Les yeux des Belges gagneraient à être davantage vérifiés

SOUMOIS,FREDERIC

Page 27

Jeudi 25 mars 2010

Ophtalmologie Une visite par an après 40 ans

Trois quarts des Belges portent des lunettes, d’après l’enquête effectuée auprès des lecteurs du Soir par Rossel Research pour le compte d’Essilor (1), un fabricant de verres optiques. C’est dire que ces « béquilles » sont essentielles dans la vie quotidienne, que nous les portions dès l’enfance ou que nous les adoptions au fil des années. Quelles sont les principales informations et questions apportées par cette enquête ? Jean-Jacques De Laey, professeur émérite d’ophtalmologie à l’UZ Gent et président du comité scientifique de la Fondation Braille (2), répond.

1La fréquence des symptômes signalés face à l’écran d’ordinateur ou lors de la conduite auto sont-ils alarmants ? Près de 7 utilisateurs sur 10 signalent une fatigue des yeux en usage de l’ordinateur, un tiers lors de la lecture d’un livre ou face à la télé. 40 % sentent leurs yeux picoter (voir infographie). « Contrairement à une idée trop répandue, cette utilisation n’est pas la cause d’un problème aux yeux. Mais ces symptômes, leur fréquence ou leur gravité révèlent un problème oculaire qui, sans cela, peut rester silencieux très longtemps. Les écrans modernes ne causent guère de problème de “lignes tremblantes”. Mais le fait de fixer longtemps un écran à une distance de 35 à 45 cm va entraîner une fatigue accrue si l’on connaît un problème visuel. Un léger strabisme, par exemple, va entraîner des maux de tête en utilisation intensive, alors qu’on ne remarquera rien lors d’autres activités. La meilleure preuve que l’écran n’est pas, en soi, nocif pour les yeux est qu’il est très utilisé dans les mécanismes de loupes électroniques développés pour les malvoyants. C’est même un outil très pratique puisque, contrairement à un livre, on peut en faire varier luminosité, contraste ou couleurs.

»

2 Faut-il alors des lunettes particulières pour l’utilisation d’écran, par exemple qui suppriment les reflets ? « Non, il est inutile de multiplier les paires sans raison. La meilleure paire de lunettes est celle qui vous est adaptée. Des verres de lecture seront adaptés s’ils vous permettent de bien lire à la distance à laquelle vous lisez fréquemment. »

3 Six Belges sur dix possèdent des lunettes de soleil. Utile ou futile ? « Là encore, il faut bien distinguer. Le soleil, en tant que tel, ne dégrade pas la vue, même s’il y a des discussions sur le lien entre lumière bleue et certaines dégénérescences, sans que cela soit démontré. Mais il est clair que l’oeil réagit au soleil, que la pupille se rétracte, que les paupières répondent en clignant plus vite. On peut donc être facilement ébloui. Des lunettes solaires peuvent être très utiles pour éviter cet inconvénient. C’est indispensable pour des opérés de la cataracte, par exemple. »

4 Lunettes de prix ou à 3 euros sont-elles équivalentes ? Neutres ou avec la correction des verres ordinaires ? « Si la correction ordinaire est indispensable à votre vie au quotidien, avoir des verres solaires qui bénéficient aussi de la correction vous apportera un confort incontestable. Le critère, c’est le mal de tête, qui signale que vos yeux “travaillent” trop. Si, par contre, cela ne vous est pas utile, une paire à 3 euros achetée sur une plage n’est pas plus dangereuse qu’une autre. Parfois, son taux de protection sera moins régulier, mais c’est sans danger. C’est une légende de croire que des verres non adaptés créent des lésions. Tout est récupérable. »

5 Deux paires suffisent, alors ? « Les lunettes ne sont pas un médicament, mais une aide optique. C’est donc une réponse individuelle, en fonction du mode de vie. Il y a d’ailleurs une paire que beaucoup de gens oublient, c’est la paire de protection. Le professionnel du bâtiment est protégé par des lunettes imposées légalement, mais le bricoleur qui fraise et provoque des projections, doit veiller à se protéger. Le sportif aussi, spécialement pour les sports de balle, qui provoquent davantage d’accidents, parfois gravissimes, que le bricolage. J’ai vu des yeux éclatés sur des greens de golf. »

6 Seuls 32 % des Belges font tester leur vue chaque année. Est-ce suffisant ? « Là encore, la réponse est nuancée : à partir de 40-45 ans, il est utile de voir un ophtalmologue chaque année, ainsi qu’on le fait pour la santé dentaire ou gynécologique. Songeons qu’on peut vivre quasi normalement avec des dents en mauvais état, mais que peut-on faire sans la vue ? Pour les enfants, les examens réalisés par l’ONE et ensuite par la médecine scolaire sont théoriquement assez fréquents et assez sélectifs. Nous recevons davantage d’alertes finalement non fondées que de patients dont on n’aurait pas décelé la maladie à temps. C’est particulièrement essentiel de veiller à la santé oculaire des enfants, car c’est en voyant qu’on acquiert la vision. Les capacités visuelles d’un bébé sont très faibles au départ et se forment grâce à la plasticité neuronale et la maturation de la rétine. Or, un enfant sur 7 présente une anomalie visuelle, comme l’amblyopie, une baisse de l’acuité visuelle par un mécanisme cérébral de neutralisation des images reçues par un œil. De nombreuses anomalies peuvent être corrigées, et d’autant mieux qu’elles sont décelées plus tôt. »

7 Trois quarts des Belges ont fait tester leur vue par un ophtalmologue, 14 % chez un opticien. Que recommandez-vous ? « L’opticien est le professionnel qui va mettre au point les lunettes de manière personnalisée. Qu’elles soient bien réglées est essentiel. Des verres progressifs, par exemple, demandent une haute qualité de réglage. Mais l’opticien, contrairement à l’ophtalmologue, ne peut faire un examen du fond de l’œil qui permet de détecter un diabète ou une dégénérescence maculaire. L’ophtalmologue prendra également la tension de l’oeil et en fonction de ces mesures corrélée avec les données de l’examen du fond d’oeil et du champ visuel détectera un glaucome. Il n’est donc pas intelligent de se passer des services d’un ophtalmologue. »

(1) 3.225 répondants au questionnaire disponible par internet.

(2) Ligue Braille, 02/533.32.11. www.braille.be

Avec l’âge, la vue peut se perdre

L’augmentation

des maladies de la vision est spectaculaire, car liée à l’augmentation de l’espérance de vie. La plupart du temps, les symptômes sont ténus, car notre cerveau « compense » la perte de vision de manière imperceptible. Or, la plupart de ces maladies, bien dépistées, sont traitables ou stabilisables. Mieux vaut donc prévenir…

La dégénérescence maculaire

La dégénérescence maculaire

liée à l’âge (DMLA) est la première cause de cécité. La macula est le nom du centre de la rétine. Les causes sont mal connues, mais on sait que tabagisme, hérédité, hypertension, exposition solaire sont facteurs de risque. Parfois, des distorsions de lignes droites peuvent précéder cette perte de la vision centrale très handicapante. On peut stabiliser ou ralentir la maladie.

Le glaucome

Le glaucome

(ici à un stade très avancé) « mange » petit à petit la vision périphérique. Pour cette raison, il s’installe souvent sans être remarqué. On peut en ralentir très notablement la progression, mais pas en guérir. Non traité, il mène rapidement à la cécité. Parmi les causes, le diabète, l’artériosclérose et l’hérédité. Il est associé à une pression intra-oculaire très élevée, l’examen de référence pour le signaler.

La rétinite diabétique.

La rétinite diabétique.

Il s’agit d’une atteinte à la rétine : le sucre en excès dans le sang détruit les microvaisseaux sanguins. L’évolution de la maladie est lente, mais se fait par taches successives avant d’envahir toute la vision. Le traitement de la maladie se fait d’abord par un strict régime alimentaire. Au-delà, une opération chirurgicale basée sur l’utilisation du laser peut être nécessaire.

La cataracte

La cataracte

est sans doute la plus fréquente des dégénérescences de l’œil. Elle s’installe lentement, affectant d’abord la vision éloignée puis la vision rapprochée. Ce sont les protéines du cristallin qui s’agglutinent, créant des opacités. La personne vit dans un brouillard (perte d’éclat de couleur, contours flous, sensibilité élevée à la lumière). Un implant peut heureusement remplacer le cristallin défectueux.