Les steppes résistent à la diplomatie américaine Toujours de l'eau dans le gaz entre la Russie et l'Ukraine Le pétrole de la Caspienne aiguise les appétits

DELPHO,MARC; COLLETTE,JEAN-PAUL

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Jeudi 20 avril 2000

Les steppes résistent à la diplomatie américaine

L'opération séduction de Madeleine Albright en Asie centrale n'a pas fait chavirer les coeurs. En cause: l'«effet» Poutine.

TACHKENT

Correspondance particulière

V ous êtes liés de manière très proche à certains de nos intérêts (américains) vitaux. Ces mots de Madeleine Albright étaient destinés à rassurer les dirigeants d'Asie centrale, où la secrétaire d'Etat américaine était en tournée ces derniers jours. Il n'en a rien été. D'autant que Mme Albright a assuré que les Etats-Unis promettaient une aide contre le terrorisme , mais que cette aide était conditionnée par la situation des droits de l'homme. Or, dans la région, la presse et les partis sont à la botte des présidents. Les formations politiques n'existent que pour créer l'illusion d'un paysage démocratique.

Lors de cette visite dans le «ventre mou» de l'Asie, selon l'expression d'un analyste occidental, la secrétaire d'Etat américaine a promis 3 millions de dollars au Kazakhstan pour combattre le terrorisme international et le trafic de stupéfiants. En outre, le FBI ouvrira en mai un bureau à Alma-Ata, grande ville du sud kazakh. Washington a vu plus grand pour l'Ouzbekistan, pays frontalier de l'Afghanistan, le plus peuplé d'Asie centrale, inquiété par des groupes d'islamistes en armes sur ses pourtours: 10 millions de dollars seront affectés à la Défense ouzbèke et à l'équipement de ses gardes frontières. Déjà, début avril, des exercices militaires ouzbéko-américains ont été conduits au nord de Tachkent. Les G.I. ont entraîné les commandos ouzbeks au combat en zone montagneuse.

Cela dit, les responsables centrasiatiques ont semblé ne pas prendre pour argent comptant les promesses de Mme Albright. Signe révélateur: le président ouzbek, Islam Karimov, ne s'est pas déplacé dimanche soir à l'aéroport de Tachkent afin de l'accueillir. Mieux: avant son séjour en Ouzbékistan, Madeleine Albright s'est arrêtée une journée au Kazakhstan pour s'entendre dire par le chef d'Etat, Noursoultan Nazarbaïv: La Russie est le partenaire historique et politique du Kazakhstan, c'est le voisin donné par Dieu.

Pour sa part, une journaliste ouzbèke ne voit pas un rapprochement avec les Etats-Unis s'inscrire dans le long terme. Cette visite de Mme Albright est presque inutile car le mandat de Clinton s'achève. Elle aurait dû venir il y a un an. On aurait eu plus confiance, affirme cette journaliste.

MENACE ISLAMISTE

Ces dernières semaines, la menace islamiste se précise - même si elle sert souvent à justifier l'autoritarisme des régimes d'Asie centrale. Selon le ministre kirghize de la Défense, Esen Topayev, des informations obtenues par les services spéciaux des pays centrasiatiques font état de centaines de guérilleros d'origine arabe, taliban afghans, Pakistanais, Tadjiks, Ouzbeks massés sur les crêtes du nord du Tadjikistan. Au nom de la guerre sainte, ils s'apprêtent, au moment où la neige fond, à s'emparer de la vallée de Ferghana, dont le territoire s'étend du sud du Kirghizstan au nord du Tadjikistan, en passant par l'est ouzbek. Cette vallée donne géographiquement accès aux alentours de la capitale ouzbèke, Tachkent.

Face à cette tentative d'invasion annoncée, les leaders politiques et militaires ex-soviétiques n'ont pas attendu M me Albright pour se serrer les coudes. Certains parlent même de «lune de miel» entre la Russie et l'Asie centrale depuis l'arrivée de Vladimir Poutine (le président russe) aux affaires. Ainsi, en Ouzbékistan, où vivent encore un million de russophones, la propagande anti-russe est désormais réprimée. Des journalistes ouzbeks ont été écartés pour avoir affiché un comportement nationaliste. Nous sommes prêts à repousser le terrorisme international ensemble. L'Ouzbékistan peut compter sur le soutien inconditionnel de la Russie, a assuré le 10 avril le conseiller du président Poutine. Il ajoutait qu'un centre anti-terrorisme des pays de l'ex-URSS serait prochainement mis sur pied.

Quelques jours avant le voyage de M me Albright, les présidents centrasiatiques ont reçu des conseils par téléphone du maître du Kremlin, concernant notamment l'attitude à adopter face à la diplomatie américaine, dit-on à Tachkent. Et pour donner un air musclé à cette embellie russo-asiate, ont eu lieu, fin mars, dans le sud tadjik, les manoeuvres dites du «Bouclier sud de la Communauté 2000». Participaient à cette grande simulation guerrière des soldats des nations centrasiatiques, ainsi que de Biélorussie et d'Arménie. Les officiers et les pilotes étaient majoritairement des Russes. Un air de déjà vu...

MARC DELPHO

Toujours de l'eau dans le gaz entre la Russie et l'Ukraine

Améliorer les relations de la Russie avec les pays de l'ex-Union soviétique, qu'ils se situent à l'ouest, en orbite autour du modèle européen, ou en Asie centrale, à la portée de démons régionaux: la diplomatie de Vladimir Poutine est loin de négliger les capitales qui furent naguère les chefs-lieux de l'empire communiste.

Mais on n'amadoue pas l'Ukraine de Leonid Kouch -ma, encore moins des pays baltes jaloux de leur liberté, comme l'on retrouve les amis de toujours sur les routes des steppes.

Mardi, le président russe s'est arrêté à Kiev pour de longues conversations, avant de visiter avec son homologue, dans le port ukrainien de Sébastopol, la double flotte de la mer Noire que l'accord de 1997 a partagée entre les deux pays et... quasi paralysée.

Il n'est pas exagéré de résumer l'étape en affirmant que Vladimir Poutine et Leonid Kouchma ont joyeusement confirmé leur entente sur les points qui ne faisaient pas difficulté et mal dissimulé leurs divergences. La langue de bois de Kouchma ne traduisait pas autre chose: Malgré l'existence de problèmes dans les relations russo-ukrainiennes, nous avons trouvé une manière de les résoudre dans l'avenir.

Au rayon des convergences, celle de Moscou et de Kiev pour tenter d'éliminer les intermédiaires qui exacerbent la concurrence des deux pays sur le marché des armes et pour collaborer à l'achèvement de réacteurs nucléaires ukrainiens destinés à remplacer Tchernobyl.

Au rayon des grincements, Vladimir Poutine a fait savoir à son voisin qu'il n'appréciait guère les activités pro-tché- tchènes d'un certain nombre de groupes nationalistes ukrainiens. Mais Leonid Kouch -ma ne lui a promis que d'examiner la chose...

Les deux hommes se sont surtout séparés sans avoir réduit leur différend majeur: l'énorme dette contractée par l'Ukraine pour ses achats de gaz et la menace russe de fermer les vannes.

J.-P. C.

Le pétrole de la Caspienne aiguise les appétits

I l est important d'éviter la balkanisation de la région de la mer Caspienne. Le propos du président kazakh, Noursoultan Nazarbaïev, n'a rien d'anodin. L'enjeu est d'importance. Les réserves avérées en hydrocarbures de la Caspienne font rêver: 32 milliards de barils de pétrole, 337 trillions de m3 de gaz - en tout, 4 trillions de dollars, selon une étude américaine.

Un exemple: le gisement de Tenguiz, sur la côte kazakhe, renferme à lui seul 40 ans de la consommation totale de pétrole d'un pays comme la France. Une opulence capable d'offrir, à qui la contrôlera, la maîtrise d'une bonne partie du business planétaire. Après l'éclatement de l'URSS, fin 1991, ce ne sont plus seulement deux pays (Union soviétique et Iran), mais cinq, riverains (dont trois «nouveau-nés», le Kazakhstan, le Turkménistan et l'Azerbaïdjan), qui convoitent ces ressources énergétiques. Le président kazakh a donc averti ses voisins que l'énorme baril de pétrole de la Caspienne ne devait pas se transformer en baril de poudre.

Car, depuis 1991, aucun statut n'a été défini à cette mer intérieure: la Caspienne s'étend sur 3,6 millions de km 2. Les quatre riverains ex-soviétiques semblent d'accord pour la diviser. La position iranienne diverge. Moscou, Astana, Bakou et Ashkhebad souhaitent un découpage en eaux territoriales et zones d'exploitations nationales. Sous-sol et petits poissons inclus. Au milieu de la mer, une bande de quelques miles nautiques constituerait des eaux internationales.

Le 7 mars, l'ambassadeur iranien au Kazakhstan a martelé: La division de la mer doit être absolument équitable, chacun des cinq pays doit recevoir 20% de la mer. La République islamique prend les devants car, en 1998, la Russie et le Kazakhstan ont coupé le nord de la Caspienne en deux zones nationales - même si la démarcation des deux secteurs n'est pas achevée à ce jour. Pour Téhéran, donc, soit on découpe toute la mer, soit on exploite les ressources en commun.

Téhéran réclame un cinquième de la Caspienne et, vu la géographie côtière, cela affecterait inévitablement les intérêts de l'Azerbaïdjan et du Turkménistan , selon des experts centrasiatiques. Ce secteur iranien au sud de la mer empiéterait sur les gisements de ses voisins, ou, au moins, sur les infrastructures d'exploitation. En outre, le sud de la mer est pauvre en hydrocarbures, d'où l'intérêt de Téhéran de clamer que la mer appartient à tout le monde.

Pour combler ce vide juridique, le président turkmène, Saparmourad Nyazov, a proposé d'accueillir en avril à Ashkhebad un sommet des chefs d'Etat caspiens. Proposition qui pourrait rester lettre morte devant la complexité du problème.

Autre facteur de tension: le Turkménistan et l'Azerbaïdjan revendiquent chacun la souveraineté sur le gisement off-shore de Kyapaz, qui contient plus de 150 millions de tonnes de pétrole. Déjà, les Turkmènes ont invité des compagnies iraniennes à développer Kyapaz.

L'OUTSIDER AMÉRICAIN

Les Centrasiatiques se projettent en cheikhs koweïtiens: forages tous azimuts et contrats du siècle se multiplient. Hélas, Kazakhstan, Azerbaïdjan et Turk- ménistan ont en commun d'être enclavés et tributaires de leurs voisins pour voir leur énergie accéder au marché mondial. A ce jour, les seuls oléoducs sortant des frontières de la CEI (Communauté des Etats indépendants, association de pays issus de l'ex-URSS) sont russes, à l'exception de deux pipelines de 200 km alimentant le nord iranien en gaz turkmène et l'Arménie en pétrole iranien. A part cela, c'est Moscou qui fixe d'assez faibles quotas d'exportation.

Résultat: la production est supérieure à la capacité d'exportation. L'huile sombre non utilisée nappe la surface des eaux et des élevages d'esturgeons. Le caviar s'efface devant les requins du pétrole. Bien sûr, les jeunes républiques s'échinent à contourner le monopole russe. Les routes de futurs pipelines pourraient traverser l'Iran pour atteindre le golfe Persique. Ce tracé a l'avantage d'être assez économique et à même de fournir vite les gros clients du XXIe siècle, Chine et Inde.

Les Américains s'y opposent. Les Etats-Unis fourniront une assistance maximale au projet d'oléoduc et de gazoduc transcaspien, a déclaré fin février le secrétaire d'Etat aux Affaires caspiennes. Le «Transcaspian gas pipeline project» viserait à transporter les hydrocarbures turkmènes et azéris vers la Turquie en évitant l'Iran. Pour un coût de fabrication de 3 milliards de dollars, le pipeline partirait du Turkménistan, plongerait dans la Caspienne et, après avoir sillonné sur 1.700 km l'aridité azérie, les monts géorgiens et le plateau anatolien, déverserait sa précieuse cargaison au port turc d'Erzurum.

Ma. De.