MAFIA RUSSE: LA JUSTICE SUISSE FOND SUR ANVERS ET BRUXELLES QUE VENAIENT-ILS CHERCHER EN BELGIQUE? BIRSCHTEIN,L'HOMME QUI...

LALLEMAND,ALAIN

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Lundi 17 mars 1997

Mafia russe : la justice suisse

fond sur Anvers et Bruxelles

Perquisitions en série dans le dossier Mikhaïlov : un lien apparaît entre le mafieux russe et un homme davantage lié au KGB, Boris Birshtein.

De lundi à vendredi dernier, une commission rogatoire suisse emmenée par le juge genevois Georges Zecchin a procédé à Bruxelles et Anvers, avec l'assistance de la PJ de Bruxelles, de la Brigade nationale de PJ, de la BSR d'Anvers et de la 3e SRC de Bruxelles, à différentes perquisitions, saisies de documents bancaires et comptables, auditions de témoins. En ligne de mire : l'implantation du groupe mafieux russe Solnstevskaya et de son chef, Sergeï Mikhaïlov. Pour rappel, ce dernier, appréhendé à Genève le 15 octobre 1996, est sous les liens d'un mandat d'arret - notamment pour blanchiment d'argent - depuis le 17 octobre. Bien que l'interessé le conteste, le FBI le décrit comme le chef du groupe criminel russe le plus puissant au monde.

Outre ce qui a déjà été publié dans nos colonnes, l'enquête suisse commence à démontrer qu'il existe un lien financier entre ce pan de la criminalité organisée russe et un financier d'origine lituanienne, Boris Birshtein, déjà abondamment cité dans la presse internationale pour avoir notamment aidé à l'évasion de fonds du KGB vers l'Occident (voir ci-dessous).

Selon nos informations, l'instruction suisse, sur base d'éléments récoltés notamment aux Etats-Unis, étudie également la possibilité de retracer quatre assassinats de par le monde qui auraient été commandités par la Solnstevskaya. L'un de ces assassinats est à ce point important, en Russie, que son éventuelle résolution judiciaire entraînerait un véritable scandale dans l'establishment moscovite.

Les devoirs effectués la semaine passée dans notre pays portent principalement sur Anvers, où Mikhaïlov disposait de la société MAB International. Créée en janvier 1994, elle a commencé ses activités au 195 de l'Italiëlei, puis, faute de pouvoir décrocher une inscription TVA en se situant dans un immeuble abandonné, la société s'est déplacée au 5 de la De Keyserlei. C'est important : d'une part, un témoin, comptable de profession, a affirmé jeudi aux enquêteurs que son patron, Boris Birshtein, lui avait demandé de prêter assistance à MAB International lorsque celle-ci avait connu ses difficultés avec l'administration de la TVA. Objectivement, Birshtein a donc aidé Mikhaïlov à s'installer en Belgique. Autre point important : l'administrateur délégué de MAB International est un Ievsey Shnaider, père du gendre de Boris Birshtein.

Ces deux éléments de connivence objective entre les pôles Birshtein et Mikhaïlov sont renforcés par deux autres éléments du dossier suisse : primo, la découverte, à Borex (Lausanne), d'un brouillon de convention de prêt liant Birshtein à Mikhaïlov. Ce n'est malheureusement qu'un brouillon. Secundo, un ancien employé suisse de Birsh-tein avait déjà témoigné d'une liaison objective entre la Solntsevskaya (l'organisation de Mikhaïlov) et les sociétés de Birsh-tein.

Les devoirs d'enquête ont également porté, par extension, sur les sociétés de Birshtein en Belgique : la World Wide Aviation Consulting (dissoute), les sociétés Metcor et Transressources (administrées par la fille et le gendre de Birshtein), la société ANB International (de Birshtein), et la société Ukrabel, sur l'Italiëlei (à l'ex-siège social d'ANB International) et qui est dirigée par un résident anversois qui a fait partie du conseil d'administration de MAB International. L'intérêt des Suisses pour Anvers portait également sur les comptes bancaires que Mikhaïlov y avait ouverts, notamment un compte auprès de la Kredietbank-Anvers.

A Bruxelles, l'intérêt des enquêteurs suisses se résumait au fait que Boris Birshtein y disposait de la société Seabeco-Belgium (dissoute depuis 1995), mais qui a donné naissance à la même adresse (33, rue de Pascale) aux sociétés Astas et Brussels Research Consulting. Ils étaient également intéressés par les éventuels passages de Mikhaïlov à l'hôtel Conrad.

ALAIN LALLEMAND

Birshtein, l'homme qui fit basculer le Kirghizistan

A bien y regarder, la cible des perquisitions suisses en Belgique est tout autant un certain Boris Birshtein - quasi inconnu de nos lecteurs - que le mafieux russe Sergeï Mikhaïlov. On aura compris ci-dessus pour quelle raison, et ce bien que Genève présente Birshtein comme un dossier accessoire : c'est Zurich, et non Genève, qui enquête sur M. Birshtein depuis 1994.

Expliquer qui fut et reste Boris Birshtein, résident suisse né il y a près de cinquante ans à Vilnius, est presque un privilège : c'est emmener le lecteur dans l'un des romans contemporains les plus mirifiques qu'il soit donné de révéler.Avant d'adopter brièvement Anvers comme résidence en 1994 - il venait du Canada et allait partir pour la Suisse - Boris Birshtein avait déjà accompli l'essentiel de sa carrière : une carrière étroitement liée à l'implosion du système soviétique et à la fuite de capitaux dans les poches des hauts dignitaires d'un régime finissant. Il serait, oserait-on dire, l'incarnation même de ce système; c'est la vision qu'a donnée du personnage la presse internationale, vision intéressante parce que confirmée par une note d'information de la gendarmerie belge (3e SRC).

Boris Birshtein voit le jour le 11 novembre 1947 à Vilnius (Lituanie), mais ne prend réellement son envol qu'un beau jour de 1979, lorsqu'il émigre au Canada. A-t-il utilisé pour ce faire un passeport obtenu frauduleusement ? C'est ce que prétendra Interpol. Toujours est-il que c'est en Occident que se développe peu à peu sa famille. Non pas sa famille biologique : c'est toujours à Vilnius, en 1969, que son épouse Nathgalia donne le jour à leur fille Simona. Et celle-ci épousera un autre ressortissant d'un Etat alors soviétique, Aleksandr Shnaider, son aîné d'un an né à Saint-Pétersbourg.

Non, la vraie famille de Birshtein est financière et s'appelle la Seabeco : selon la note d'information belge, il fonde la Seabeco Zurich en 1982, le Seabeco Group Corp. au Canada en 1984, puis suivront Seabeco Plastics Inc. (Canada), Seabeco Capital Inc. (Toronto, Zurich, Moscou), Seabeco Power Inc. (Canada), Seabeco Group Office (Moscou), Seabeco USA (New York 1990), Seabeco Metals AG (Baar, 1991), Seabeco Kyrgyztan AG (Zurich, 1992), Seabeco Belgium (voir par ailleurs), et nous en oublions sans doute des tombereaux puisque le principal hôtel et casino de Kishinev, en Moldavie, est le Seabeco-Moldovs et lui appartient, tandis que nos confrères du «Washington Post» signalent qu'il existe une filiale Seabeco à Chicago...

Leonid Veselovsky. La première mention importante du nom de Birshtein vient d'un dossier ouvert à Moscou et centré sur un certain Leonid Veselovsky : celui-ci, colonel du KGB en poste au Portugal à la fin des années septante et début des années quatre-vingt (1), travaillait entre autres au financement clandestin des partis communistes occidentaux, via des «sociétés amies». Au début des années nonante, Veselovsky dit avoir proposé au comité central du parti communiste russe de mettre son expérience à profit pour sortir de Russie l'argent du PC et le blanchir via des sociétés par actions situées dans certains paradis fiscaux.

La justice russe aurait ainsi reconstitué des flux financiers de plus de 7 milliards de roubles (à l'époque, environ 1 milliard de dollars) vers des sociétés russes ou des sociétés installées en Occident. Après la mise hors la loi du PC, le gouvernement russe a été jusqu'à engager la fameuse agence Kroll Associates pour essayer de retrouver les milliards manquants.

Or en août 1991, Veselovsky commencera à travailler comme consultant pour Birshtein. A ce moment, les résultats financiers de la Seabeco vont littéralement décoller - pour atteindre un chiffre d'affaires annuel de quelque 500 millions de dollars - alors que les effectifs de la société se rétrécissaient comme peau de chagrin. C'est à ce moment qu'un doute saisira les autorités russes : y aurait-il un lien entre la santé insolante de la Seabeco et l'argent du PC ?

Le Kirghizistan. En octobre 1991, autre dossier : le président du Kirghizistan désigne Birsh-tein comme président du comité national pour la reconstruction et le développement. A titre gracieux, l'Etat exempte alors de taxe la société Seabeco et permet à Birshtein d'être son représentant commercial à l'étranger (2). Mais ce rapprochement tourne mal : la presse kirghize parle fin 1993 d'une tonne d'or sortie du pays au bénéfice de la Seabeco AG, sans que le Kirghizistan en tire un profit apparent (3). Nos confrères du « Financial Times» se pencheront sur la question début 1994 (4) : par avions privés de Birshtein, 1,6 tonne d'or kirghize a quitté en 1992 ce territoire pour gagner Zurich, y être raffiné et placé dans les coffres de l'UBS à titre de garantie collatérale d'un crédit de 13,8 millions de dollars.

Mais une enquête parlementaire critique cette opération et met en doute sa régularité. D'autant plus que durant plusieurs mois, l'or est déposé à la Banque Indosuez de Zurich, produisant des intérêts au bénéfice d'une société du Liberia tenue à la fois par le Kirghizistan... et la Seabeco. En tout état de cause, plusieurs millions de dollars disparaîtront dans cette opération. L'agitation politique sera telle que, signalent nos confrères, M. Boris Birshtein peut se targuer du fait, rare, d'avoir provoqué la démission d'un gouvernement.

Le dossier Rutskoï. Troisième dossier : en août 1993, la commission présidentielle russe contre la corruption accuse le vice-président Alexandr Rutskoï d'avoir participé à l'évasion de millions de roubles appartenant au gouvernement russe vers un compte secret suisse (5). A cette occasion, le ministre russe de la Justice mettra en cause explicitement la société Seabeco AG de Zurich. La presse russe, elle, parle alors de somptueux cadeaux faits à l'épouse d'un ex-ministre de la Sécurité, Viktor Barannikov, par M. Boris Birshtein.

Comme on le voit, Boris Birsh-tein n'est pas n'importe qui. L'intérêt marqué à son égard par les Suisses dans un dossier strictement criminel est de nature à plonger la Belgique dans la plus grande perplexité. Pour l'essentiel, la Belgique savait. Mais cette connexion Birshtein-Mikhaïlov est résolument neuve.

A. L.

(1) Washington Post, 1er février 1993; (2) Idem; (3) The Independent, 13 décembre 1993; (4) Financial Times, 28 janvier 1994; (5) Washington Post, 19 août 1993.

Que venaient-ils chercher en Belgique ?

C'est donc sur commission rogatoire internationale du juge genevois Georges Zecchin - en charge aujourd'hui du dossier Mikhaïlov, comme il l'était - et est toujours - du dossier Missiourine - que les perquisitions, saisies et auditions de ces derniers jours ont été exécutées. Alors que ces devoirs étaient initialement programmés pour le mois de janvier (certains devoirs ont cependant été exécutés à Anvers en novembre dernier), ils ont dû être postposés pour des raisons de coordination belgo-suisse, et viennent sans doute bien tard. Quoique.

Le juge genevois, accompagné d'un agent de la Sûreté du canton - où officie une cellule spéciale baptisée « CORus» (Crime Organisé Russe) -, d'un analyste financier et de sa greffière, souhaitait effectuer lui-même les devoirs prescrits, ce qui fut fait. Depuis l'arrestation de Mikhaïlov, le juge a eu tout loisir d'identifier les avoirs helvétiques du mafieux présumé : comptes en banque à la Gutzwiller Co de Genève, auprès de la SBS de Morges, de la FIBI Bank de Zurich, maison de Borex achetée en juin dernier via un intermédiaire, participations dans les sociétés East Line et Cougard Distribution à Pully (canton de Vaud)... Bref, des avoirs estimés par la justice suisse à plus de 2,2 millions de francs suisses.

Mais, incidemment, le juge Zecchin a, dans le même mouvement, retrouvé la trace des avoirs possibles de Mikhaïlov dans d'autres Etats. Ainsi, dans le cadre de la constitution d'une assurance-vie auprès de la compagnie Zurich, assurance dont Mikhaïlov était l'objet, la Suisse a vu arriver sur son territoire une somme d'un million de francs suisses en provenance d'un compte de la banque Hapoalim à Tel-Aviv.

La Suisse a également découvert que M. et Mme Mikhaïlov disposaient de onze cartes de crédit émises en Suisse, en Israël, en Hongrie, en Allemagne et en Autriche, et menaient un certain train de vie.

Qu'ont-ils trouvé qui concerne la Belgique ? D'abord, un numéro de compte auprès de la Kredietbank-Anvers, qui n'est autre que le compte de référence de la société belge de Mikhaïlov, MAB International. Ils ont également appris, de la bouche de Mikhaïlov en personne (avant que celui-ci ne s'enferme dans un mutisme total), que le mafieux a séjourné pas moins de trente jours en Belgique entre novembre 1994 et novembre 1995. Dans quel hôtel ? Le Conrad de Bruxelles semble avoir eu ses faveurs, mais il convenait de le vérifier.

Enfin - et c'est le plus intéressant -, les enquêteurs genevois s'intéressent de près à l'un de ses amis, Boris Birshtein domicilié aujourd'hui à Zurich. Birshtein aurait été le destinataire d'un crédit de 150 millions de dollars (1,65 milliard de nos francs) auprès d'une société-holding de Morges (Vaud) à laquelle est lié Mikhaïlov. Or, Birshtein a été très prolifique dans notre pays : il y a créé (puis dissous) la société Seabeco-Belgium, antenne de sa société à dimension planétaire, la Seabeco International Ltd de Hong Kong (le véritable épicentre de la Seabeco étant Dietlikon, en Suisse); il y a également créé les sociétés ANB International et World Wide Aviation Consulting.

D'où la demande suisse de perquisitionner les sociétés concernées (demande modulée par la Belgique en regard des modifications apportées depuis lors à ces personnes morales), de perquisitionner les banques (notamment la Kredietbank-Anvers), y ouvrir les coffres éventuels (que ce soit au nom de Mikhaïlov, de Birshtein, ou de proches), et rechercher les lieux de séjour de Mikhaïlov. Pourquoi ? pour vérifier notamment ses appels téléphoniques. Signalons encore que, eu égard au contexte de l'arrestation de Mikhaïlov en Suisse, l'audition de l'auteur de ces lignes a également été demandée par commission rogatoire internationale, et que la Suisse souhaitait vérifier le fait - que nous avions rapporté - selon lequel Mikhaïlov disposerait d'un passeport belge et d'un permis de conduire. Ces documents, l'enquête en atteste, sont des faux.

A. L.