Maintenir ou arrêter la prépension ?

VANTROYEN,JEAN-CLAUDE; DE BOECK,PHILIPPE

Page 13

Vendredi 23 septembre 2011

D’ici à 2015, le papy-boom et le vieillissement de la population auront des effets spectaculaires sur l’emploi en Belgique. D’après une étude universitaire, 503.000 emplois seront vacants dans les quatre années qui viennent.

La remise en question du régime des prépensions est-il inévitable ?

Anne DemelenneSecrétaire générale de la FGTB

Anne Demelenne

Secrétaire générale de la FGTB

« 500.000 jobs ? Bonne nouvelle ! »

Le système des prépensions doit se poursuivre, dites-vous. Pourquoi ?

Il est clair que les employeurs se sont d’abord attaqués à l’index, sauvé grâce à l’action syndicale, puis ont précarisé très fortement l’entrée dans la carrière, en particulier pour les jeunes, qui se retrouvent souvent avec des contrats à durée déterminée, de l’intérim, des temps partiels. Maintenant, ils veulent précariser la fin de carrière. Il ne faut pas leurrer les travailleurs : reculer l’âge de la pension, ça va signifier plus de chômeurs et donc plus de pauvreté. En fait, le problème majeur c’est que 7 employeurs sur 10 déclarent avoir l’intention d’engager des plus de 50 ans, mais dans les faits seuls 5,2 % de tous les engagements réalisés dans notre pays concernent des travailleurs de plus de 50 ans.

Le coût du vieillissement ne nous forcera-t-il pas cependant à travailler plus longtemps ?

Les résultats de la commission sur le vieillissement disent très clairement que relever les conditions d’accès à la pension ne va pas permettre de diminuer le coût du vieillissement. Ça nous permettra à l’horizon 2060 de gagner 0,1 % du PIB. Un autre constat que nous faisons, c’est : veut-on sérieusement maintenir des travailleurs de plus de 60 ans sur des chantiers à faire des travaux lourds. Nous, à la FGTB, on voit que le fossé s’élargit entre les représentants des employeurs, installés dans des bureaux feutrés, et la réalité du terrain que nous, nous connaissons.

La FEB met en avant le fait qu’il y aurait dans le futur 500.000 emplois à occuper, à cause du papy-boom…

Excusez-moi mais au niveau syndical nous considérons que c’est une bonne nouvelle pour tous les demandeurs d’emploi. Il y a une réserve de main-d’œuvre considérable en ce qui concerne les jeunes, les femmes, les immigrés sans obliger des travailleurs plus âgés à rester au travail.

Mais ces chômeurs-là peuvent-ils remplir les jobs qui seront vacants ?

Je vais vous citer un exemple. Douze conducteurs de chantier sont sortis d’une école liégeoise il y a un an. On nous dit que c’est un métier en pénurie. Mais un an plus tard, ces douze personnes sont toujours au chômage. Aucun de ces douze-là ne conviendrait ? Je n’ose pas y croire. On a beaucoup d’exemples de ce type-là. Je crois qu’il n’y a pas de politique proactive de la part des employeurs pour occuper les rares emplois qui sont proposés à l’heure actuelle.

Vous soupçonnez les employeurs de dramatiser les effets du vieillissement pour mieux démanteler les prépensions ?

Ils sont en train de mettre le feu au lac. Les prépensions coûtent aux entreprises, qui donnent un complément en plus du chômage. Nous soupçonnons les employeurs de vouloir supprimer ce coût. Or cela est important pour le pouvoir d’achat des plus de 50 ans, mais aussi pour la collectivité parce que des cotisations sociales et des impôts sont payés. Et puis, quand je vois les dividendes spectaculaires payés par les entreprises belges aux actionnaires malgré la crise économique, je pense qu’essayer de faire des économies sur les prépensions, c’est purement et simplement indécent.

Pierre-Alain De SmedtPrésident de la Fédération des entreprises de Belgique (FEB)

Pierre-Alain De Smedt

Président de la Fédération des entreprises de Belgique (FEB)

« Plus de prépension avant 60 ans »

Les prépensions doivent être revues ?

Il est indispensable d’apporter des modifications importantes au système. La FEB est partisane d’une évolution graduelle mais qui devrait aboutir, assez rapidement, à ne plus autoriser les prépensions avant l’âge de 60 ans.

C’est votre message au formateur ?

Sa note socioéconomique fait allusion à un âge plancher de 55 ans pour les prépensions. Si on regarde ce qui s’est passé grâce au Pacte des générations, on voit que la prépension a sensiblement diminué pour les 50-55 ans. C’est dans la tranche des 55-60 ans qu’il faut porter une action. Ce que nous demandons n’est pas motivé par une régression sociale ou le rejet du Pacte des générations tel qu’il existe. Si nous insistons beaucoup sur ce point, c’est par nécessité pour trouver les emplois qui vont permettre de maintenir notre croissance.

Mais on ne comblera pas le trou des 500.000 emplois vacants d’ici à 2015 uniquement en augmentant l’âge de la prépension…

Il y a aujourd’hui 550.000 personnes dont on ne parle plus sur le marché du travail et qui ont entre 50 et 65 ans. Ce sont un peu plus de 100.000 prépensionnés, environ 200.000 sortis du marché avant d’avoir atteint l’âge légal de la pension et ce sont les chômeurs. Ce sont des gens avec une capacité de travail et une expérience qui ont disparu des statistiques et dont plus personne ne s’occupe alors qu’ils pourraient remplir un rôle très utile pour notre économie de demain. L’étude du professeur Sels de la KU Leuven démontre qu’il y aura 500.000 sorties supplémentaires d’ici à 2015. Si on tient compte d’une attente de croissance, ce seront plus de 700.000 emplois qui seront nécessaires dans les années à venir. Nous avons donc à la fois besoin de l’afflux des jeunes et du maintien dans le circuit du travail d’un certain nombre de personnes de plus de 55 ans.

Le système actuel de prépension interdit de travailler jusqu’à l’âge légal de la pension. Une piste à approfondir ?

C’est une question essentielle car, dans le fond, pourquoi pas permettre à ceux qui ont envie de travailler de pouvoir le faire puisque c’est possible après 65 ans et à certaines conditions… La seule chose qui nous préoccupe, c’est que depuis le Pacte des générations, on ne peut pas refuser des réductions du temps de travail (crédit-temps). On a fermé une porte entre 50 et 55 ans, mais on en a rouvert une autre pour les autres. Les statistiques montrent très clairement que ceux qui ne peuvent plus bénéficier de la prépension passent au crédit-temps.

N’est-ce pas contradictoire de remettre en cause le système des prépensions alors que le patronat en a aussi bien profité pendant des décennies ?

C’était une erreur de jugement ; parce qu’on s’est inscrit dans une idée où il y aurait un afflux de jeunes sur le marché du travail et qu’il fallait faire sortir le plus vite possible les anciens. C’était le but initial de la prépension, mais ce n’était pas la bonne approche. Il faut un véritable changement de mentalité de tous ceux qui sont concernés : employeurs, syndicats, travailleurs et politiques. Si on ne le fait pas, ce sera dramatique.