LYRIQUE,CA BOURGEONNE

LECLERCQ,FERNAND

Page 33;MA

Mercredi 20 mars 1991

MUSIQUES

LYRIQUE:

ÇA BOURGEONNE

«Lucio Silla», «Samson et Dalila», des «Pèlerins de la Mecque», une «Dame de Pique»

A 16 ans, Mozart écrivit son deuxième (et dernier) opéra commandé par un théâtre italien: «Lucio Silla» composé en un temps record et qui connut un beau succès, malgré la défection pour raison de maladie du chanteur vedette devant incarner le rôle-titre. Le jeune compositeur dut, in extremis, réadapter son opéra aux talents du remplaçant moins prestigieux; il élagua deux des quatre grands airs et, malheureusement, déséquilibra un livret déjà bancal. Malgré les prouesses d'un Chéreau à la Monnaie, «Lucio» pose de multiples problèmes à la scène. La musique, elle, est d'une exceptionnelle qualité et l'on s'étonne que l'ouvrage n'ait connu que si peu d'enregistrements.

La gravure de Nikolaus Harnoncourt avec son Concentus Musicus captée en live (et sans guère de bruits d'ambiance, en 2 CD chez Teldec, au prix il est vrai de coupures importantes) comble donc une lacune. Violente et speedée, durement contrastée, la baguette de Harnoncourt décape en profondeur. Certains détails d'articulation peuvent prêter à critique et les bois manquent de justesse à quelques endroits, mais c'est peu par rapport au plaisir d'entendre ce Mozart façon Carravage avec une distribution exceptionnelle (nonobstant quelques imperfections du live): le beau mezzo de Cecilia Bartoli s'affermit de disque en disque et le style est racé. Les coloratures ne font pas peur à l'artificière de service, Edita Gruberova. Dawn Upshaw y est légère et agréable et, dans un rôle moindre, Yvonne Kenny très investie. Peter Schreier est le seul homme parmi ces dames. Par rapport à sa version gravée avec Hager, la voix s'est rembrunie; la présence dramatique, elle, est intacte.

On attendait depuis des années une nouvelle version de «Samson et Dalila» de Saint-Saëns, une grande page de l'opéra français injustement décriée et devenue rare au répertoire. La voici donc avec Sir Colin Davis, la Bayerische Rundfunk et, dans les deux rôles principaux, Agnes Baltsa et José Carreras. Les impressionnantes contrebasses qui vous accueillent au premier acte accusent directement la dimension symphonique, assez germanique, que le chef imprime à l'ouvrage. Ce dramatisme est immédiatement relayé par les protagonistes: Baltsa est vigoureuse, plus vengeresse que réellement amoureuse; on y regrette le velours plus sensuel de la grande Rita Gorr dans son inoubiable coffret gravé avec le vigoureux Vickers (la belle version de Prêtre de l'opéra de Paris en 1963 rééditée en 2 CD par EMI). Carreras est vaillant, déchiré et très émouvant, avec çà et là quelques problèmes cependant. Jonathan Summers campe un grand prêtre de Dagon acceptable (à condition de ne pas réécouter Blanc, insurpassé) dans le disque de 1963. Par contre les interventions inaudibles et pâteuses de Simon Estes et surtout de Paata Burchuladze dont la diction française est un supplice, sont inacceptables dans une production internationale(Philips, 2 CD).

A moins que vous n'ayez découvert ces «Pèlerins de la Mecque» de Gluck dans la production de Jacobs à Tourcoing en 1989, vous prendrez un plaisir neuf à écouter ce délicieux petit opéra comique de Gluck que l'on associe généralement à des actions plus sérieuses sinon tragiques. La caricature y est savoureuse, et dans le texte et dans la musique. Une turquerie, certes, mais avec des rebondissements, des caractères hauts en couleur et des bordées de traits comiques. L'ouvrage date de 1764 et fut créé par des Français à Vienne. La production lyonnaise dirigée avec légèreté par John Eliot Gardiner a trouvé un ton plaisant pour les nombreux dialogues parlés qui entrecoupent les brefs arie et ensembles. La distribution réunit Lynne Dawson (délicate Rézia) et un pétillant trio de soubrettes avec Claudine Le Coz, Catherine Dubosc et Sophie Martin Degor. On y ajoutera Guy de Mey (plus convaincant dans ses airs que par ses répliques parlées), l'amusant Jean-Luc Viala et Jean-François Laffont dans sa composition d'un peintre un peu... fêlé. La musique est bien plus attrayante que l'habituelle ingénuité facile des opéras à vaudevilles signés par Massé ou Grisar. Elle intègre certains éléments propres au genre «seria» et, sans avoir la diversité dramatique de Mozart, elle en annonce le «demi-caractère». Un vrai tapis volant de Lyon à la Mecque. (Erato/Musifrance en 2 CD).

Plaçons la dernière venue des «Dame de Pique» sous la direction de Tchakrov (qui continue son cycle russe après «La Khovantchina» et «Le Prince Igor») parmi les meilleures de la discographie. En CD, il n'existe guère qu'une autre version, celle de Emler avec Atlantov, et dans le cas présent le Hermann sombrant progressivement dans la folie de Wieslaw Ochman fait fondre toutes les réticences. La voix n'est pas parfaite et les appuis sont parfois forcés mais la présence est saisissante. Stefka Evstatieva fait bonne figure, dramatique et amoureuse, à défaut d'être une Lisa vocalement parfaite (les aigus sont parfois proches du cri). Ivan Konsulov (Tomsky) est un peu trop décati et Yuri Mazurok (le prince) a la noblesse mais la voix a perdu de son ampleur d'antan. la comtesse de Penka Dilova est correcte sans donner le frisson d'une puissance quelque peu maléfique. Dans un rôle secondaire, Polina, une jolie voix, celle de Stefania Toczyska.

On retrouvera ici un excellent Choeur national bulgare, l'orchestre généreux du Festival de Sofia avec un Tchakarov précis, plus soucieux d'équilibre que de dramatisme.

FERNAND LECLERCQ