Des missiles qui attisent bien des convoitises

SPLEETERS,DAMIEN

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Jeudi 23 février 2012

Libye La course à l’arsenal de l’ancien régime

ENQUÊTE

MISRATA

DE NOTRE ENVOYÉ SPÉCIAL

Dans la base de la « Brigade des Martyrs » de Misrata, Eamon Almani empoigne un long tube kaki dans l’arsenal impressionnant qui s’offre au regard. Les armes entreposées ici ne constituent qu’une infime partie de ce que les ex-rebelles ont capturé aux forces du colonel Mouammar Kadhafi. Mais l’échantillon de ce soir est un exemple parfait de cet héritage problématique.

L’arme que l’ex-rebelle tient en main est l’objet de fortes convoitises, et il le sait : « 100.000, c’est ce que les Américains ont offert pour cette arme », lance-t-il. Cent mille devises libyennes ou américaines ? « Avec un tel montant, ça n’a plus vraiment d’importance », répond Eamon. Ce long tube vert que « les Américains » veulent racheter à prix d’or contient un missile sol-air 9K342 très sensible à la chaleur dégagée, par exemple, par les turbines d’un avion de ligne.

Cette arme, produite en mars 2006, est un système 9K338 Igla-S de fabrication russe, que l’Otan désigne par le nom SA-24 Grinch. La Russie a toujours affirmé que les SA-24 récemment exportés vers la Libye n’étaient pas équipés d’une pièce essentielle qui aurait pu les rendre « portatifs » et devaient être opérés via un système « Strelets » – une plateforme de lancement : l’arme serait ainsi moins sujette à la contrebande et plus difficile à utiliser. Si le SA-24 reste malgré tout aussi recherché que redouté, c’est son ancêtre le SA-7 qui est surtout présent en Libye. Moins performant mais plus commun et surtout disponible sous la forme portative, cette version du lance-missiles sol-air russe a déjà fait parler d’elle.

« Le système SA-7 ne constitue pas une menace sérieuse pour les avions de chasse modernes, explique Nicholas Jenzen-Jones, expert australien en armement. Cependant la menace est bien réelle pour les avions civils. Particulièrement durant les phases de décollage et d’atterrissage. Le SA-7 est très demandé pour sa petite taille et sa “portativité”, mais nécessite tout de même un certain degré de connaissance pour être efficace. » On se rappellera qu’un SA-7 fut par exemple utilisé en 2002 à Mombassa contre un avion israélien. Le missile manqua sa cible.

Combien y a-t-il de systèmes lance-missiles sol-air portatifs en Libye ? Difficile à dire. Le gouvernement américain estime que l’ancien régime en avait importé environ 20.000. Mais aucune donnée précise, aucun inventaire n’a été retrouvé pour l’instant. En décembre 2011, une équipe de surveillance mandatée par le Département d’Etat évaluait à 5.000 le nombre de lance-missiles encore à sécuriser. Les détails d’un programme de rachat, s’il a lieu, ne sont pas encore connus.

Pour Matt Schroeder, spécialiste de ce type d’armes à la Federation of American Scientists, le prix offert à Misrata pour le SA-24 est étrangement élevé et « se rapproche probablement de ce qu’un gouvernement paierait pour cette arme sur le marché public ». Eamon Almani, lui, affirme avoir refusé l’offre américaine. « Je remettrai cette arme et toutes les autres au conseil militaire de la ville lorsque la situation en Libye sera stabilisée », dit-il. Tant que le gouvernement de transition libyen ne mettra pas en place une stratégie nationale de désarmement, celui-ci pourra difficilement espérer plus qu’un tel vœu pieux de la part des groupes d’anciens combattants. En attendant, d’autres Libyens, moins patriotes, succomberont peut-être aux nombreuses convoitises qu’attirent ce type d’armes.

P. 13 ENTRETIEN AVEC ISABELLE DURANT, À TRIPOLI

L’ENJEU

Le désarmement

Le contrôle des armes pillées dans les stocks de l’ancien régime représente sans doute l’un des défis les plus importants de la Libye d’après-guerre. Cependant, ce ne sont pas les armes de petits calibres qui reçoivent aujourd’hui le plus d’attention. Les lance-missiles sol-air portables, désignés par l’acronyme « Manpads », tiennent la communauté internationale davantage en haleine : symboles d’une menace terroriste omniprésente, ils posent un grave danger pour l’aviation civile s’ils tombent en de mauvaises mains. Plusieurs pays, dont la Belgique, ont marqué leur souhait de participer à un programme visant à localiser et à sécuriser ce type d’armes. Mais, la prolifération des milices, le manque d’autorité du gouvernement de transition et l’absence d’une réelle stratégie de désarmement posent problème.