LOU DEPRIJCK UN MÉGATUBE, «ÇA PLANE POUR MOI». UNE DOUBLURE IDÉALE, PLASTIC BERTRAND. ET UN SORCIER, LOU DEPRIJCK, QUI CATAPULTA UNE CHANSON FRANCOPHONE AU SOMMET DES CHARTS ANGLO-SAXONS...

DEHENEFFE,BRUNO

Vendredi 10 août 2001

UN MÉGATUBE, «ÇA PLANE POUR MOI». UNE DOUBLURE IDÉALE, PLASTIC BERTRAND. ET UN SORCIER, LOU DEPRIJCK, QUI CATAPULTA UNE CHANSON FRANCOPHONE AU SOMMET DES CHARTS ANGLO-SAXONS... MENTION AUTEUR par Bruno Deheneffe

Les recettes du succès ne tiennent parfois qu'à quelques mèches de cheveux décolorés et imprégnés de gel qui se hérissent à l'extrémité d'une gueule d'enfer! La preuve dans toute sa démesure avec Plastic Bertrand dont la dégaine ravageuse a fait de Lou Deprijck un producteur mondialement respecté à l'aube des années 80... tout en lui apportant son lot de royalties! «Allez hop, la nana, quel panard, quelle vibration de s'envoyer sur le paillasson. Limée, ruinée, vidée, comblée, you are the king of the divan, qu'elle me dit en passant. Hou! Hou! Hou! Hou! Ça plane pour moi...» Qui n'a pas gesticulé en boîte de nuit sur les paroles déjantées de ce mégatube de la chanson française.

A l'époque, j'étais copain avec un journaliste rock, Bert Bertrand, lequel m'avait branché sur les Sex Pistols, raconte Lou, alors leader du groupe «Twoo men sound»... Avant d'exhumer de sa mémoire d'autres souvenirs liés à la genèse de ce titre culte: Faire du punk en français, je trouvais ça plutôt excitant... Avec Bert, on a composé «Ça plane pour moi» et «Pogo Pogo» en deux heures mais le disque est resté dans le tiroir car, même si la chanson était à prendre au 50 e degré, j'avais tout sauf le look pour vociférer dans le micro un truc pareil.

Plus de 20 ans après avoir inondé les radios du monde entier, ce 45 tours continue d'alimenter la controverse. Après avoir appris que la rengaine obsédante ne sortait pas de la bouche de Plastic Bertrand mais se cachait derrière la voix trafiquée de son producteur, certains ont crié à «la plus grande escroquerie qu'ait connue l'industrie du disque». D'autres, en revanche, ont parlé d'un coup de génie. L'intéressé, lui, préfère ne pas trop épiloguer sur le passé. J'ai enregistré «Ça plane pour moi» au ralenti, avant de mixer la chanson en accéléré afin de reproduire la voix aiguë et criarde de Johnny Rotten, explique Lou posément. Si tu greffes «Ça plane...» sur «Kingston Kingston», tu verras: le timbre est identique. Par miracle, Eric Rié, un pote de longue date, connaissait un groupe punk «Hubble Bubble» dont le batteur, originaire de Maffle (Ath), correspondait au profil recherché. Roger Jouret, alias Plastic Bertrand - Plastic pour évoquer un matériau alors à la mode et Bertrand en hommage à mon ami-critique -, véhiculait une image collant parfaitement à cet air faussement destroy. Hélas!, il chantait comme une casserole! Même si la plupart des artistes de l'époque avaient recours au play-back lors des shows TV, on lui a fait prendre des cours en prévision de la scène.

Pour ce jeune gars de 19 ans hyperspeedé - dont les tenues extravagantes épataient les filles mais ne lui valaient que des déboires avec ses employeurs -, ce fut la gloire... tombée du ciel. Je suis parti à Londres lui acheter un blouson à tirettes percé d'épingles à nourrice dans la boutique de Malcom Mac Laren, le manager des Sex Pistols , se souvient Lou Deprijck. Quand je suis rentré de vacances, trois semaines après la sortie du disque, il était n o 1 partout. Honnêtement, je n'ai jamais imaginé que la chanson déclencherait un tel raz de marée commercial. Avec le recul, j'ai parfois regretté d'avoir choisi une doublure pour les besoins de l'interprétation.

Mais la célébrité aura ses revers pour Plastic Bertrand dont le seul domicile connu, à l'époque, était une carlingue d'avion qui lui permettait d'enchaîner la promo et les télés plus vite que son ombre... Plastic n'avait même plus besoin de chanter, les fans connaissaient les paroles par coeur. Même si, entre nous, le courant passait mal - c'est à peine s'il m'adressait un regard en studio -, je dois lui décerner une forme de génie télégénique dans la manière dont il a su vendre le produit .

Un pastiche de l'ère punk

Considéré comme un pastiche, une caricature de l'ère punk, voire un clin d'oeil à sa figure emblématique, Johnny Rotten, «Ça plane pour moi» est devenu un hymne pour toute une génération. Au point de faire craquer Peter Townshend en personne: «Plastic Bertrand chante et saute partout avec une expression de bonheur sur le visage. Il est frais, rose et heureux comme si le monde était merveilleux. Ce clown au demeurant sympathique a complètement désamorcé le mouvement punk. Sa chanson n'en demeure pas moins superbe. Surtout le Ouh ouh ouh ouhâ. Ma fille adore ça...», confiera le guitariste des Who dans la revue rock «Best».

Lou a toujours été un précurseur. Huit mois avant Gainsbourg et sa reprise sulfureuse de la «Marseillaise», il est parti enregistrer un album reggae en Jamaïque avec le groupe de Peter Tosh, se plaît à rappeler son ami de longue date Eric Rié, par ailleurs journaliste à No Télé. Victime voici quelques années à Cuba d'un «vol plané» qui faillit lui coûter la vie, l'ex-acolyte des «Hollywood Bananas» n'en garde pas moins le sens de l'humour: A l'intérieur, c'est pareil que Robocop! On a dû me mettre deux fémurs artificiels à la suite d'une chute de 9 mètres!. A sa sortie d'hôpital où il séjournera 255 jours, l'homme aux chemises tropicales - qui a lancé Victor Lazlo, produit une rasade de hits, dont le politiquement incorrect «VDB», et collaboré avec de grosses pointures comme Stan Getz, Gainsbourg ou Marvin Gaye - s'est exilé en Thaïlande, en quête de nouvelles aventures musicales. Repartir à zéro, c'était pour moi une façon de rester vivant. Sans compter que, là-bas, les gens ont toujours le sourire! Seuls l'affection des siens, sa collection de bagnoles américaines et son virus pour la balle pelote justifient son retour dans sa ferme de Wannebecq, près de Lessines, durant la période estivale.

Aujourd'hui, l'homme passe donc la majeure partie de son temps le long du golfe du Siam, à une centaine de kilomètres de Pattaya où il pêche l'espadon, s'est converti au bouddhisme et met en scène des spectacles pour les clubs touristiques. Fin 2001, il devrait accoucher d'un album intitulé «Made in Thaïland» compilant les mille et une facettes de la musique locale. Alors, à quand un remix de «Ça plane pour moi» à la sauce thaï? La langue est trop complexe et le débit de la chanson beaucoup trop rapide! Impossible n'est pas français, sauf au pays de l'oncle Siam...

Septembre 1977

La «Plasticmania» démarre en septembre 1977 avec la mise sur orbite commerciale de «Ça plane pour moi» qui figurait à l'origine... sur la face B. Un mois plus tard, «Vogue» rectifiera le tir en reléguant le single initial «Pogo Pogo» à la seconde face. Repéré par Michel Drucker, Plastic Bertrand fait sa première apparition au «Rendez-vous du dimanche» le 6 novembre 1977. Au même moment, Lou Deprijck se dore sous les cocotiers, loin d'imaginer l'hystérie qu'est en train de déclencher son poulain! Le lendemain, c'est l'émeute: les disquaires sont dévalisés! En quelques mois, plusieurs millions d'exemplaires seront vendus à travers le monde (8 millions au total à ce jour). No 1 des hit-parades en Belgique, France, Italie, Allemagne, Japon, Australie... «Ça plane pour moi» occupera la 2e place du billboard anglais, talonnant «Rivers of Babylon» (Boney M), «Because the night» (Patti Smith) ou encore «Saturday night fever» des Bee Gees. Couronnée par de nombreux disques d'or et de platine, la chanson se classera 13e aux USA... Du jamais vu pour un artiste francophone depuis «Je t'aime moi non plus», le duo torride Gainsbourg-Birkin. Le tube figure, en outre, sur des BO de films, dont celle des «Rois du désert» avec George Clooney...

Dans la foulée, Deprijck composera pour Plastic d'autres hits en puissance, parmi lesquels une reprise loufoque de «Bambino» de Dalida, sans oublier «Stop ou encore» sur des paroles de Jacques Lanzmann. La belle histoire s'achèvera au bout de cinq albums portant la griffe du... Lou!