry-Lux, notamment Harco, servaient à mettre du personnel extérieur au service de la Commission, à Bruxelles, et les «offshores» à faire transiter les salaires par l'Irlande pour échapper à l'impôt. Le chiffre d'affaires de Perry avec la Commission dépassait les 200 millions de francs belges par an, selon son patron, Claude Perry.Mais des chiffres plus importants ont aussi circulé.

Fait troublant: Harco a sous-loué des locaux à la société Wartinsart, propriété du comte d'Ansembourg, qui n'est autre que le président de la secte Mahikari pour l'Europe. Celui-ci aurait administré lui-même une cellule de ces travailleurs extérieurs à la Commission. L'affaire est d'autant plus gênante que beaucoup de fonctionnaires actuels de la Commission sont d'abord passés par la filière Perry-Lux avant d'être engagés.

Plus étonnant encore: l'un des châteaux du comte, à Ansembourg, est devenu le centre européen de la secte. Le comte lui a vendu son château en 1987. Et la restauration du jardin de ce château a reçu un subside direct de la Commission en 1993, dans le cadre de la politique de sauvegarde du patrimoine: 60.000 écus, soit 2,4 millions de nos francs. L'utilisation de ces fonds n'a jamais été contrôlée. Aucune entreprise n'y a travaillé, selon le gouvernement - luxembourgeois. Seuls les adeptes de la secte ont restauré les lieux gratuitement et parfois même en y allant de leur poche.

Les relations entre les institutions européennes et les sectes ne s'arrêtent pas là. Comme cela a été constaté dans d'autres organisations internationales, on peut craindre une réelle infiltration.

«CE N'EST PAS ILLÉGAL»

L'unité de lutte antifraude de la Commission (Uclaf) s'en inquiète. Si vous cherchez des adeptes de sectes parmi les fonctionnaires européens, vous en trouverez, nous dit un responsable de la Commission. Mais ce n'est pas illégal: c'est tout le problème. En effet, en cherchant, nous avons notamment trouvé dans l'administration du Parlement et de la Commission des adeptes de Sukyo Mahikari et de la Méditation transcendentale (qui, sous des dehors anodins de recherche de la relaxation, prône l'instauration d'une sorte de gouvernement mondial).

La secte de la Rose-Croix est également représentée. Une affiche invitant à une conférence de cette secte a d'ailleurs été apposée aux valves du Parlement européen à Luxembourg, en juin dernier, munie du cachet officiel du Bureau d'accueil et d'informations administratives du Parlement. Le même cas d'affichage s'est produit en faveur de la secte de la Nouvelle Acropole à l'idéologie clairement néonazie. Certains représentants de sectes dans les institutions y effectuent un véritable travail de recrutement.

Quant à l'Eglise de Scientologie, elle a tenté à trois reprises d'organiser des colloques dans les locaux du Parlement européen en abusant de la confiance de certains députés et sans révéler bien sûr sa véritable identité. Les organisateurs ont été démasqués in extremis et les réunions annulées.

Il est étonnant, dans ces conditions, que le Parlement européen, dans un rapport de 1997 très disputé et finalement très affaibli, considère qu'à l'heure actuelle rien n'impose ni ne justifie la mise en place d'une politique européenne contre les sectes.

ANDRÉ RICHE

et MARC VANDERMEIR