Littérature noire pour nuits blanches d'hiver Enfouis dans le passé, les mystères de Venise PIERRE MAURY Jeu de pistes à travers ToulouseJean-Marie Wynants Un dictionnaire qui fait courir les fans Jean-Marie Wynants

WYNANTS,JEAN-MARIE; MAURY,PIERRE

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Vendredi 2 janvier 2004

Littérature noire pour nuits blanches d'hiver

Entre l'insomnie et l'envie de dormir, les meilleurs romans noirs font le choix pour nous : impossible de les lâcher avant la fin ! Choisissez votre auteur : Robert Crais, Thierry Maugenest, Pascal Dessaint vous attendent pour des nuits sans sommeil.

PIERRE MAURYBruce Willis s'est trouvé un nouveau rôle qui semblait écrit pour lui : le sergent Jeff Talley dans « Otages de la peur », le nouveau livre de Robert Crais. Le cinéma et la littérature noire font, il est vrai, bon ménage. Romans policiers ou thrillers ont toutes les caractéristiques, quand ils sont réussis, d'excellents scénarios. Leurs principaux ressorts, qu'il s'agisse d'une énigme ou d'un suspense, sont de ceux qui tiennent en haleine et qui supportent avec bonheur le passage de l'écrit à l'écran.

Davantage encore, bien entendu, quand l'auteur connaît les techniques des deux supports. Robert Crais est de ceux-là, même s'il est surtout connu du grand public pour ses livres : « L.A. Requiem » ou « Indigo blues » (qui vient de reparaître dans la collection Pocket) entre autres. Les spécialistes savent qu'il a aussi travaillé comme scénariste sur des séries policières : « Hill street blues », « La loi de Los Angeles » ou « Miami vice ». C'est dire qu'il a toutes les cartes dans son jeu pour offrir à la fois la densité et le rythme nécessaires à ses romans.

Ignorerait-on tout de sa carrière qu'on ne se poserait pas longtemps la question : en entrant dans « Otages de la peur », on sait très vite qu'on est entré dans la gamme supérieure du genre.

La première scène fait appel au passé de Jeff Talley, quand il appartenait à l'unité d'intervention d'élite de la police de Los Angeles (le SWAT, pour ne pas abandonner les références du cinéma). L'atmosphère tendue d'une prise d'otages, dans laquelle le négociateur pèse d'un poids démesuré sur l'issue de la crise. Un échec, c'est toute une vie qui paraît devenue inutile. Et Jeff Talley, après avoir connu l'échec, a abandonné ce travail pour une banlieue moins violente.

Mais nous vivons décidément dans un monde dur pour les hommes - et qui constitue un terrain favorable pour les auteurs de thrillers. La violence a gagné les banlieues, même cossues. Trois petits voyous sans envergure, agités comme ceux de « Pulp fiction », braquent une station-service, tirent sur le gérant et se réfugient dans la première habitation venue. A l'intérieur : Jennifer, seize ans, Thomas, son imbécile de frère, dix ans, et leur père, un comptable qui emporte souvent des dossiers à la maison.

Prise d'otages. Le sergent Jeff Talley revit son cauchemar. Rendu plus aigu par un malencontreux hasard à partir duquel l'histoire va prendre une dimension inattendue : le comptable n'est pas seulement un père tranquille, il est aussi le détenteur de dossiers brûlants que leurs propriétaires aimeraient récupérer avant la police.

Robert Crais installe les éléments de sa fiction sans perdre de temps mais se garde d'en livrer tous les détails d'emblée. Campant sur leurs positions, les protagonistes sont entrés dans un engrenage dont quelques mécanismes, les plus influents, leur restent longtemps inconnus. Le pouvoir de l'argent est une chape de plomb posée par-dessus la pression déjà spectaculaire qui lie et sépare les gangsters, les otages et les forces de l'ordre.

Le romancier est un grand manipulateur, qui tire les fils dans de multiples directions pour mieux resserrer le noeud au centre duquel nous nous trouvons. Avec le confort de vivre une histoire terrible et... sans risques.

Enfouis dans le passé, les mystères de Venise PIERRE MAURY

Entre les secrets du passé, enfouis depuis des siècles dans un palais vénitien, et les technologies d'aujourd'hui, comme le courrier électronique ou les éclairages savants destinés à lever les mystères d'un tableau, Thierry Maugenest circule avec fluidité. « Venise.net » est une enquête sur quelques crimes commis dans la Cité des Doges, entre lesquels l'inspecteur Alessandro Baldi imagine des liens. Mais il ignore tout de leur nature et son enquête le conduit à explorer l'oeuvre du Tintoret, avec l'aide d'un éminent spécialiste, le professeur William Jeffers, un homme âgé qui vit à New York et ne peut plus se déplacer.

Jacopo Robusti, le Tintoret lui-même, est un personnage de ce polar qui embrasse allégrement plus de quatre siècles : l'espace de temps qui sépare l'oeuvre du peintre et la résolution de l'énigme cachée dans un tableau. Bien davantage que quatre siècles, en réalité : il faudra remonter à la croisade de 1203 pour comprendre comment l'emplacement d'une cachette est plus important que quelques vies.

L'auteur accomplit une double performance : faire tenir huit siècles dans le volume réduit de son roman et résoudre deux énigmes au lieu d'une. C'est dire qu'il y fallait une maîtrise dont Thierry Maugenest fait preuve, utilisant à bon escient la juxtaposition de séquences brèves. Toutes nous éclairent et nous conduisent vers la solution. Mais seuls les élèves ayant suivi jusqu'à la maîtrise les cours de Ric Hochet y verront clair avant la fin.

Jeu de pistes à travers ToulouseJean-Marie Wynants

Julien est écrivain. Enfin, il aimerait l'être mais pour l'instant, il survit essentiellement comme écrivain public, rédigeant lettres, textes et autres manuscrits pour des clients qui lui permettent plus ou moins de subsister. Rien de grave dans la mesure où le gaillard est plutôt bien entouré avec son pote Cyrille, son chat Blaise, sa caille Arthur (un vrai volatile en plumes et en os) et sa compagne Lou.

Hélas, tout semble aller de travers ces derniers temps. Le voisin lui casse les oreilles avec Bruce Springsteen, Cyrille a un comportement bizarre, une étrange photographe entre dans sa vie en lui proposant de poser pour elle, une femme qui a perdu ses jambes dans un accident le fait travailler sur un manuscrit intitulé « Masturbation, Fornication et Droit de cuissage dans le Lauragais aux XIIe et XIIIe siècles » qui ne le laisse pas insensible, des coups de téléphone anonymes parviennent à son appartement, son propriétaire lui annonce qu'il va devoir déménager et il commence à se sentir surveillé, épié.

Quant à Lou, elle est peut-être au centre de tout cela. Et bientôt la mort, violente, va s'en mêler.

Paru en 1992, « Les paupières de Lou » contenait en germe tout l'univers de Pascal Dessaint devenu depuis une des valeurs sûres du roman noir à la française. Humour noir, ambiance glauque, personnages à la fois attachants et énervants... Selon l'auteur lui-même qui se fend d'une courte préface, le personnage de Julien préfigure celui d'Emile qui serait le héros de ses romans suivants. Et il ajoute que « Les paupières de Lou » constitue l'amorce de ce qui ressemble maintenant à un jeu de pistes, qui j'espère est loin d'être fini, et dont le cadre est Toulouse. On l'y suit avec plaisir dans le cadre de cette réédition légérement différente de l'original.

Un dictionnaire qui fait courir les fans Jean-Marie Wynants

Tiré à 4.000 exemplaires, l'ouvrage devait être vendu en 2.500 exemplaires pour atteindre l'équilibre financier. Si l'on en croit les réponses désespérées des libraires (Non, on ne l'a plus ! Impossible de le commander ! Pas de réédition avant 2005 ! Il est parti directement et l'éditeur est en rupture de stock !), le « Dictionnaire des littératures policières » de Claude Mesplède est LA bonne surprise de la fin 2003.

Bonne surprise d'abord pour son éditeur Frank Lhomeau, patron des petites éditions Josef K, qui ne s'attendait sans doute pas à un tel succès et voit sa persévérance récompensée. L'auteur, Claude Mesplède, ne cache pas en effet, que sans les exigences de son éditeur, l'ouvrage aurait été beaucoup plus modeste... et beaucoup moins indispensable.

Bonne surprise pour Mesplède ensuite qui se voit plébiscité de toute part et qui doit savourer le fait d'avoir pleinement atteint son but : faire partager sa passion. Cinq années de travail partagées avec une septantaine de spécialistes du genre ont fait de ce qui devait être un petit ouvrage sympathique, une véritable somme incontournable en deux volumes de 918 pages chacun.

Bonne surprise enfin pour le lecteur qui pouvait redouter de se trouver face à un ouvrage un peu trop francolâtre et qui découvre une véritable montagne d'informations avec pas moins de 1.800 auteurs répertoriés et 2.500 notices au total. Certes les Français sont bien présents mais les Américains sont en nombre de même que les meilleurs Italiens, Espagnols, Mexicains et autres tenants du genre.

A priori destiné aux aficionados, ce dictionnaire pourrait bien devenir un ouvrage indispensable pour tous ceux qui ne savaient comment s'aventurer dans le domaine et trouveront ici le meilleur des guides. Il faudra simplement attendre la réédition... en 2005 probablement.

Lire aussi...

CLARE FRANCIS

Serre-moi fort

traduit de l'anglais par Emily Borgeaud

Payot, 420 p., 20 euros

Quand on a été agressée et blessée comme Catherine Galitza, on a besoin d'avoir ses proches sous la main : Ben, son mari ; Simon, le fidèle associé ; Terry, l'ami de toujours. Mais la loyauté conjugale, la fidélité éternelle et les racines de l'amitié ne sont-elles que des masques posés sur des réalités plus terribles ? L'héroïne de ce suspense ne le saura qu'après un long chemin. (P. My.)

JOSEPH KLEMPNER

Mon nom est Jillian Gray

traduit de l'américain

par France Camus-Pichon

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Jillian Gray ne se connaissait pas ces audaces : émoustiller un voisin en s'exhibant à la fenêtre ne lui ressemble pas. Et, quand on a commencé, jusqu'où ne pas aller trop loin ? Des audaces qui lui coûtent cher, quand le voisin disparaît. Car elle est la parfaite coupable, et la seule à être capable de mener l'enquête... (P. My.)

Mary Higgins Clark

Entre hier et demain

traduit de l'anglais par Anne Demour

Albin Michel, 282 p., 19,9 euros

Mary Higgins Clark est l'un des auteurs de roman noir les plus lus dans le monde. Qu'on aime ou non son style, cela peut suffire à justifier le fait de jeter un oeil sur cet ouvrage qui fait office de « Mémoires ». Hélàs, trois fois hélas, les amateurs de polar et de littérature en général en seront pour leurs frais. Madame Higgins Clark nous raconte son enfance, son boulot d'hôtesse de l'air, son mariage d'amour avec Warren Clark, la mort de ce dernier et diverses péripéties privées mais elle ne nous apprend rien, hormis quelques banalités, sur ce qui fait son style et son succès en littérature. Déception. (J.-M. W.)