LES TRESORS DU GEANT DU BENGALE
BRADFER,FABIENNE
Page 11
Samedi 2 juillet 1994
Une rétrospective avec 6 inédits, c'est l'Aventure avec Satyajit Ray
Les trésors
du «Géant du Bengale»
Huit films du plus grand cinéaste indien sont au programme du cinéma Aventure. (Re)découverte rare d'un artiste qui aimait Tintin et Jules Verne!
Qui a dit que les mois d'été étaient des mois maudits pour le cinéma? Le vent tourne, semble-t-il, à voir l'accumulation de manifestations cinématographiques en tous genres qui essayent d'ensorceler le spectateur. Le choix ne manque pas entre le Belga Movie Tour qui visite la côte tout l'été, le Drive-in au Cinquantenaire, un festival Marx Brothers dans six villes du pays ainsi qu'à Luxembourg pendant sept semaines, 16 jours de pure découverte avec Cinédécouvertes au musée du Cinéma, le Diamond Film Expérience à la fin du mois d'août au Kinépolis, Écran Total à Bruxelles et à Liège pour découvrir l'ancien et le nouveau du 7e art, du documentaire à la fiction, pendant deux mois.
«JE NE SUIS QU'UN CONTEUR»
Les initiatives se multiplient. Du 6 juillet au 9 août, le cinéma Aventure, dans l' Ilot sacré bruxellois, à l'initiative de la maison de distribution Eliza, se met au goût de l'été en invitant les spectateurs à (re)découvrir le cinéaste bengali Satyajit Ray, celui qu'on surnomme le «maître de Calcutta» ou «le Géant du Bengale», à travers une rétrospective de huit de ses films dont six inédits réalisés entre 1965 et 1981 et découverts deux ans après la mort de ce grand cinéaste en 1992.
Lui qui avouait humblement: Je ne suis qu'un conteur et refusait systématiquement le système des castes, était un homme multiple. Réalisateur, scénariste, auteur de contes pour enfants, Satyajit Ray était aussi philosophe, dessinateur, peintre et musicien. En 37 ans, il réalisa 36 films. Une oeuvre abondante et précieuse, à la fois éclectique et cohérente, dans laquelle il s'appliqua à dénoncer les tares de la vieille aristocratie ainsi que la corruption du monde moderne.
Homme au carrefour des cultures et des civilisations - il se définissait lui-même Bengali nourri de culture anglaise -, voleur d'instants en quête de vérité, il a toujours marqué son réel attachement à ses racines plongées profondément dans la terre bengalie et à sa langue. À travers ses films, il montra tous les aspects de l'Inde sans jamais vouloir s'immiscer dans les problèmes politiques contemporains. Pourtant, il aborda les thèmes de la superstition, du dogmatisme, de la famine, de l'émancipation féminine, de la perte des racines et de l'agonie des traditions.
Progressiste fasciné par les mystères du monde et des hommes, ce cinéaste influencé par le poète Rabindranath Tagore, admirateur de Jules Verne, d'Edgar Poe, de Tintin, de Frank Capra et de John Ford, traduisit dans ses films le mariage entre l'authenticité et l'universalité.
Né en 1921, à Calcutta, dans une famille d'artistes et d'intellectuels, venu au cinéma après sa rencontre avec Jean Renoir, qui tournait «Le Fleuve» en Inde et lui révéla que le cinéma était un regard limpide sur le monde, reconnu comme l'un des plus grands cinéastes du monde, vénéré au Bengale mais peu connu dans le reste de l'Inde, Satyajit Ray a imposé un cinéma vrai, lucide et profond, puisant ses racines dans la tradition millénaire de l'Inde mais aussi dans la mentalité nouvelle importée d'Occident.
SIX INÉDITS, SIX BONHEURS
Reflétant l'éternel conflit entre tradition et progrès, entre immobilisme religieux et rationnalisme scientifique, entre rigidité familiale et indépendance féminine, les films de Satyajit Ray nous livrent l'Inde des grands seigneurs décadants, de la communauté villageoise où le don de la nourriture a valeur de symbole, mais aussi l'Inde de la musique incomparable. Ils révèlent aussi, et surtout, la passion du beau, incarné dans l'art, la musique, la danse et la poésie.
Outre «La Grande Ville» (1963), dans lequel il décrit la rigidité familiale face aux besoins d'indépendance féminine, et «Charulata» (1964), d'après une nouvelle du poète Rabindranath Tagore, les organisateurs de cette rétropective Satyajit Ray au cinéma Aventure, à Bruxelles, puis en décentralisation dans le pays, ont eu la bonne initiative de mettre à l'affiche six films inédits du grand cinéaste indien. Six films qui témoignent de l'extraordinaire liberté de ton du cinéaste. On passe ainsi de la farce au mélodrame, de la comédie musicale à la satire sociale, de l'analyse psychologique à l'énigme policière, de la fable politique au récit d'aventures merveilleuses.
Avec «Royaume des diamants» (1980), on est dans le divertissement, sorte de conte merveilleux pour enfants. Avec «Le Dieu Éléphant» (1978), on trouve toujours la fantaisie mais dans un style policier. Dans «Le Saint» (1965), on tombe dans la farce qui frôle l'esprit du «Tartuffe», de Molière. Avec «Le Lâche» (1965), on a une note plus grinçante augmentée d'une réflexion sur le cinéma commercial. «Le Héros» (1966) poursuit cette réflexion. Quant à «Délivrance» (1981), poème crépusculaire, il est le résumé et l'exaltation de tout l'art de Satyajit Ray. Le rayon Ray n'a pas fini de nous éclairer.
FABIENNE BRADFER
Rétrospective Satyajit Ray, du 6 juillet au 9 août, cinéma Aventure, galerie du Centre, à Bruxelles. Rens. 02-219.17.48. Semaine du 6.7: «La Grande Ville», et «Charulata»; semaine du 13.7: «Le Royaume des diamants» et «Le Dieu Éléphant»; semaine du 20 juillet: «Le Lâche» et «Le Saint»; semaine du 27 juillet: «Délivrance» et «Le Héros»; semaine du 3.8: reprise des titres ayant rencontré le plus grand succès. Ce programme sera décentralisé en province.
Signalons aussi que Satyajit Ray est à l'affiche d'Écran Total, à l'Arenberg-Galerie, avec, dès le 20.7, la projection de «La Déesse», film où le cinéaste dénonce le fanatisme religieux.
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