Littérature Nouveau roman noir pour Nick Stone

MANCHE,PHILIPPE

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Lundi 20 juin 2011

entretien paris de notre envoyé spécial Un héros nommé Mingus. Un premier polar drôle et déjanté, Tonton

entretien

paris

de notre envoyé spécial

Un héros nommé Mingus. Un premier polar drôle et déjanté, Tonton Clarinette, au titre emprunté à la chanson de Nick Cave « Mr Clarinet ». Le tout sur fond de magie noire, de grands sorciers et de vaudou. Avec son deuxième roman, le plus que recommandable Voodoo Land, Nick Stone nous emmène à Miami, au début des années 80. Époque de folie où la Floride est envahie par la cocaïne. Pour Mingus et son associé Joe Liston, tout commence lorsqu’un macchabée est découvert dans un parc à singes. Un primate pique un flingue à un flic et c’est la grande pagaille. Voilà Mingus et Liston enquêtant au cœur de la communauté haïtienne de Miami. Où zombies et vaudou ont plus que jamais le vent en poupe.

Nous avons profité de l’escale parisienne de Nick Stone pour faire plus ample connaissance avec cette nouvelle voix du polar.

Le titre de votre premier roman, « Tonton Clarinette » renvoie au chanteur australien Nick Cave. Quel rapport entretenez-vous avec la musique ?

Je suis un grand fan de Nick Cave depuis que j’ai vu Birthday Party, à Cambridge. À l’époque j’écoutais du punk. Aujourd’hui, je reste un inconditionnel de Paul Weller. L’an dernier, il a fait cinq concerts au Royal Albert Hall à Londres et j’y suis allé les cinq soirs.

Pour revenir à Nick Cave, j’ai clairement volé son titre. J’avais une histoire en tête mais c’est le titre qui m’a guidé.

L’histoire de « Tonton Clarinette » se déroule en Haïti et celle de « Voodoo Land » en Floride. Pourquoi avoir choisi la communauté haïtienne de Miami et situer votre récit au début des années 80 ?

Je voulais mélanger la période Scarface, le gangstérisme, le vaudou, l’occulte et la magie noire.

Derrière l’intrigue qui respecte, avec ses personnages hauts en couleur, les codes du polar pur, on sent pourtant une envie de dégommer le rêve américain. Vous aviez des comptes à régler ?

Peut-être, oui. Je connais bien Miami, j’y ai de la famille. Les Haïtiens qui sont installés là-bas se sont retrouvés à vivre une version de leur vie à laquelle ils avaient échappé. Mais une version américanisée parce que la culture américaine change tout.

Les Haïtiens de Miami ne veulent plus rentrer chez eux. Les Cubains sont acceptés uniquement pour des raisons politiques. Si il n’y avait pas la situation avec Castro, les Américains les remettraient à l’eau. Bref, je me suis rappelé de cette époque. J’aime beaucoup Miami, son niveau de folie, son excentricité.

Liberty City, le quartier noir, n’a pas du tout changé. J’y suis allé quand j’avais 15 ans avec un de mes cousins qui avait une copine là-bas. Un mur a été construit dans les années 20 pour séparer les Noirs et les Blancs. Mur qui a été cassé en 1959, je crois, mais qui fait toujours l’effet d’une grosse cicatrice dans la ville.

Dans vos romans, la magie noire est très présente. Vous croyez au vaudou ?

Je ne crois pas en la magie noire. Je ne suis pas quelqu’un de particulièrement religieux. Je crois que je crois en Dieu mais je n’en suis pas sûr. Par contre, je crois au pouvoir des potions, en la puissance de la superstition.

Wade Davis, un médecin, a écrit un livre très connu : The Serpent and the rainbow. Wes Craven en a d’ailleurs fait une adaptation complètement pourrie avec Bill Pullman. Davis a fait des recherches sur des potions vaudou et je crois qu’il en a essayé. Quand tu vas à Haïti, c’est très commun d’entendre au détour d’une conversation : « Tiens, voilà un zombie. » Tu vois quelqu’un entièrement éteint et vide qui a été zombifié. Ce qui veut dire qu’un prêtre vaudou lui a flanqué une potion. L’homme tombe, on pense qu’il est mort mais il vit toujours comme esclave du prêtre. Ce n’est pas de la magie noire, c’est du sadisme.

Salomon Boukman, le sinistre prêtre vaudou de « Voodoo Land » est inspiré de François Duvalier alias Papa Doc et coupable, avec des Tontons Macoutes, de nombreuses atrocités. Vous avez enquêté sur le sujet ?

Mon arrière-grand-tante, Thérèse, était sa secrétaire. Je lui ai demandé un jour si elle a regretté d’avoir travaillé pour lui. Elle m’a dit qu’il pouvait se montrer très charmant. Elle ne l’a jamais vu commettre des atrocités. Elle voyait un type devenu de plus en plus infirme et qui se gavait d’antidouleurs. Pendant ce temps-là, sa femme Simone couchait avec les militaires. Duvalier, c’est un mec effroyable. L’ironie d’un Haïti, c’est que le nouveau président était un Tonton Macoute.

Vous avez eu droit à des anecdotes ?

Je te raconte ma préférée. Un jour l’ambassadeur américain téléphone au palais présidentiel et dit à ma grand-tante qu’il y a des rumeurs de coup d’état contre Duvalier. Il cite des noms. Ma tante prend le message et cherche Papa Doc, apparemment introuvable, dans le palais détruit depuis par le tremblement de terre. Finalement, on lui dit qu’il est dans la chambre. Elle n’y était jamais allée. Elle entre. Découvre une chambre sans fenêtres. Le plafond et les murs étaient rouges. Et au milieu, une longue table où étaient assis tous les chefs principaux de sa police secrète, avec lunettes de soleil sur des visages sans expression.

Elle entre et donne le message à Duvalier. Qui lui répond dans un anglais parfait : « Dites à l’ambassadeur que j’ai la tête du responsable du coup d’Etat avec moi. » Et ma tante de voir au milieu de la table une tête tranchée. Avec Duvalier, c’est comme avec la mafia. On ne le quitte pas. Depuis ce jour, elle avait mis un revolver, une bouteille d’eau bénite et une bible dans son sac.

« Voodoo Eyes », votre troisième polar qui vient de sortir en anglais, est-il bien le dernier volet de votre trilogie Mingus ?

Oui, Mingus est vieux, amer, tordu, épuisé. L’histoire se déroule en 2008. Obama est président. C’est l’occasion d’évoquer les gens qui ont défriché pour Obama : les Black Panters, Malcolm X. Avec un détour par Cuba.

Et le livre que vous écrivez actuellement ?

Toujours un polar, je ne quitte pas le genre. Il sera complètement différent puisque basé à Londres, en 2011.

Les cinq polars incontournables selon Nick Stone

Le dahlia noir

James Ellroy

(Rivages/Noir).

« Ellroy a changé ma perception du polar et pas seulement du point de vue narratif. À l’époque, j’avais une idée un peu snob du genre. »

La griffe du chien

Don Winslow (Points/policier)

« Magnifique. Extraordinaire. Un chef-d’œuvre. C’est le meilleur polar de ces dix dernières années. J’ai achevé le livre déprimé, j’en étais jaloux. J’aurais voulu l’écrire. »

Clockers

Richard Price

(Pocket)

« Un livre qui a influencé toute une volée d’écrivains dont Pelecanos et qui sert de base à la série The Wire. J’aime moins le film de Spike Lee qui aurait dû originellement être tourné par Martin Scorsese avec De Niro. »

Trilogie new-yorkaise

Paul Auster

(Babel)

« Je crois que ce livre m’a ouvert les yeux quant aux multiples possibilités qu’offre le polar encore que cette trilogie est peut-être une parodie. J’aime son côté métaphysique. »

No country for old men

Cormac McCarthy

(Points)

« Ce n’est pas son meilleur livre, mais j’ai bien aimé. Je l’ai pris pour ce qu’il était. L’adaptation des frères Coen est excellente. »

Voodoo Land Nick Stone Traduit de l’anglais par Samuel Todd Gallimard/Série Noire 590p., 22,50

Voodoo Land

Nick Stone

Traduit de l’anglais

par Samuel Todd

Gallimard/Série Noire

590p., 22,50 euros.