Madonna se fait fleur bleue

CROUSSE,NICOLAS

Mercredi 18 avril 2012

Pour « W.E. », son deuxième film derrière la caméra, Madonna déclare sa flamme à Edouard VIII et Wallis Simpson, « le » couple rebelle de la couronne britannique. Un entretien de Nicolas Crousse

Elle arrive telle qu’elle est. Avec la star attitude et le kit qui va avec – arrogance, charme, autorité naturelle. On a du mal à lui pardonner son heure de retard. On le fait pourtant – a-t-on d’autre choix ? Ce jour-là, Madonna s’est mise à l’heure vénitienne. Nous sommes à la Mostra, au lendemain de la première de son film, « W.E. ». Coquette, apprêtée, une robe mi-longue d’une marque célèbre lui collant à la peau. Une croix religieuse contre sa gorge. Tout en séduction et en assurance. Ses mains sont toutes petites. Elle vous regarde droit dedans, de ses yeux verts où l’on lit le mélange de la charmeuse de serpents et de la mangeuse d’hommes. De la petite fille… « like a virgin ». Mais aussi d’une femme qui n’a jamais cessé d’être une « material girl ». Elle s’assied. Vous jauge. Et attaque de sa voix nasillarde. Rencontre.

Qu’est-ce qui vous a fait venir vers l’histoire de Wallis Simpson et d’Edouard VIII, aujourd’hui peu connue de l’Histoire ?

C’est l’histoire d’une abdication. Un homme va abandonner le trône de son plein gré. C’est plutôt une folle histoire ! Est-ce arrivé auparavant dans l’Histoire ? Je ne suis pas sûre. Mais voilà ce qui m’a fait venir ! Ajoutez à cela que j’aime particulièrement l’Angleterre d’avant-guerre.

C’est étonnant que ce soit une artiste américaine telle que vous qui se passionne pour la couronne britannique !

Mais je crois que c’est sans doute ce qui rend la démarche plus objective, le fait que je vienne d’ailleurs.

D’où vous vient cette affection pour Edouard VIII ?

Pour moi, Edouard est un rebelle. Un punk-rock, à sa façon, anti-establishment, qui adorait d’ailleurs s’habiller d’une façon un peu dingue, avec de grands chapeaux, des pantalons rentrés dans les chaussettes… Et ce n’est pas pour rien si dans les scènes de cocktail, vous entendez du Sex Pistols. Edouard avait tout en sa possession et il a tout balancé au nom de son indépendance et de sa conscience. C’est ce choix fou et si beau qui m’a totalement fascinée, jusqu’à me donner envie de faire un film.

L’auriez-vous fait, cela, tout quitter par amour ?

On me pose souvent cette question. Mais cette histoire-ci se passe à une autre époque. Alors c’est difficile de comparer votre propre vie à celle d’un roi d’un autre temps. Et puis tout dépend ce que vous entendez par « tout quitter » ?

J’entends par là quitter la position de pouvoir absolu, avec sa part de richesses et de lumières…

De façon générale, ce que moi je crois, c’est que dans toute relation, il faut être capable de lâcher prise. Et faire des compromis. Il est évident que ce qu’Edouard a abandonné était immense, monumental, et que le geste n’en fut que plus fort. Il a aussi réalisé qu’en abdiquant, il ne serait sans doute pas autorisé à revenir chez lui, ni à servir son pays. Cela donne l’idée du prix de son geste. Maintenant, nous vivons une autre époque, et nous avons aujourd’hui conquis le droit ou la possibilité de mener plusieurs choses à la fois : carrière, amour, famille… même s’il faut ceci dit jongler quelque peu pour y arriver. Ce qui est mon cas.

Vous êtes une chanteuse qui fait du cinéma. Et depuis peu, une actrice qui passe derrière la caméra. Qu’est-ce qui vous fait courir ?

Comme réalisatrice, vous avez la possibilité de raconter des histoires d’une façon différente. Ce n’est pas la façon d’une comédienne. J’aime l’art, l’architecture, la musique, raconter des histoires, la littérature, la mode, les vêtements. Or, à peu de chose près, le cinéma, et particulièrement la réalisation de films, englobe toutes ces formes.

Vous avez réalisé deux films sans avoir voulu y apparaître comme actrice. Pourquoi cela ?

Je n’aime pas l’idée de me diriger moi-même. Ça m’est impossible d’être objective. J’ai besoin d’être d’un côté ou de l’autre de la caméra. Pas des deux à la fois. Quand je suis devant la caméra, certes, je suis très impliquée, je propose des choses, je collabore. Mais j’ai besoin que le réalisateur me dise quoi faire, où et comment bouger. Je sais que certains, que j’ai bien connus, comme Warren Beatty dans « Dick Tracy », étaient capables d’être des deux côtés de la caméra. Je ne sais pas comment il faisait, sincèrement. Porter plusieurs casquettes sur la tête, moi ça me rendrait folle.

Y a-t-il des gens qui vous ont donné envie de faire du cinéma ?

Oh, il y en a tant ! Je pourrais citer des gens comme Alain Resnais, Ingmar Bergman, Jean-Luc Godard, Luchino Visconti, Francis Ford Coppola, et ce n’est là que le début de la liste.

Les femmes de votre film sont en quête de liberté et d’émancipation. En cela, on serait tenté de dire que vos films vous racontent. Est-ce le cas ?

Trouver ma voie musicale en tant qu’artiste, c’est depuis le début mon grand voyage. De même que dans le film, les protagonistes passent beaucoup de temps à chercher leur place. Leur espace de liberté, oui. Et de liberté d’expression, ce qui, c’est vrai, est un domaine qui me préoccupe depuis longtemps.

Dans « W.E. », vous filmez la romance de Wallis Simpson et d’Edouard VIII à travers le regard contemporain d’une jeune femme très admirative, Wally. On pourrait y voir le regard de vos fans sur vous. Comme celui de Lady Gaga…

De mes fans ? Disons que ce qui m’intéresse dans le regard de Wally, c’est d’arriver à percer la vérité sur Wallis Simpson. Et s’apercevoir que rien n’est jamais tout blanc ou tout noir. Vrai ou faux. La vie est de couleur grise. Il y a des dizaines de tonalités dans le gris. Et on ne peut enfermer personne dans une case. Quant à Lady Gaga, je n’ai pas de commentaire à faire sur ses obsessions ayant trait à moi, parce que je ne sais pas si ça repose sur quelque chose de profond ou de superficiel.

Wally a un côté fleur bleue. Vous vous y retrouvez ?

Je me retrouve dans la fascination qu’exerce sur elle la romance de Wallis et d’Edouard. Il y a tant d’hommes qui tueraient père et mère pour monter sur un trône. Combien de guerres n’ont pas été déclarées et menées au nom de cette ambition ? Et voilà un homme, je le répète, qui effectue le parcours inverse. Et qui va aller vers l’amour. Je dis waw ! Alors oui, fleur bleue, quand même : être aimée d’un tel homme, dans un tel contexte, mais oui bien sûr !

Au fond, c’est l’histoire du prince charmant. Vous en rêvez encore ?

Qui n’en rêve pas ! On le fait toutes, ce rêve. Mais euh… non. Je n’en rêve pas.

Comme vous, qui vivez aujourd’hui en Grande-Bretagne, je viens d’un pays, la Belgique, qui est une monarchie. A-t-elle encore un sens, à notre époque ?

Quand vous pensez à l’énorme pouvoir, entre autres politique, qu’avait la reine Elizabeth durant la Renaissance, vous vous dites que les temps ont bien changé. Aujourd’hui, les reines et rois sont réduits à un rôle d’ambassadeurs ou de cautions touristiques. C’est une honte !

Pourquoi ?

Pas seulement parce que j’aime le style old-fashioned. Mais parce qu’ils méritent d’être plus utiles qu’ils ne le sont aujourd’hui, c’est-à-dire plus que des figurants. Etre roi ou reine, cela veut dire pour moi être dans la position de pouvoir avoir une empreinte, voire une influence réelle sur son époque.

En ce sens, le statut de célébrité et de star, qui est le vôtre, pèserait plus lourd aujourd’hui que celui de tête couronnée ?

Sans doute, mais à condition d’en faire quelque chose.

Et à condition de le vouloir. Vous l’avez voulu pendant longtemps. Aujourd’hui, n’avez-vous pas surtout, vous qui incarnez ce statut de superstar, le fantasme de disparaître dans la nature et de vivre une vie totalement secrète ?

Oh oui ! Et je sais, c’est un paradoxe… Car je sais qu’à la fois, tout ce que je dis et fais est jugé en permanence. Ma vie est comme ça. Mais je peux en faire quelque chose, faire preuve d’utilité ou d’influence.

Vous êtes jugée, dites-vous. Vous pensez qu’on vous juge plus sur votre nom et votre réputation que sur votre travail artistique ?

C’est une de mes préoccupations, oui. Mais je m’efforce ne pas y attacher trop d’importance. En commençant par ne pas lire les critiques.