Liège L'un, démilitarisé, est exploité par Techspace Aéro, l'autre par les Forges de Zeebrugge Visite dans deux forts discrets Pas de salade pour assaisonner les roquettes

BODEUX,PHILIPPE

Page 15

Samedi 20 octobre 2001

Liège L'un, démilitarisé, est exploité par Techspace Aéro, l'autre par les Forges de Zeebrugge Visite dans deux forts discrets

Parmi les forts qui constituaient la ceinture militaire de Liège, deux seulement, Liers et Evegnée, fourmillent encore d'activités. Visite au pays des turbines et des roquettes.

REPORTAGE

PHILIPPE BODEUX

Le mur d'enceinte a été détruit à la dynamite afin de laisser entrer les camions dans la fosse antipersonnel. De part et d'autre des enceintes d'escarpes et de contre-escarpes, des toits ont été lancés, histoire de construire des hangars aux murs dignes d'un abri antinucléaire. Vendu à la Fabrique nationale de Herstal pour un franc symbolique en 1949, le fort de Liers, à l'inverse des douze autres autour de Liège, n'a pas cessé toute activité depuis qu'il a subi l'assaut des deux guerres. Démilitarisé, il est occupé aujourd'hui par Techspace Aero - anciennement FN Moteurs - qui y a installé ses bancs d'essais de moteurs d'avions.

A l'extérieur, seule une guérite et quelques murs blanchis laissent à penser que le fort n'est pas endormi. Il suffit de tendre l'oreille de l'autre côté des grillages et l'on peut entendre le léger grondement des turboréacteurs lancés à plein régime. Des F 16 aux Airbus, les réacteurs sont soumis à des tests de maintenance ou de développement. Secret industriel oblige, l'entrée est efficacement contrôlée.

Des F 16 aux Airbus,

les réacteurs sont

soumis à des tests

Nous avons ici des moteurs qui tournent 24 h sur 24 , explique, dans le poste de pilotage, un des ingénieurs attaché aux 4 bancs d'essais. Là où plus de 800 paramètres peuvent être contrôlés grâce aux sondes apposées au réacteur, lui-même suspendu à une énorme balance qui permet de mesurer la poussée du moteur. L'essentiel, pour un contructeur qui a lancé un moteur sur le marché, est de garder une rotation d'avance afin de prévenir les pannes ou défectuosités potentielles. Nous pouvons tout simuler en matière de mission de vol. Il n'y a que les ingestions de pigeon dans les turbines que nous ne reproduisons pas. Cela se fait sur d'autres bancs d'essais avec des «tirs au poulet».

En surface, les coupoles de tir installées au XIXe siècle ont fait place aux citernes de kérosène destinées à alimenter les bancs d'essais. Lorsque l'on travaille en endurance, explique l'ingénieur de Techspace, un moteur consomme 80.000 l en trois jours en tournant 24 h sur 24. Une cadence imposée par la nécessité d'établir rapidement un diagnotic des moteurs en maintenance. Car un avion cloué au sol coûte cher. La traçabilité est complète pour chaque machine, on serre un écrou et c'est noté. On dit volontiers que le poids du dossier d'un moteur est plus lourd que le moteur lui-même .

Ceinturant le massif du fort démilitarisé, les fossés antipersonnel sont peuplés de hangars qui constituent un véritable résumé de l'épopée de la FN moteurs. A commencer par les vieux bancs d'essais des moteurs de Gloster Meteor ou de Fouga Magister. Quelques vieilles riquettes et casemates plus loin, l'on trouve les deux anciens bancs contruits en 1954 qui ont accueilli les moteurs Atar de Mirage. Ces bancs étaient dépassés notamment en ce qui concerne l'isolation acoustique, l'évacuation des fumées et le branchement des sondes de test , souligne l'ingénieur devant la porte de 13 tonnes qui se referme derrière un moteur d'Airbus A 320 installé sur de nouveaux bancs. Les turbines viennent des quatre coins du monde. De temps en temps, nous effectuons des essais pour des moteurs d'avions qui ne sont pas encore sous aile, avant de les agréer.

Dans l'entrepôt des moteurs en attente, propre comme une salle d'op, un ronronnement s'échappe de la salle d'essais. Non, le fort de Liers n'est pas endormi...

Pas de salade pour assaisonner les roquettes

A l'horizon, point de chars allemands ni d'obusiers autrichiens de la guerre de 14. Tout au plus quelques tracteurs qui achèvent la récolte du maïs. A travers sa lucarne, sur ses écrans de contrôle, la garde du fort d'Evegnée n'a plus grand-chose à voir avec les sentinelles qui se relayaient au temps des deux grandes guerres. Et pourtant... Vingt-quatre heures sur vingt-quatre, une surveillance est assurée au tambour d'entrée. D'ailleurs, une épaisse grille ornée de caméras empêche tout accès.

A travers la poterne d'entrée, on découvre le sigle «FZ» du nom des roquettes de 70 mm qui y sont assemblées et testées. Un produit de technologie militaire entièrement conçu et fabriqué par l'entreprise herstalienne des Forges de Zeebrugge, filiale du groupe franco-allemand TDA.

Au fort d'Evegnée , explique Daniel Lenaers, nous effectuons une série de tests après assemblage. Après une mise au frigo à - 54 o suivie d'un réchauffement à 74o , la roquette qui peut équiper des hélicoptères, des avions ou des engins de combat terrestre poursuit une série d'examens dans la centrifugeuse, les rayons X et un banc de vibrations.

Et au milieu, une sorte

de mini-réserve naturelle

Dans la galerie extérieure, une potence permet de tester la résistance au choc tandis qu'un banc statique mesure la poussée, la vitesse d'expulsion ou encore la vitesse de rotation. Tout cela dans un environnement qui n'a guère changé depuis le départ des Allemands. Le fort a été ferraillé mais, dans le mess des officiers, il reste encore des inscriptions en allemand. On peut encore voir la couche de béton armé coulée dans l'entre-deux-guerres pour consolider le fort et la galerie d'aération destinée à évacuer les gaz de tir, remarque Daniel Lenaers, responsable «recherche et développement» chez «FZ». A leur conception en 1888, ils étaient prévus pour résister à des obus de 220 mm. Quand sont tombés les obus de 420 mm, les coupoles de tir en métal n'ont pas résisté, explique, à côté du cratère de 5 m de profondeur qui marque encore le massif central, celui qui est devenu passionné de l'histoire des forts en province de Liège. Le site est périodiquement contrôlé par la Défense nationale qui s'en est servie pour déminer un certain nombre d'obus. Nous accédons encore à de rares exceptions aux installations centrales. Quelquefois, nous effectuons des essais dynamiques dans le tunnel qui mène au massif central. En surface, au centre du fort, l'herbe est haute, un havre de paix pour les oiseaux et autres animaux. C'est quasi une mini-réserve naturelle. Mis à part le bruit des essais - jamais d'essais de munitions -, c'est la prairie la mieux protégée du coin!

Ph. Bx