MORT DU CHANSONNIER PARISIEN...BELGE CAMPION A REJOINT SES POTESKHAYYAM,SADE ET ALLAIS

LAPORTE,CHRISTIAN

Page 13

Jeudi 12 mars 1992

Mort du chansonnier parisien... belge

Campion a rejoint ses potes

Khayyam, Sade et Allais...

Sacré Léo Campion! Éternel faiseur de calembours, homme tellement libre qu'il fut à la fois anarchiste et franc-maçon tout en manifestant surtout, ces dernières années, avec une immense fierté, sa fonction de Sérénissime Grand-Maître de la Confrérie des Chevaliers du... taste-fesses, le dernier grand chansonnier parisien, mais dont le père était bien de chez nous, n'a pas voulu nous arracher une larme pour son dernier numéro. Atteint du cancer, il s'est éteint, sans crier gare, vendredi et a été inhumé, dans la plus stricte intimité familiale, hier, au cimetière de Saint-Ouen.

CONTESTATAIRE AVANT TOUT

Voilà un dernier numéro s'inscrivant bien dans la vie pleine de gaieté(s) que s'était tracée un homme pour qui la liberté, déclinée à tous les temps et sur tous les modes, tenait lieu d'unique credo. Né à Montmartre le 24 mars 1905, Léo Campion débarqua chez nous à 18 ans et se lia d'amitié avec Marcel Dieu (Hem Day) dont la librairie, Montagne-de-la-Cour à Bruxelles, était une officine fort fréquentée par tous les réfugiés politiques («Liberté, illégalité, fraternité»...). Comme son ami, Campion était profondément antimilitariste. Et comme lui, il renvoya son livret militaire. Résultat: les deux compères furent embastillés en 1933 mais une grève de la faim, bien menée, amena la Cour militaire à renvoyer de la troupe les deux contestataires invétérés... qui avaient réussi, en des temps plus que délicats, à mettre en lumière l'absurdité de l'armée et de la guerre...

Artiste dans l'âme, Campion devait faire ses débuts dans un cabaret montmartrois... de Bruxelles, «Le Grillon», en 1937. Puis, immédiatement après la guerre, il se retrouva avec Marcel Antoine et Jean Leo parmi les fondateurs de l'hebdo satirique «Pan», bien plus anarchiste que ces dernières années... Entre-temps, il était devenu un pilier de la vie parisienne comme chansonnier à succès au théâtre des Dix Heures, aux Deux Anes et au Caveau de la République qu'il dirigea pendant plusieurs années. Au théâtre, il a joué «Phi-Phi» et «Le Rhinocéros» de Ionesco, en tournée avec la troupe Renaud-Barrault. A la télé, on le vit dans certaines séries et téléfilms. Au ciné, il avait campé un tenancier de bistrot dans «French-Cancan» de Renoir et sa toute dernière prestation fut dans «La Lectrice» avec Miou-Miou.

Mais au-delà de ses activités proprement professionnelles - si l'on ose dire, car Campion n'aurait jamais accepté de boulot emm... ou attentatoire à sa liberté d'action ou de pensée, foi(? ) de libertaire -, le ci-devant chansonnier devint aussi une figure incontournable de Montmartre et de sa Commune libre, où nous avions eu la chance de le rencontrer, il y a quelques années, lors d'une de ces fêtes dont la Butte a le secret.

GRIVOIS, MAIS PAS OBSCÈNE

Une véritable machine à calembours. Souvent grivois, sans être obscène, comme il sied entre gens de bonne compagnie, c'est-à-dire, selon ses «standards», ni bégueules, ni bigots, Campion, armoire à glace imposante, encore accentuée par une boule toute glabre et une superbe barbe de grand-père, cachait une personnalité profondément humaine sous l'humoriste qui ne faisait guère dans la dentelle. Un homme qui, de son propre aveu, aura réussi sa vie comme il l'a rapporté, avec verve et moult anecdotes, dans un livre du même nom qu'il qualifia, de «déconnage narcissique».

En tout cas, depuis quelques jours, Léo aura sans doute réalisé le rêve de sa... vie: retrouver dans l'Au-delà (si Au-Delà, il y a..., précisait-il), ses «potes» Omar Khayyam (poète et savant persan, disciple d'Avicenne), le divin marquis de Sade et Alphonse Allais... Je boirai de l'absinthe avec Alphy, du vin avec Omar et ferai des partouzes avec Donatien... Bon séjour, Léo!

CHRISTIAN LAPORTE