La ville à l’heure des choix

MOREL,PIERRE

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Jeudi 13 mars 2008

Liège Trois scientifiques ont situé les enjeux des priorités en matière de mobilité

Liaison CHB, transports en commun structurant : une conférence pour faire le point sur la mobilité durable.

Alors que l’octroi du permis pour la construction de l’autoroute A605 entre Cerexhe-Heuseux et Beaufays(CHB) est imminent, ses opposants ne désarment pas.

Leurs doléances étant peu répercutées politiquement, le « Collectif pour un moratoire CHB » avait appelé mardi soir des scientifiques à la rescousse en organisant une conférence à l’Université sur le thème « Pour une mobilité durable : les enjeux à long terme des choix de mobilité ».

Un moratoire

« Quand on demande un moratoire sur la liaison parce que nous pensons que ce choix politique n’est pas le bon, on nous reproche d’être des nimbystes, des gens qui ne pensent qu’à la préservation de leur petit cadre de vie personnel, expliquait François Schreuer, pour le collectif, en introduction. Avec cette conférence, nous voulons récuser cette idée. »

Michel Wautelet, physicien à l’Université de Mons-Hainaut, Pierre Ozer, climatologue à l’ULg et Jacques Teller, urbaniste au Lema de l’ULg ont donc replacé la problématique des choix de mobilité dans le cadre général du réchauffement climatique, de la raréfaction du pétrole et des enjeux urbains. On lira ci-dessous des synthèses de leurs interventions. Leurs allocutions, ainsi que le débat avec la salle qui suivait, rappelaient l’urgence de repenser notre mobilité.

« Un fameux choc entre un pétrole et donc une auto trop chère et des transports en commun insuffisants se prépare, estime Michel Wautelet. Il va falloir d’urgence que les politiques prennent des décisions… impopulaires ! »

Pour le collectif, on le sait, l’option est de promouvoir le tram plutôt que CHB. « On nous répond que les deux sont possibles, signale François Schreuer. Et tous les partis liégeois soutiennent l’idée du tram. Mais on doit constater que CHB, c’est imminent, alors qu’il n’y a pas encore le moindre euro sur la table pour le tram. »

Or, pour Jacques Teller, celui-ci reste une évidence : « De nombreuses villes françaises se sont redynamisées grâce à un transport en commun structurant. Mais ce sont les agglomérations urbaines, pas les villes, qui ont fait les arbitrages et mis en place cette politique. À Liège, il n’y a pas d’espace politique où organiser ces choix d’agglomération. »

Du moins pas encore, souligne, dans la salle, l’échevine Ecolo de Fléron Colette Balsacq, qui rappelle qu’un Plan Urbain de Mobilité pour les 24 communes de l’arrondissement est actuellement à l’étude. « Il ne nous paraît donc pas raisonnable de décider de faire CHB avant d’avoir ce plan en mains », commente F. Schreuer.

Seul des trois scientifiques à prendre réellement une posture politique, Pierre Ozer souligne : « À terme, ce choix de l’autoroute en périphérie est criminel. Les politiciens ont-ils lu, comme je l’ai fait, l’étude d’incidences sur CHB ? On n’y trouve pas grand-chose qui donne envie de la construire. »

« Les villes plus denses consomment moins d’énergie »

Jacques Teller Urbaniste, ULg

« Dans l’Union européenne, la flotte de véhicules a triplé au cours des trente dernières années, et quarante pour cent des émissions de CO2 de l’Union sont émis par le seul transport urbain. Sur les vingt dernières années, la part de la consommation totale d’énergie est passée de 52 à 43 % pour les industries et de 19 à 24 % pour le transport. Or, de nombreuses études scientifiques montrent que la consommation énergétique du secteur des transports en ville est inversement proportionnelle à la densité de la ville : plus la ville est dense, moins le transport y consomme de l’énergie. L’utilisation et la rentabilité des transports en commun augmentent avec la densité de la ville. De la même manière, plus les villes sont denses, moins on y trouve d’habitants y disposant d’un véhicule. À Liège, près de 40 % des habitants n’ont pas de voiture, car Liège est dense. C’est une tendance lourde, constatée partout, et indépendante du niveau de vie de la population. Au sein des villes, les gens se déplacent de plus en plus, mais ce n’est pas vers ou dans le centre-ville : l’augmentation est surtout sensible sur les trajets de périphérie à la périphérie. La solution urbanistique à cette évolution, c’est la recomposition des centres urbains sous forme de nœuds accolés : il ne faut pas travailler sur le centre uniquement. Les villes françaises

étaient dans la même situation que les nôtres il y a vingt ans. Elles ont réagi. »

« Une émission de gaz à effet de serre inédite pour la planète »

Pierre Ozer Climatologue, ULg

« Il faut se figurer que nous vivons dans la pelure d’une pomme. S’il prenait l’envie à un ministre wallon, liégeois par exemple, de construire une autoroute verticale vers la Lune, en moins d’une heure, on quitterait l’atmosphère. Et dans cette pelure, nous sommes de plus en plus nombreux : sur mes quarante années de vie, la population de la planète a doublé. L’augmentation des besoins énergétiques qui en découle fait qu’en 150 ans de révolution industrielle, nous avons relâché dans l’atmosphère le carbone stocké dans la planète pendant 150 millions d’années ! Et 50 % seulement de ce carbone émis sont aujourd’hui pompés par les « puits » que sont les océans et les forêts. Le désormais bien connu « effet de serre », qui a permis l’apparition de la vie, s’emballe et la planète se réchauffe. Ce sont des faits scientifiques, pas des suppositions ! L’augmentation phénoménale de l’émission des gaz à effet de serre au cours du dernier siècle est inédite dans l’histoire de la planète. Cela va entraîner une hausse du niveau des océans, un dégel du permafrost, des cyclones, des inondations, de grandes vagues de sécheresse. Et passé un certain cap, ce réchauffement risque de s’autoalimenter et de ne plus pouvoir être combattu. Il est urgent d’agir : consommer notre énergie moins, mieux, autrement. Agir coûterait à peu près 1 % du PIB. Ne rien faire

coûtera à terme 5 à 20 %. »

« Le pétrole bon marché, c’est définitivement fini ! »

Michel Wautelet Physicien, UMH

« Le secteur des transports repose à 98 % sur le pétrole et il en consomme 50 % de la production mondiale. Or, nous avons atteint aujourd’hui, ou sommes tout près d’atteindre, le pic du pétrole, soit le moment où la moitié des réserves extractibles auront été extraites. Ce pic entraîne un décrochage entre une offre en diminution et une demande en hausse, avec comme conséquence une hausse des prix : celui du pétrole a pratiquement doublé en quinze mois ! Il faut se faire une raison : le pétrole bon marché, c’est définitivement fini. Quelles alternatives pour les 170 millions de véhicules de l’Union européenne, dont 45 millions de camions ? Les agrocarburants ? Ils peuvent servir d’appoint mais ne remplaceront jamais le pétrole : si 10 % des surfaces agricoles mondiales leur sont dédiées, on couvrira… 5 % des besoins actuels en pétrole. L’électricité ? Ça peut marcher pour des voitures de ville. Certainement pas pour les longs trajets et pour le transport par camion. Et il faudra construire beaucoup de centrales. L’hydrogène ? Solution séduisante car non polluante mais cela pourrait s’avérer être un cul-de-sac technologique : comment le produire, le stocker, le distribuer ?

A court terme, on n’a pas de solutions claires pour le transport. En imaginer, cela prendra vingt ou trente années, coûtera beaucoup d’argent et… suppose un choix clair de priorités ! »